SCENE m
GUILHEN reprend conscience d'elle-même.
Fervaal .. mon bien-aimé !
Non ! ce n*est pas possible^»- il est encore là près de mon cœur.
(Elle écoute.)
J*entends le pas de leurs deux cavales...
Il revient, mon Fervaal, il revient !
{Elle regarde au fond entre les branches^ vers la plaine,)
Non !... au bout de la plaine ils tournent la colline... . Ils sont bien loin... bien loin !
Mes yeux ne distinguent plus rien...
[Elle revient.)
Ah ! faible et misérable femme ! Comment l'ai-je laissé partir ? Comment, de mes mains déchirées, ne me suis-je pas attachée à son dur bau-
[drier de fer ?
Ma bouche a goûté le. miel de sa lèvre, et ma force a fui pour toujours !
Ah ! rose, pâle rose,
à peine épanouie, tu t'effeuilles, flétrie...
Seule... seule et sans amour!
{Elle teste tout à coup immobile, comme extasiée en un souvenir,)
Seule ici !... non, je ue puis pas !
{Elle fait quelques pas péniblement vers Vallée du fond^ puis s*arrête subitement ; son expression douloureuse change tout à coup.)
Où vais-je donc ?
La fière Guilhen à cet homme faux serait enchaînée...
Honte et malheur !
{Avec un accent de violente colère.)
O fils, des embrasés rivages, vents destructeurs, inflexibles orages,
soufflez !
Vers le pays du traître que j'aimais, volez, déchaînez votre rage,
soufflez !
Allez lui cracher au visage l'ardente haine et le mépris sauvage De Guilhen, fille du soleil !
{Elle reste encore immobile auprès de Volivier. Puis, la colère fait place aux sanglots étouffés. — Des larmes s'échappent de ses yeux.)
Faible et misérable femme !
Naguère, je poursuivais les fauves redoutés...
je pleure aujourd'hui, je pleure Tinfâme
qui m*apprit l'amour et la lâcheté !
{Elle se jette violemment à terre au pied de larbre, comme en proie au
délire, et reste ainsi prostrée et cachée dans les hautes herbes. Par la droite, entrent prudemment quelques Sarrasins, sordidement vêtus ;
quelques-uns portent arcs et flèches ; la plupart nont pour armes que bâtons, masses et coutelas. Ils errent, craintifs, dans les Jardins, se montrant le palais, tandis quon entend au loin gronder une nombreuse foule.)