‹ Fersen et Marie-Antoinette [microform]Chapitre 92 sur 182 · JO · texte numérisé non relu

JO

Axel Fersen était « fort bien » avec M. de Saint-Priest qui le « comblait de confiances » et qui jouissait de la confiance du Roi. N'était-il pas le « seul sur lequel le Roi puisse s'appuyer » ? Que conclure de la méfiance étonnante d'Axel Fersen envers M. de Saint-Priest sinon qu'il détenait des secrets qu'il ne pût confier à personne, fûtce au plus fidèle ami de Louis XVI ?

Nous avons d'ailleurs un autre témoignage fort intéressant sur la situation privilégiée qu'occupait Axel Fersen auprès de la famille royale. Au commencement de février de 1790, il écrit dans une lettre à son père :

« Ma position est différente de celle de tout le monde. J'ai toujours été traité avec bonté et distinction dans ce pays-ci par les ministres et par le roi et la reine. Votre réputation et vos services ont été mon passeport et ma recommandation ; peut-être une conduite sage, mesurée et discrète m'a-t-elle valu l'approbation et l'estime de quelques-uns et quelques succès. Je suis attaché au roi et à la Reine et je le dois par la manière pleine de bonté dont ils m'ont toujours traité, lorsqu'ils le pouvaient, et je serais vil et ingrat, si je les abandonnais quand ils ne peuvent plus rien faire pour moi, et que j'ai l'espoir de leur être utile. A toutes les bontés, dont ils m'ont toujours comblé, ils viennent d'ajouter encore une distinction flatteuse : C'est celle de leur confiance ; elle l'est d'autant plus, qu'elle est extrêmement bornée et concentrée entre trois ou quatre personnes, dont je suis le plus jeune. Si nous pouvons les servir, quel plaisir n'aurai-je pas à m'acquitter envers eux d'une partie des obligations, que je leur ai : quelle douce jouissance pour mon cœur d'avoir pu contribuer à leur bonheur ! Le vôtre le sent, mon cher père, et ne peut que m'approuver. Cette conduite est la seule qui soit digne de votre fils, et quoi qu'il puisse vous en coûter, vous serez le premier à me l'ordonner, si j'étais capable d'en avoir une autre. Dans le courant de cet été tous ces événements doivent se développer et se décider, s'ils étaient malheureux et que tout espoir fût perdu, rien ne m'empêcherait de vous aller voir ».

Cette lettre est une des plus caractéristiques que Fersen ait jamais écrites. Il parle ici du devoir et la lettre respire pourtant l'enthousiasme le plus ardent I Comment auraitil pu agir autrement alors qu'il s'agissait de sauver la

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femme aimée ? Sa conduite n'est pas uniquement inspirée par le devoir. Il est si heureux et si satisfait de la mission de confiance qu'on lui a confiée qu'il ne peut même dissimuler ses sentiments à son père. Tout cet enthousiasme ne l'empêchait cependant point de voir les choses sous un angle purement objectif, de calculer froidement et de comprendre que l'entreprise comportait de sérieux risques, et qu'elle pouvait échouer.

Fersen était pendant ces mois surchargé de travail. Mais son travail s'accroîtrait encore, car Gustave III lui exprima par l'entremise de Taube le désir d'avoir plus souvent des nouvelles de France. Ce fut pour Fersen une nouvelle charge, à laquelle il ne pouvait se dérober. Dans la lettre qu'il écrivait à Taube le 11 avril, il manifesta son impatience :

« Le désir du roi sera rempli, il aura des nouvelles une fois par semaine ; mais représentez-vous qu'étant tout seul, ne pouvant pas même employer un secrétaire, et étant obligé de me montrer dans le monde pour éviter tout soupçon, je suis surchargé d'occupations. Mais la satisfaction de le servir et celle d'être utile au Roi et à la Reine de France me feront trouver tout possible, et si j'y puis réussir, je serai trop récompensé ».

Il se sentait certainement encouragé dans son travail par la confiance illimitée qu'on lui accordait, récompensé aussi de ses efforts par la collaboration intime avec celle qu'il aimait, heureux de lui être utile et de se savoir son seul soutien dans le malheur, le seul dont les conseils fussent écoutés.

Les relations de Marie-Antoinette et de Fersen revêtaient aussi pendant cette période un caractère plus intime qu'autrefois. Il la voyait plus souvent et la gravité des événements les rapprocha sans doute encore plus. Aux sentiments d'affection de Marie-Antoinette pour Fersen s'ajoutait encore une vive reconnaissance à l'homme qui restait seul à ses côtés, alors que tous ses amis et admirateurs s'étaient dispersés aux quatre coins du monde. [i Lui de son côté jugeait sûrement Louis XVI et Marie- Antoinette d'une manière tout à fait impartiale. Sa grande

affection ne l'empêchait aucunement de rester objectif. Jamais il ne s'émerveillait de l'intelligence de la Reine ou qualifiait ses avis de particulièrement sages. D ne regrettait jamais de voir Louis XVI décider en dernier ressort et il écoutait même volontiers l'avis du Roi. Il parlait toujours avec respect de Louis XVI, il lui écait attaché et appréciait beaucoup son amitié. Mais il accusait et plaignait le Roi de sa faiblesse. Pendant toute sa vie, il considérait Louis XVI comme l'incarnation même de la faiblesse royale, et chaque fois qu'il avait plus tard l'occasion d'approcher des princes régnants, il les comparait à son ami, le Roi de France, le donnant comme un exemple à ne pas suivre, pour montrer les conséquences qu'entraîne fatalement la faiblesse d'un pouvoir royal. Mais malgré ces jugements sévères sur Louis XVI, Fersen lui accordait une confiance aussi grande qu'à Marie-Antoinette pour tout ce qui concernait la politique.

Le comte de Saint-Priest dit dans ses Souvenirs :

« ... elle (Marie-Antoinette) avait trouvé le moyen de lui (au Roi) faire agréer sa liaison avec le comte Fersen ; en répétant à son époux tous les propos qu'elle apprenait qu'on tenait dans le public sur cette intrigue, elle offrait de cesser de le voir, ce que le roi refusa. Sans doute qu'elle lui insinua que dans le déchaînement de la malignité contre elle, cet étranger était le seul sur lequel on pût compter ; on verra plus bas que ce monarque entra toutà-fait dans ce sentiment ».

Ne paraît-il pas plus plausible que Fersen, par ses sentiments d'affection et de respect à l'égard de Louis XVI, avait gagné l'amitié et la confiance du Roi ? Les relations cordiales qui existaient entre Fersen et Louis XVI en portent foi. Ceux qui restaient fidèles au Roi de France, au temps de l'adversité comme aux beaux jours ne furent point nombreux.

Il apprit également à respecter et à admirer profondément le courage, l'énergie, la fierté et la force que déployait la Reine pendant ces années dures et pénibles. Il s'empressait de dire du bien d'elle, de vanter ses bonnes actions et recueillir tous les propos flatteurs tenus sur

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elle. « La manière dont la reine s'est conduite dans cette occasion lui fait honneur et elle est généralement admirée », écrit-il le 4 février 1790 à Taube après la visite de Louis XVI à l'Assemblée Nationale. « Le courage de la Reine ne se dément pas », écrit-il à Taube le 7 février 1790 « et on ne saurait assez l'admirer. Les démocrates en sont outrés, mais ne peuvent se refuser à lui rendre justice et quoique puisse vous dire M. Boisgelin, le roi sent vivement sa position, mais il n'a pas le don de l'exprimer, ni de dire des choses aimables ; peut-être cela est-il un bonheur dans un moment où il faut savoir dissimuler et avoir le courage de tout supporter. » Et à Gustave III : « La constance et le courage du roi et surtout de la reine, sont au dessus de tous les éloges : plus on voit cette princesse et plus on est forcé de l'admirer ». Et le 10 avril à son père : « La situation du roi et surtout de la reine fait pitié : sa conduite et son courage lui ont ramené tous les esprits ».

Mais ces jugements sont formulés dans des rapports plus ou moins officiels et ce n'est que dans sa correspondance avec sa sœur qu'il osait donner libre cours à ses vrais sentiments pour la Reine. La plupart de ces lettres ne sont pas datées mais par les faits et les événements auxquels il y est fréquemment fait allusion il est assez facile de les classer. C'est tout d'abord le séjour de Taube à Aixla-Chapelle qui nous sert de point de départ. Au moyen des dates d'envoi et de réception, consignées dans son livre de correspondance, nous avons pu reconstituer les dates.

4ai7n71790.

« Ma chère amie, j'ai reçu la votre du 5 et je vous en remercie bien ainsi que tout ce que vous me dites sur le compte de mon amie. Croyés, ma chère Sophie, qu'elle mérite tous les sentimens que vous pouvés avoir pour elle, c'est la créature la plus parfaite que je connoisse et sa conduite qui Test aussi, lui a gagné tout le monde et j 'entend partout son éloge, jugés combien je jouis » \

1. M. de Heîdenstam dans son livre reproduit la première partie en la travestissant légèrement. Il la date à tort du 12 avril.

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«... Rien n'est changé ici, ma chère amie, tout est assés tranquille, il n'y a rien à craindre et je me porte bien ».

10 avril 1790.

«... Tout ce que vous me mandés de l'Etat de notre pais me fait frémir, helas celui-ci n'est pas mieux, du moins dans le notre est on sure de sa vie et on n'a rien a craindre des émeutes populaires, il n'y a point de châteaux brûlés point de pillés, personne de pendus ou massacrés, au lieu qu'ici tous ces excès ont ete commis et se commettent encore dans les Provinces et on peut toujours craindre les émeutes, tous les fléaux a la fois désolent ce païs on y vit sous le despotisme de la multitude, c'est le pire de tous. Dans ce moment tout est tranquille dans Paris il n'y a rien eu et il y a apparence qu'il n'y aura rien, d'ailleurs comme je ne me suis jamais mêle de rien je n'ai dans aucun cas rien a craindre. Je commence a être un peu plus heureux car je vois de tems en tems mon amie librement ches elle et cela nous console un peu de tous les maux qu'elle éprouve pauvre femme, c'est un ange pour la conduitte, le courage et la sensibilité, jamais on n'a su aimer comme cela. Elle est infiniment sensible à tout ce que vous m'avés dit pour elle et elle en a bien pleurée et elle me charge de vous dire combien elle en a ete touchée, elle seroit si heureuse de vous voire quelquefois. Elle s'imagine que si notre projet reussissoit, vous pourrés alors venir ici et cette idée la rend bien heureuse, en effet cela seroit peut être possible alors...

« J'envoye a mon Père un journal imprimé à Paris et fort bien fait c'est même ce qu'il y a de mieux sur les événements passés, si vous ne lises le tout, lises au moins les n : os 16, 17, 18, 19, 20, 21, qui parlent de l'événement de Vers : le 5 oct, 6 Oct : Les n : os 20 et 21 vous feront grand plaisir » i.

Ce 7 may [1790].

« Votre dernière ma chère amie etoit du 13 avril. Je l'ai reçue il y a trois jours, et elle m'a fait le même plaisir que me font toujours celles que je reçois de vous, j'en éprouve un bien grand et toujours nouveau a voir et a lire que vous m'aimes et vous ne doutés combien je partage vivement ce sentiment. Nous ne cessons de faire des vœux pour votre bonheur, ma chère amie, et

1. Bien que cette lettre, que M. de Heidenstam a publiée en changeant le texte, parle des événements à Versailles les 5 et 6 octobre 1789, il la situe en 1787.

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L'AMI DE LA REINE

elle pense bien a vous, elle a ete touchée jusqu'aux larmes de tout ce que vous me dites pour elle : quand on est malheureux on est plus aisément affecté surtout quand on a une aussi belle ame. Pauvre femme elle meritoit autre chose, peut être un jour elle sera dédommagée. Ne vous inquiettés pas pour moi ma chère Sophie, je ne cours aucun danger éloigné des affaires par ma qualité d'étranger je n'y prend aucune part et par conséquent je ne suis exposé en rien. Je recois souvent des nouvelles de notre ami, il souffre encor de son épaule et du bras... T^ut est encore ici dans le même état. Paris est assés tranquille et les individus y sont en sûreté, mais les Provinces sont fort agitées et il s'y commet des choses horribles , il faut espérer cependant que cela finira mais le jour me parait encore fort éloigné et impc^sible a prévoir... » ^

Ce 31 may [1790].

«... Tout va de même ici, ma chère amie, c'est à dire mal et vous verres dans les gazettes les horreurs et les cruautés qui se comettent dans les Provinces et dans Paris, malgré cela les particuliers qui ne se mêlent de rien comme moi y sont fort en sûreté et n'ont rien à craindre. Elle est extrêmement malheureuse, mais très courageuse, c'est un ange je lui ai dit de votre part tout ce dont vous m'avés chargé et cela lui a fait plaisir, je tache de la consoler le plus que je puis, je le lui dois elle est si parfaitte, pour moi. Je ne sais pas encore quand j'irai à mon Regt, je voudrois retarder le plus possible mon départ et attendre qu'il y ait quelque chose de réglé pour nos Regts, on dit qu'ils ne seront pas reformés.. T[aube] me mande qu'il part pour Plombières le 12 ou le 13, je voudrois qu'il aille plutôt a St Amand, je vais consulter ici des chirurgiens habiles pour lui et je lui en enverrai le résultat. Son amitié est bien précieuse et fait ma consolation, ah, ma tendre amie, combien nous serions heureux si nous pouvions une fois dans notre vie être reunis ici, je n'en désespère pas encore. Adieu vous savés si je vous aime » ^,

Ce 28 juin [1790].

« Ma chère amie, j'ai reçu les deux vôtres du 25 may et 11 juin et je vous remercie bien des détails que vous me donnés ils sont affligeants mais ceux de ce païs-ci le sont bien encore davantage,

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