SCENE PREMIERE
ARFAGARD.
Fervaal I es-tu vivant ?
ou serait-ce ton âme errante qui paraît ici devant moi? •
FERVAAL, sans faire un mouvement j le regard vague, parle à la nuit.
Terrible nuit ! Nuit de deuil et d'horreur !
enfin tu vas terminer ma misère...
// tourne la tête vers Arfagard.)
Oui, mon <;orps est vivant, mais mon esprit flotte comme en un rêve...
Je ne suis plus déjà... et je ne puis mourir I
(// remet son épée dans le nœud du baudrier^ puis descend vioement à droite jusqu^aux côtés d* Arfagard. )
iW combattu jusqu'à Fheure suprême où j'ai vu tous les miens tomber autour de
et la Mort, tant de fois appelée, [moi...
la Mort ne m'a pas répondu !
Alors, désespéré, tout seul, je me ruai au travers des bai'bares,
offrant ma poitrine à leurs coups,
mais... en vain !
La Mort semblait émaner de mon être, je la donnais sans pouvoir la subir...
Et maintenant... je reste seul debout sur les ruines de ma patrie !
— Mais te voilà, toi, prêtre : sois béni !
viens célébrer l'insigne sacrifice.
Lève 'ton bras, mon père, et frappe fort ; la vengeance d'Esus sur moi soit ass.ouvie :
la nouvelle Vie Va naître de la Mort.
ARFAGARD, attendri^ se rapproche de Feroaal et lui prend la main.
Ah ! Fervaal, mon cher fils...
dernier espoir de ma vieillesse, je te retrouve enfin digne de tes aïeux !
{R l'entoure de ses bras, comme un enfant.)
Naguère, j'ai pris soin de tes jeunes années et mon cœur t'aima tendrement ; c'est moi qui t'enseignai les grandes lois du monde, les arcanes sacrés et la
[crainte des Dieux ; malgré ton crime, malgré ton parjure, je t'aime encore, ô cher enfant, je te pardonne et j'accepte ta vie en un suprême et tendre embrassement.
FERVAAL incline la tête sur la poitrine d'Arfagard, qui l'embrasse au front ; puis, se dégageant de Vétreinte du druide, il s* agenouille, résolu, en posture de victime.
Puissant Esus, accepte la victime !
Esus n'est plus...
Yésus approche, lantique cycle est à jamais fermé.
Mais, puisque TÂmour envahit le monde, puisque le Feu a chassé la Nuée, rouge Bélen, à toi je veux sacrifier...
trouveras-tu la victime assez haute ? sera-t-elle digne à tes yeux, si j'immole, ô Bélen, en sublime holocauste, le dernier rejeton de mes dieux ?
(Arfagard tire de la gaine d'argent son large couteau de sacrificateur, puis, inclinant de la main gauche la tète de Fervaal, il élève hiératiquement le couteau vers le ciel.
A ce moment, on entend à gauche un appel désespéré.)
GuiLHEN, de loin.
Fervaal t à moi, Fervaal I
FERVAAL saisi, se relève à demi et arrête le bras d^ Arfagard.
Arrête I... cette voix... n'entends-tu pas ?
ARFAGARD.
J'entends au loin la bise qui se lève :
L'heure est propice, à genoux !
[La lune éclaire pleinement la scène.)
GUILHEN, plus près.
A moi, Fervaal I à moi, mon bîen-aimé I
FERVAAL recule, repoussant Arfagard, et regarde, anxieux, du côté
d'oàpart la voix.
Puissances du ciel I c'est elle ! c'est bien elle I L'Amour me reste encore !
Fils des Nuées, plus rien n'est pour toi sur terre... Victime dédiée^ tu appartiens aux dieux I
Tes dieux I je ne lès connais plus !
Un pouvoir plus grand s étend sur le monde, un pouvoir plus haut m'impose sa loi :
L'Amour, Tardent Amour possède mon être ; Arfagard, laisse-moi passer !
ARFAGARD, terrible, se dresse de toute sa hauteur entre Fervaal et le côté gauche, d'où vient la voix de Guilhen ; il marche vers le Jeune homme le couteau levé,
Béleu réclame le sacrifice, il te commande de mourir.
Mourir?... Ha t ha !... je ne veux plus mourir. Et je renie tes dieux, et je ne vois plus qu'elle !
Elle!
. Laisse-moi donc passer !...
{Fervaalf éperdu, fou, abat Arfagard d'un revers de glaive, et y passant sur son corps, s'élance vers la gauche au moment oii paraît Guilhen.J