Inédit
Après les journées d'octobre, la mission que le Roi de Suède avait confiée à Fersen, changea complètement de caractère. Gustave III se rendait maintenant compte du danger que constituait la Révolution non seulement pour la France, mais pour son propre trône Comme pour toutes les monarchies. C'est à partir de cette date — instruit par l'expérience des troubles dans son propre pays — qu'il se décide à intervenir activement dans la politique européenne. Il trouva un auxiliaire bénévole et dévoué dans la personne de son chambellan, Taube, qui Venait d'être blessé dans la campagne de Finlande et dut abandonner l'armée. Gustave III l'envoya à Aix-la-Chapelle en novembre 1789, officiellement pour prendre du repos mais avec l'arrière-pensée d'avoir un agent fidèle près des frontières françaises. Il y envoya d'autant plus volontiers Taube que celui-ci avait toujours été fanatiquement hostile à la Révolution. Il était comme Gustave III un véritable Don Quichotte de la politique européenne, passionné pour les combinaisons politiques, souvent plus imaginaires que réelles.
Ses lettres à Gustave III, à peine déchiffrables, écrites avec une main enflée et une visibilité atténuée, témoignent de cette passion pour la politique. Elles abondent, en effet, en vastes et fantastiques combinaisons qui serviraient à faire une plus grande Suède ; soit qu'il s'agit de renouveler l'alliance avec la France ou de provoquer une rupture de l'alliance franco-autrichienne, soit encore d'un plan d'attaque contre la Russie — avec la conquête de ce pays comme but essentiel de la guerre projetée — soit enfin de la conquête de la Norvège. On projeta également de venir au secours des Brabançons contre l'Autriche.
Mais tous ces plans n'étaient en somme que des caprices et tous les efforts se concentraient peu à peu autour d'une seule idée que Gustave III et Taube embrassaient avec l'enthousiasme le plus sincère et le dévouement le plus désintéressé : organiser la coalition de tous les États
■ Il , 1
L'AMI DE LA REINE
européens pour une croisade contre la Révolution Française.
Aussitôt après son arrivée à Aix-la-Chapelle, Taube entra en correspondance avec Fersen. Axel avait de l'amitié pour Taube. Sa sœur Sophie était déjà à cette époque — quoique bonne épouse et mère de trois enfants — intimement liée avec Taube et l'amitié avec la sœur constituait également un lien de plus avec le frère. Ils formaient un trio d'amitié où l'un n'avait jamais de secrets pout l'autre. Ils se confiaient les uns aux autres leurs vues sur la situation politique, comme leurs affaires de cœur les plus intimes. Une lettre qu'Axel Fersen envoya à Taube, au lendemain du départ de celui-ci pour la Finlande, au mois d'août 1789, donne une excellente idée de ce que fut cette amitié :
«... Personne ne conçoit mieux que moi tout ce qu'il vous a coûté de partir, je sens tout ce que vous avez senti et j'aurois donné tout au monde pour y être et adoucir l'horreur de ce moment, j'ai reçu une lettre ou elle ^ me marque tout son desespoir mais ou elle me mande en même temps qu'elle songe bien a elle et qu'elle va bien s'occuper de ses conversations sachant combien elle est nécessaire a notre bonheur, et ce qui m'a fait plaisir c'est qu'elle a l'air de ne pas s'abandonner trop à sa douleur — elle me parle même d'un avenir charmant dont nous nous sommes souvent entretenus ensemble, ou nous serons tous trois reunis, ou nous ne nous quitterons pas, ou nous ne vivrons que pour nous, ah, mon ami, que nous serons heureux alors, et tous nos malheurs passés ajouteront encore à ce bonheur, la seule idée m'en fait un plaisir, que je ne puis vous rendre et qui ne peut être que senti, cela me console de tous mes chagrins, tachés mon ami, qu'elle vous fasse le même effet, ne vous occupés que de cet avenir et conservés vous pour en jouir, ma maison, mes terres, tout ce que j'aurai contribuera à l'embellir et à la rendre plus agréable, je n'y met de prix que pour cela, et ce n'est qu'à cela que je veux l'employer. Le bonheur de mes amis sera le mien et je jouirai plus encore qu'eux. Je vous plains bien d'être dans cette maudite Finlande nous étions si contents l'année dernière d'en être dehors, je fais les vœux les plus ardents pour que vous soyés