ui le pousse à la tombe en le brûlant d'abord
■ Mais tu dois, avant tout, te guérir de ta peine : [c vais mêler, pour toi, dans une coupe pleine, La cendre de vipère à l'huile de cyprès. Puis la chèvre brûlée au feu d'un mort, après...
— Non, reprit l'autre. — Après, dit la magicienne Qui pour toute infortune avait des philtres prêts,
I Tu prendras la clupée, une pierre assez belle, Qiic cherchent les pécheurs à la lune nouvelle Et qu'on trouve en fendant la tête d'un poisson; Puis tu regarderas avec attention L'oiseau Cliaradrius, dont la puissance est telle, Ciu'on guérit, à le voir, de toute passion!...
— Je ne veux pas guérir! cria la jeune fille; Commetivons I... l'heure échappe, et le temps est compté 1... La sorcière fait trêve k sa loquacité
Et plante sur le banc la torche qui pétille :
• Qpel est son nom d'abord, son âge et sa famille?...
— Sou nom?... dit Mel.-cnis, je l'ai trop répète!
250 Mr-L-ENIS
« Son âge? il va mourir !... Sa famille ? qu'importe !... QjLi'il soit esclave ou roi, ma haine est assez forte Pour briser, en tombant, sa couronne ou ses fersl — Alors, dit la sibylle, agissons d'autre sorte : Évoque-le toi-même, et, fût-il aux enfers, Il viendra!... Sur cette eau reste les yeux ouverts!
« Penche-toi, sans parler, regarde au fond !... » Staphyle
Tout en disant ces mots, dans un coin ténébreux
Prit un baquet étrange, au ventre spacieux;
Et, gémissant de peine, avec sa main débile
Elle vida dedans une amphore d'argile
Dont le flot, sous la lampe, étincelait aux yeux.
Ensuite elle plongea dans la cuve profonde Un miroir argenté, qui rayonna sous l'onde; Puis, courant par la salle, elle mit près du bord Des flambeaux résineux, couverts de poudre encor. Et l'on eût vu, tandis qu'ils brûlaient à la ronde, Sur la nappe d'azur trembler des cercles d'or...
Le reste de la chambre était perdu dans l'ombre, Quelques tisons fumeux craquaient dans le foyer, Et le glapissement du renard familier Troublait seul, par instants, la solitude sombre... La vieille marmottait des paroles sans nombre Et, courbée à demi sur des lames d'acier,
MF.L.€NIS 2;i
Suivait d'un doigt tremblant mainte ligne bizarre,
Alpliabet monstrueux d'un langage inconnu.
Près d'elle est Melaenis, — le baquet les sépare, —
Elle jette sur l'eau son regard éperdu,
Dans l'immobilité de l'aigle ou de l'avare
Q^i fixe le soleil ou contemple un ccu\
Les deux têtes, que frappe une flamme incertaine, ■ tachent en plein sur le fond rembruni; à face, à deux pas, le sort avait uni Les deux extrémités de la misère humaine : Ce voyage à travers la douleur et la haine, I.'uM." Il- commençait, l'autre l'av-iit fini...
« Qixc vois-tu? — Rien encore. — Il viendra! » dit Stapbvle.
Le silence se fit solennel et profond;
Et de nouveau la vieille, avec sa voix tranquille :
« Q.ue vois-tu?... — Je vois l'eau qui tourbillonne au fond...
— Il viendra! » .Melaenis se penchait immobile.
Et le doute a l'espoir se mêlait sur son front.
Mais soudain Staphyla vit pâlir son visage. Un frisson secoua ses membres, et ses yeux Brillèrent : « L'eau se trouble !... et c'est comme un nuage '^^ tourne!... Quelque chose a paru dans les feux!...
\! c'est lui!... cria-t-clle en se drcss.jnt; l'image!... Li I... Mais tout fuit... Le philtre ! il le Ltut ! ]e le veux !... •
Sa lèvre dédaigneuse essaj'ait un sourire. « Je l'ai bien vu, ma mère, il me raillait encor!... Allons!... » Puis entraînant la vieille avec effort: « Plus de grâce, à présent, c'est l'heure qu'il expire ! » On eût dit, à la voir, la bacchante en délire Quand sonnent le tambour et la cymbale d'or.
La sorcière éteignit les torches. L'âtre antique Resplendit tout à coup d'une flamme magique, due la vieille excita sous son souffle glacé. Dans un vase d'airain, sur les tisons dressé. Sang des morts, noirs venins, plante au suc exotique, l'out bouillonne et frémit, pêle-mêle entassé;
Et Staphyla, parfois, dans la marmite pleine Jette des ossements pris aux dents d'une chienne, Des cailloux qu'en tombant la foudre a calcinés. Et de longs clous ravis aux croix des condamnés, La nuit, lorsque le vent qui pleure dans la plaine Fait craquer du gibet les grands bras décharnés;
Puis, rêveuse, elle écoute, ainsi que des augures,
Brûler en pétillant les feuilles de laurier;
Et dans la cendre éparse alentour du foyer
— Selon les bruits du feu, variant ses postures —
Elle trace des ronds et d'étranges figures.
Avec un bâton blanc, fait en bois d'olivier.
MELiENIS 2)3
Melxnis, à côté, regardait la fumée Sortir en longs filets du philtre bouillonnant, Qpand soudain Staphyla, pâle et l'œil rayonnant, 3c leva d'un seul bond, la main d'un fouet armée. Et tira de sa boîte, à deux crochets fermée, La toupie au flanc creux qui bruit en tournant :
I Va! dit-elle, agitant les sifflantes lanières. Dans ton cercle sonore enferme son destin. Tourne, tourne toujours!... sur le mont Esquilin, La lune aux pieds d'argent glisse dans les bruyères, Et les morts, inquiets, sur leurs couches de pierres Se dressent, écoutant ton murmure lointain !
« Q.u'il tombe avant le jour! que dans la nuit glacée [1 ait pour tout linceul, comme un sombre inconnu, L'aile du vautour fauve et l'ombre du ciel nu ! Tourne I tourne!... » Ht sa voix haletante, insensée. Sa chevelure grise à son front hérissée, Ses yeux sanglants, ses doigts crispés, son bras tendu,
Tout passait, tout grinçait, ainsi qu'un révc étrange,
Devant la courtisane immobile d'effroi...
t Tourne! tourne plus fort I... c'est l'amour qui se venge !
Le feu flambe au foyer ! l'air siffle autour de moi !
K la lèvre du vase écume le mélange!
0 cicux, lancez 1.» foudre! 6 terre, cntr'ouvrc-toi ! •
2$4 MEL.tNIS
Mais sa voix s'éteignit, arrêtée au passage,
Une froide sueur sillonna son visage,
Et le fouet à ses mains échappa brusquement;
Elle se tint d'abord droite et sans mouvement,
La lèvre en sang, l'œil fixe et couvert d'un nuage,
Puis sur les durs pavés s'affaissa lourdement.
« A l'aide ! à moi ! » cria la danseuse effarée. L'écho seul répondit, et l'antre spacieux. Ainsi qu'un grand tombeau, resta silencieux. Alors, comme ferait une mère éplorée A son enfant qui meurt, sur son sein gracieux Elle appuya la tête âpre et décolorée.
Elle la réchauffait sous son souffle tremblant, Et de ses doigts légers soulevait sa paupière : « Pourquoi dormir toujours?... Eveille-toi, ma mère ! — Où suis-je? dit Staphyle. Oh ! j'ai le front brûlant, Les pieds glacés ! Enfant de la vieille sorcière, Adieu! je vais mourir!... Fantômes au pas lent.
« Avec vous, sur les monts où le cyprès frissonne, Je glisserai demain sous le pâle croissant. O larves des tombeaux, préparez ma couronne! D'un agneau nouveau-né faites couler le sang! Terre, adieu ! j'ai vécu ! Durant les nuits d'automne, Je ne m'assoirai plus au foyer rougissant!
MEL.ENIS 355
Je n'écouterai plus le vent gémir dans l'ombre; c n'irai plus cueillir, seule, au fond des grands bois, ,'herbe qui fait aimer. Adieu, retraite sombre )ii sur les maux passés j'ai pleure tant de fois! ) nature ! nature aux mystères sans nombre, : puis fermer mes yeux : ils ont surpris tes loisl
Je sens un souffle ardent qui m'arrache à la terre!
î veux mêler mon âme à l'Océan vermeil 1
irai dans les rameaux du cèdre solitaire,
tans la brume des nuits, dans les feux du soleil!...
"erre, adieu ! j'ai vécu ! » La voix de la sorcière
ibrait étrangement, et son regard, pareil
,u flambeau qui s'éteint, envoyait plus de flamme; [pelque chose de grand planait sur cette femme, se roidissant par un dernier effort :
: . lile, approche-toi. Voici venir la moril > confie à ta foi le secret de mon âme; Dis discrète!... fit-elle en hésitant cncor.
- l'uiirquoi, dit Mel.-cnis, chasser toute espcraïKc ? appellerai, j'irai!... » Mais la vieille: « Silence!
a destinée est sourde, on ne l'arrête pas!
son de mon corps, c'est le froid du trépas, l'éternelle nuit qui sur mes yeux s'avance!...
- Parle! ■ dit Mel.xtiis, en se penchant si bas
256 MEL.ÏN'IS
Que ses cheveux bouclés frôlaient la moribonde. La sorcière reprit : « En quelque lieu du monde Qu'il se cache à tes yeux, fût-ce chez l'empereur, Tu chercheras demain Paulus gladiateur!... (Melasnis tressaillit d'une angoisse profonde.) Tu lui diras : « Ta mère est morte sur mon cœur 1
— Toi, sa mère! » cria la danseuse en démence. Le front de Staphyla prit un air soucieux : « Tu connais donc Paulus? — Je le connais. — Tant ir Pour qu'il ne rougît point d'apprendre sa naissance, Vingt ans, dis-lui cela, j'ai gardé le silence. J'ai refoulé mon cœur, j'ai fait taire mes yeux!
« Dis-lui que son regard, dis-lui que sa parole, Quand il venait me voir, poussé par quelque ennui, Me faisaient du bonheur pour tout un jour! Dis-lui Que mes pleurs ont lavé ma jeunesse frivole. Et que ce dernier cri d'une âme qui s'envole N'eut pour témoins que toi, le silence et la nuit ! »
Sa voix s'affaiblissait, et son souffle débile Râlait, comme le vent dans les feuillages morts; De longs frémissements lui parcouraient le corps; Enfin, elle reprit : « S'il cherche par la ville Son père, écoute bien : c'est Marcius l'édile!... » Meloiuis se dressa comme avec des ressorts :
« Son père! Marcius!... Grands dieux ! l'ai-jc entendue? » La sorcière à sa voix se levait par degrés : « Ohl fit-elle en ouvrant des yeux démesurés, Achève!... — Je ne puis. — Parle! — Je t'ai perdue! C'est ton fils que j'aimais !... — C'est mon fils que je tue ! » Elle heurta son front entre ses poings serrés,
Puis elle retomba, la tête sur la dalle. Avec un cri si fort qu'il fit trembler la salle. Et l'on n'entendit plus que le soupir lointain Du liquide ccumant dans son vase d'airain. Tandis que du foyer la lueur sépulcrale Jetait sur le cndavrc un reflet incertain.
CHANT CINaUIÉME
O frère de l'Amour, Hyniénée! Hyniénée!
Dieu couronné de fleurs, jeune homme aux blonds cheve Toi dont la main secoue un flambeau résineux! Toi qui conduis l'amant à la vierge étonnée, Quand aux sons du crotale et de la flûte aimée L'étoile de Vénus palpite dans les cieuxl
Pour toi la jeune fille, en respirant à peine,
Va cueillir dans les champs son chapeau de verveine;
Elle tremble, elle hésite, elle écoute en chemin
Les bois, les prés, les flots au murmure incertain,
Et regarde, en rêvant, la ceinture de laine
Que l'époux sur ses pieds fera tomber demain.
Elle ne viendra plus dans les campagnes blondes Jouer avec ses sœurs, aux rayons du soleil! Car les temps sont passés des courses vagabondes, Des plaisirs enfantins; demain, à son réveil, Elle sera l'épouse aux angoisses profondes, Par qui vit la famille et le foyer vermeil.
MEL-tNIS 259
Elle sera mêlée aux mères sérieuses, , Chaste, grave, et parfois guidant avec fierté I Un beau groupe d'enfants qui saute à son côté, .[Tandis que, contemplant leurs têtes gracieuses, [ Le père à ses cils noirs sent des larmes joyeuses i-l Glisser, comme la pluie après un jour d'été.
Oh! qui dira la paix, et le bonheur tranquille! Muse, qui chantera, dans des vers assez doux, La maibon reluisante et les baisers d'époux!
i pénates, au feu, séchant leur corps d'argile!
l'essaim des valets, et le cercle immobile .j.s aïeux, sur le seuil rongé du temps jaloux!
es vivaient ainsi, les mères d'Étrurie, lies du Latium et du pays sabin, rdant comme un trésor, loin du tumulte humain, travail, la pudeur, les dieux et la patrie! -S n'attendaient pas qu'un préteur d'Illyrie . ut tenter leur vertu, des colliers à la maiu!
' issons l'amant rôder près des murs de sa belle . les cheveux mouillés par les pleurs de la nuit, rc, sous le ciel noir, hurler le chien fidèle, :nmc un voleur furtif que la crainte poursuit I me mieux pour entrer la porte que réchelle,
J iime mieux pour sortir le calme que le bruit.
26o MEL-T-XIS
L'amant, c'est le chasseur qui marche par la plaine, Hâve et noir de poussière, avec son lévrier; L'époux majestueux ressemble au cuisinier Q.ui, sans battre les bois, a sa marmite pleine; Tous deux, filet en main, vont cherchant leur aubaine: L'amant pêche à la mer, et l'époux au vivier.
Quand les temps sont partis de la jeunesse folle, Q.uand il n'a plus de jour à jeter au destin. L'homme, essoufflé, s'assoit sur le bord du chemin, Entre l'avenir sombre et le passé frivole; Alors l'épouse vient, l'épouse qui console Et relève son âme en lui tendant la main...
« Des perles ! » dit Bacca, courant par les cuisines, Plus ardent que Vulcain au bord de ses fourneaux : « j'aime dans les pois gris l'éclat des perles fines! Arrosez la polente avec le vin de Cos... Ces huîtres seraient mieux sous des herbes marines... Pressez le feu... Chrysale, a-t-on vu mes turbots?
— Non, maître ! — Par Bacchus ! c'est une raillerie 1 Fiez-vous pour souper au vaisseau d'un préteur ! Jamais gabare à flot n'eut pareille lenteur! Herclé !... pas de turbots !... le jour qu'on se marie ! » Et le bon cuisinier tordait avec furie Ses cheveux grisonnants sur son front en sueur.
MEL.tvrs 261
'"■•lit un homme osseux et m^iigre de figure, 1 que tout cuisinier classique soit orné 1 ventre respectable et d'un chef bourgeonné;
lui ne rôtissait que pour la gloire pure, bâtit des palais, qui couche sur la dure; barde des faisans, qui n'a pas déjeuné...
lEt les broches tournaient, de bécasses chargées; Et la cigogne blanche aux ailes allongées Couvait des œufs de paon dans des corbeilles d'or; De grands poissons d'azur qui semblaient vivre cncor ^' -aient dans le safran, tandis que deux rangées . Liitres et d'escargots se pressaient sur le bord.
Une rumeur montait, incessante et profonde, iDe valets affairés que la sueur inonde, '^ vaisselle sonore, et de poêlons d'airain
.lissant sur le feu comme le flot marin: «Allons! criait Bacca pour exciter son monde. Vous boirez, à la noce, un tonneau de bon vin!...
« A-t-on vu mes turbots? — Pas encor, dit Chrysalc. — Bombax!...» C'était le mot terrible et redouté; Les marmitons tremblaient, et Bacca devint pâle : «S'ils arrivent trop tard, c'est une indignité!... Au Tibre !... il en est temps! courez sans intervalle!... J'ai vécu cinquante ans par mon nom respecté;
202 MEL.ENIS
« J'ai fait de grands repas et des fêtes spleiidides Où, couronnés de fleurs et la coupe à la main, Cent convives jo3'eux mangeaient jusqu'au matin! De la Bretagne froide aux régions torrides, Q.uand nous avions soupe, trois mondes étaient vides | Et les dieux à Bacca devaient une autre fin!...
— Les turbots ! » dit Chrysale en enfonçant la porte Plutôt qu'il ne l'ouvrit, tant sa joie était forte; Puis, auprès du vieux maître arrivant en deux bonds: « Je les ai vus moi-même ! ils sont dodus et ronds ! Mais le préteur est mort en voyage 1 — Qjii'importel Dit Bacca radieux, si les turbots sont bons!... »
La villa de Tibur avait un air de fête.
Les murs de marbre blanc semblaient frémir d'amour;
S'il n'était pas si tard, nous en ferions le tour;
Mais voici Marcia qui passe à sa toilette :
Dans les miroirs d'argent sa beauté se reflète,
Et l'ambre et les parfums voltigent alentour.
Avez-vous vu parfois sur une coupe antique, Entre deux beaux festons d'acanthe sinueux, Diane chasseresse avec ses longs cheveux, Quand elle sort de l'onde et, baigneuse pudique. Livre aux nymphes des bois sa gorge magnifique. Et ses pieds nus, mouillés par les flots amoureux?
MEL.tNIS 265
j, et plus jeune encor, près d'une eau qui murmure . un bassin de marbre aux contours ciselés, lissante, et les yeux par ses grands cils voilés,
-ia souriait; sous sa blanche parure, esclave avec art attachait la ceinture,
.irc les brodequins de perles étoiles.
Bes longs cheveux tombaient comme ceux des vestales,
rés par le fer en six tresses égales;
:ieau serrait son doigt ; et du coffre odorant
matrones tiraient le voile de safran
: la pièce d'or des fêtes nuptiales, i.i ic fuseau qui dit : « Travaillez en aimant! »
1 qu'un arc tendu, sur son œil qui pétille sourcil se courbait par le pinceau tracé; - ses dents d'émail un souffle cad<:ncé lit, comme la brise au bord d'une coquille; petit serpent vert dont la tète frétille irait son bras nu d'un bracelet glacé.
Des toiles de Milet, des tuniques trainantes, Parmi les beaux colliers sur les tables épars. Déroulaient à longs plis leurs teintes chatoya ntes; .ouronncs de fleurs riaient de toutes parts : lit un bruit confus d'étoffes ondoyantes, |Et mille reflets d'or a troubler les regards.
« Salut! » dit le bouffon en entrant dans la salle, ■ Avec une façon de tcte triomphale Et portant, comme Amour, la torche et le carquois. « Je me marie aussi, je viens faire mon choix : Celle-ci me plairait, mais elle est un peu pâle; Cette autre serait mieux plus haute de deux doigts I »
Et Coracoïdès, comme un patron sans gêne. Devant chaque suivante agitait son flambeau; Puis, saisissant le bras d'une esclave africaine : «Par Castor! cria-t-il, c'est le meilleur morceau! Je préfère aux seins blancs les poitrines d'ébène; C'est le cœur, après tout, qui leur monte à la peau !
« J'aime ces 3'eux d'argent, ce nez dont les deux ailes S'étalent, cette bouche aux bords gonflés et ronds Qui semble avoir mangé des mûres. Nous verrons Des contrastes charmants et des choses nouvelles! Ensemble, ce sera superbe : nous ferons Des enfants blancs et noirs, comme les hirondelles. »
Et vers sa sombre épouse il tendait, en parlant, Une poire de coing, d'après l'antique usage : «Dans neuf mois, la grenade!... ajouta le galant. Je tente la fortune et me voue au ménage; Tous les maris trompés ne font pas le tapage De Ménélas. Pour moi, je suis moins pétulant!...»
MEL-ENIS 265
La suivante, immobile, écoutait cette histoire, Sans montrer au dehors la moindre émotion; La pudeur libyenne est une fiction :
On ne saurait rougir, quand on a la peau noire. « Hélas! dit Marcia, joignant ses mains d'ivoire, Qj.icl malheur de quitter un si gentil boullbn !
« Quand je t'aurai perdu, qui donc me fera rire? Mon pauvre petit nain, je ne te verrai plus Imiter en dansant le faune ou le satyre!... Mais pourquoi, reprit-elle, abandonner Paulus? Viens avec nous!... » Le nain se tenait sans mot dire Et roulait au hasard des yeux irrésolus.
Enfin, la tête basse et d'une voix câline : « Bacca vient-il aussi? — Non, dit-elle en riant. — C'est que..., fit le bouffon pâle et balbutiant, J'aime le vieux Bacca! C'est une àme divine!... » Et Coracoïdès, qu'un double instinct domine. Sentit sourdre en lui-même un combat efiVayant :
Le cueur et l'estomac luttaient de violence;
Il adorait Paulus et la bécasse au vin,
El voyait s'échapper, ainsi qu'un songe vain.
Les ragoiits safranés, l'ivresse et la bombance...
On l'eût pris volontiers pour un chien qui balance
Entre la voix du maître et l'odeur du festin...
266 MEL.ÏNIS
Cependant sur les monts la nuit tendait ses voiles, L'astre cher aux époux se levait dans les cieux; On entendait, au loin, les jeunes gens heureux Qui jetaient, tous en choeur, leurs chansons aux étoiles. « Il vient!...» dit Marcia, baissant les riches toiles Dont le mince tissu voltigeait sur ses yeux.
C'était le chant d'hymen, la flûte, les cymbales. Et le pétillement des torches dans la nuit; Le cortège amoureux s'avançait..., et le bruit Montait, comme la mer, en bruyantes rafales. Déjà sonnent les pieds sur le pavé des salles; Hyménée ! Hyménée!... On approche... C'est luil
C'est lui, dans son manteau de pourpre tyrienne. Beau, jeune, ivre d'espoir, et défiant les pleurs! Sous leur toge de fête aux riantes couleurs. Ses amis alentour effeuillaient la verveine; Et tout frottés d'onguents, selon la mode ancienne, Cinq enfiints secouaient des flambeaux et des fleurs.
« Caia!... Talassius!... Hyménée!... Hyménée!.. Ainsi chantaient cent voix montant à l'unisson; Des esclaves portaient la quenouille ordonnée. Le cofl"ret odorant, l'eau sainte, la toison. Et la graisse de loup, dont l'épouse bien née Doit frotter, en entrant, le seuil de sa maison.
Les matrones à part, sous leur voile pudique, Pour le dernier conseil se réservaient encor. Ce jour-U, jusqu'au bout, l'édile fut très fort ; Lu lèvre souriante et d'un air pacifique. Il tenait, pour signer, le sigillum antique : Ancus avec Numa, l'aqueduc et le port.
Ce fut lui qui, prenant le rôle de la mère,
Étrcignit au départ la belle sur son cœur
Ht, laissant échapper la larme de rigueur,
La retint dans ses bras comme il convient de faire;
Car déjà deux enfants, ceints de myrte et de lierre,
Entr.iin.iicnt par la main l'épouse du rhéteur.
C'est alors qu'au milieu des pompes erotiques
On entendit des cris dans l'ombre du jardin
El la voix des valets courant sous les portiques :
« Elle est folle !.,. — Arrêtez !... » Mais sur ses gonds d'airain
La porte tressaillit, et, cessant les cantiques,
La foule, comme un flot, se replia soudain...
Calme plein de terreur qui couve la tenipélcl Melxnis, en silence, apparut sur le seuil : On eût dit une morte échappée au cercueil; Entre les rangs presses, sans retourner la tête, Elle allait à pas lents, et tachait de sou deuil L'or et la pourpre en feu sur les robes de fête :
268 MEL.ENIS
« Éteignez ces flambeaux ! cessez vos chants joyeux I Avant d'unir ici l'inceste à l'adultère, Souvenez-vous des morts, et respectez les dieux! » Sa voix sur tous les fronts roulait comme un tonnerre : « Arrêtez I » Et du bras les séparant tous deux : « Paulus, voici ta sœur!... Marcia, c'est ton frère 1
— Son frère!... dit la foule; étrange événement l
Qui l'eût cru ? qui l'eût dit? Est-ce un fourbe ? est-ce untraî î
— C'est faux ! hurla Paulus ; cette danseuse ment ! J'arracherai son masque et la ferai connaître!...» Melaenis, de la main, l'écarta gravement :
«Ici, chez Marcius, je n'écoute qu'un maître!
« Vois tous tes conviés : ils pâUssent d'effroi I C'est que ta mère est morte, et la vieille sibylle N'a pas de tombe encor sur son cadavre froid!...
— Staphyla ! fit Paulus. — Ta mère ! » Mais l'édile ; « Ai-je bien entendu! qui parle de Staphyle?...
— Vieillard, dit Melîenis en s'avançant, c'est moi 1
« Moi, qui seule ai reçu sa parole dernière,
Moi, qui seule en mes bras soutins son front glacé,
Moi, dont les j'eux ont vu, comme au bord d'un cratère,
Les abîmes d'un coeur où l'amour a passé!...
Et je m'étonne encor que le fils et le père
N'aient pas frémi dans l'âme au cri qu'elle a poussé !
MEL/ENIS 269
i>>)iic, s'il te reste au cœur quelque trace incertaine, >v.!que éclio du passé qui murmure tout bas, icns-toi, Marcius, de cette Campanieiine partit en serrant son fils entre ses bras. ^:oux! fit l'édile en pleurs, ma jeunesse lointaine irt comme un fantôme au-devant de mes pasl
:omprends maintenant ma haine et ma tendresse. ...-,. lils, embrasse-moi! cette femme a raison : i^jcl que soit le transport dont l'aiguillon nous presse, i,e sang ne connaît pas de modération, El je fus tour à tour, pardonne à ma faiblesse, fou père par l'amour et par l'aversion!... »
Les gens qui soupent bien ont l'àme épanouie, Rien n'est tendre et naif comme un buveur joyeux : de fut, sur ma parole! un tableau curieux De voir le gros coupable, à la face élargie, Ainsi qu'un jouvenceau tomber dans l'élégie Et se meurtrir le sein pour un crime amoureux;
Il riait, il pleurait, et, tournant par la salle.
De sa fîllc à son fils courait incessamment.
— Melxnis avait fui pendant cet intervalle, —
Lt .Marcia, sans voix comme sans mouvement,
Égalait en p.ileur sa robe nuptiale.
«O ma sœur! adieu donc !... » dit Paulus tristement.
270 MEL.tNIS
Il avait ce visage, à peindre diflîcilc,
Q.u'il est fin de cacher sous un pan du manteau;
Marcia, Mclxnis, la sorcière, l'édile,
Tout s'agitait ensemble au fond de son cerveau,
Et chaque souvenir, fugitif et mobile.
Lui passait sur le front comme une ombre sur l'eau.
Hélas! le vide aux mains et le doute dans l'âme, Il voyait tout à coup, formidable réveil. Pâlir son Eurydice au seuil du jour vermeil! Devant ses longs regards, sans larmes et sans flamme, La sœur se dessinait gravement, et la femme Fondait, comme la neige aux rayons du soleil!
Il partit, il quitta la salle et les convives : Ces fronts parés de fleurs lui faisaient mal à voir; Il voulait l'air, l'espace, et, comme aux ondes vives, Tremper sa tête en feu dans les brises du soir. Mais la fête obstinée, en notes fugitives, Courait autour de lui : là-bas, sous le ciel noir,
Les pâtres, suspendus au versant des collines. Chantaient pour son hymen les strophes fescennines; Les villages dansaient; et Paulus r.ux abois Sous ses pieds en passant faisait craquer les noix Dont on avait semé les routes Tiburtines : «O Vénus 1... cria-t-il d'une tremblante voix,
A quoi bon dans les cicux, comme une raillerie, lur mon front abattu secouer ton fanal? Je pouvais-tu du moins, refusant le siojnal, r pour cette nuit ta lumière clicric?... ! j'irai tout seul dans ma chambre fleurie l'étendre, en sanglotant, sur le lit nuptial !
Les gais musiciens, parmi les feux sans nombre, Lttendcnt le cortège et les époux nouveaux ; ,es flûtes se tairont et la nuit sera sombre... larcia! Marcial devant les cinq flambeaux e ne déferai pas ta ceinture!... et dans l'ombre, e ne sentirai pas de tes cheveux si beaux
Rouler les flots épars!... Mon seul bien sur la terre, iiioi ! mort! évanoui! disparu sans retour! ijic faire maintenant de ce cœur plein d'amour? )e mon sang? de ma vie? O misère! misère! Jn autre sur son sein l'étreindra quelque jour, Jn autre quelque jour ne sera pas son frère!...
- Paulus! dit une voix, quelqu'un te reste encor ! » iC jeune homme effaré fit un pas en arrière : Oh! je le sais trop bien!... dit-il avec cfFort. l'est mon mauvais génie envoyé sur la terre! arle! que te faut-il à cette heure dernière? S suis tombé si bas, <^c je me ris du sort!...
M F. L .îî N I S
— Paulus, dit Mclxnis, je t'aime avec dcmcncel Je t'aime avec fureur! Ma haine et ma vengeance, Tu n'as donc pas compris que c'était de l'amour? Hélas! courbant le front sous mon fardeau trop lourd, J'ai baisé tes pieds nus, et tu fus sans clémence 1 J'ai frappé ta poitrine, et ton cœur était sourd!...
« Tu connais maintenant cette longue torture Qui fait le jour sans joie et la nuit sans sommeil; Tu sais le sang qui bout, à la lave pareil, La bouche qui frémit, la tempe qui murmure; Oh ! tu peux mesurer mon mal à ta blessure. Et dire ce qu'on souffre au moment du réveil ! »
Elle avait dans la voix une musique étrange;
Et Paulus l'écoutait, comme les matelots
La sirène qui chante assise au bord des flots.
Depuis quelques instants, dans le ciel sans mélange
Des nuages flottaient ainsi que des îlots,
Et parfois un éclair glissait comme une frange
A l'horizon plus noir. Ce que sentait Paulus, Ce n'était pas l'amour ni l'ivresse insensée, Mais l'engourdissement de toute la pensée, Mais la froide sueur sur ses membres perclus. Comme en un songe affreux, sa poitrine oppressée S'épuisait, pour crier, en spasmes superflus;
lIELiENIS 275
Une puissance occulte envahissait son âme; Dos tonnerres lointains roulaient au fond des cieux : « Qu'es-tudonc? lui dit-il en ouvrant de grands yeux; Où prends-tu cette voix qui charme, et cette flamme Qui dans tes longs regards brille comme une lame? Q^icl effravant destin nous enchaina tous deux?...
— Que t'importe, ô Paulus! s'écria la danseuse; Aimons-nous! aimons-nous! cela seul est réel! Viens cacher nos baisers dans la nuit orageuse! Notre torche d'hymen, c'est la tempête au ciel! Nous fuirons, nous aurons quelque retraite ombreuse Pour y faire à nos cœurs un exil éternel!...
« Viens I qu'attends-tu ? partons I Pour nos désirs immenses, Paulus, la vie est courte et le monde est étroit. >' • un souffle fatal qui me pousse vers toi;
: bonheur est fait de pleurs et de vengeances. Et cet amour terrible aura des violences Pleines de volupté, de délire et d'efTroi ! •
Sa voix tomba; le vent soulevait la poussière, La tempête grondait; et je ne sais comment, Mais leurs bouches en feu s'unirent lentement; Tour à tour voilés d'ombre ou baipiics de lumière. Ils Nc tenaient debout, sous le ciel ecumant, Et 5'cmbra»j>Aicat tous deux aux éclats du tonnerre 1
Mais tout à coup le bruit d'un pas retentissant Frappa l'ombre, un fer nu brilla près d'un visage. «A moi! je suis blessé!... » dit Paulus frémissant. Puis il tomba d'un bloc, sans parler davantage; Et la danseuse vit, aux lueurs de l'orage, Un soldat qui fuyait, avec son glaive en sang.
Ce que fit Melaenis après cette aventure, Je l'ignore, ô lecteur ! Vint-elle au cabaret Trouver Pantabolus et payer la blessure? Dansa-t-on cette nuit aux bouges de Suburre? J'ai cherché vainement; l'hôtelier, fort discret, N'a pas, mcme à prix d'or, dévoilé le secret.
Commode, l'empereur, eut une fin tragique : Trahi par ses amis, malgré son nom divin. Hercule rendit l'âme, étranglé dans son bain. Quant à Pantabolus, il partit pour l'Afrique, Fut fait centurion, tomba d'un coup de pique, Et regretta surtout les filles et le vin.
MEL.ESIS 275
Aux festins du patron s'arrondissant la panse, Stcllio vécut vieux et devint gras à lard. Le muletier prit femme, et se pendit plus tard. Lf bon Polydamas, le maître d'éloquence. Comme il se promenait un jour sans méfiance, Mourut d'un barbarisme entendu par hasard.
Bacca fut l'inventeur de la sauce troyenne. Ou la poussa, du moins, a sa perfection. Le boufibn se noya dans la marmite pleine. Un soir qu'à la cuisine il volait un bouillon.
:a? — le bruit court qu'elle se fit chrétienne. -lUS? — il creva d'une indigestion.
)ERNIÈRES CHANSONS
(roÉsiEs posthumes)
; uii.^-i.i.Liutl ptul-etie la criliijue si, iivant ii'cnoticer un jugement, on décld' rail ses goûts ; car toute oeuvre d'art renferme une cboie particulière tetiant à la
.£• tic l'aitiite et qui fait, indépendamment de
exécution, que nous sommes séduits ou irrités. Aussi otre admiration n'est-elle complète que pour les ouragci satiifaisant a la J'ois notre tempérament et notre \pnl. L'oubli dr cette distinction préalabU est utu grande iuse d'injustice.
Avant tout, l'opportunité du livre est contestée, t Pouruoi ce roman? à quoi sert un drame? qu'avons-nous tsoin? ttc. » lit, au lieu d'entrer dans l'intention de
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l'auteur, de lui faire voir en quoi il a manqué son but et comment il fallait s'y prendre pour l'atteindre, on le chicane sur mille choses en dehors de son sujet, en réclamant toujours le contraire de ce qu'il a voulu. Mais si la compétence du critique s'étend au delà du procédé, il devrait tout d'abord établir son esthétique et sa morale.
Aucune de ces garanties ne m'est possible à propos du poète dont il s'agit. Quant à raconter sa vie, elle a été trop confondue avec la mienne, et là-dessus je serai bref, les mémoires individuels ne devant appartenir qu'aux grands hommes. D'ailleurs n'a-t-on pas abusé du « renseignement? a L'histoire absorbera bientôt toute la littérature. L'étude excessive de ce qui faisait l'atmosphère d'un écrivain nous empêche de considérer l'originalité même de son génie. Du temps de Laharpe, on était convaincu que, grâce à de certaines règles, un chef-d'œuvre vient au monde sans rien devoir à quoi que ce soit, tandis que maintenant on s'imagine découvrir sa raison d'être, quand on a bien détaillé toutes les circonstances qui l'environnent.
Un autre scrupule me retient : je ne veux pas démentir une réserve que mon ami a constamment gardée.
A une époque oii le moindre bourgeois cherche un piédestal, quand la typographie est comme le rende:^-vous de toutes les prétentions et que la concurrence des plus sottes personnalités devient une peste publique, celui-là eut l'orgueil de ne montrer que sa modestie. Son portrait n'ornait point les vitrines du boulevard. On n'a jamais vu une réclamation, une lettre, une seule ligne
PRllFACE 281
de lui dans la journaux. Il n'était pas même de l'acO' dèwie de sa province.
Aucune vie cependant ne mériterait plus que la sienne d'être longuement exposée. Elle fut noble et laborieuse. Pauvre, il sut rester libre. Il était robuste connue un forgeron, doux comme un enfant, spirituel sans paradoxe, grand sans pose; et ceux qui l'ont connu trouitronl que j'en devrais dire davantage.
Louis-Hyacinthe Bouilhet naquit à Cany (Seine- Infrieure) le 2J mai 1822. Son père, chef des ambulances dans la campagne de 1S12, passa la Bérésitra à la nnge en portant sur sa tète la caisse du régiment, et mourut jeune pir suite de ses blessures; son grand-père maternel, Pierre Hourcastremé, s'occupa de législation, de poésie, de géométrie, reçut des compliments de l'oltaire, correspondit avec Turgot, Condorcet, mangea presque toute sa fortune à s'acbtter des coquilles, mit au jour Us Aventures de mcssirc Anselme, un Essai sur la ûculté de penser, les Étrcnncs de Mnémosync, etc., et après avoir été avocat au bailliage de Pau, journa» liste à Paris, administrateur de la marine au Havre, maitre de pension à Stontivilliers, partit de ce monde ^esque centenaire, en laissant à son petit-fils le souvenir
d'un bonhoDiiiie bi:nirn' et charmant, toujours poudré, en culottes courtes, et soignant des tulipes.
L'enfant fut placé à Ingouville, dans un pensionnat, sur le haut de la côte, en vue de la mer ; puis, à dou:^e ans, vint au collège de Rouen, oii il remporta dans toutes ses classes presque tous les prix, — bien qu'il ressemblât fort peu à ce qu'on appelle un bon élève, ce ternie s'appliquant aux natures médiocres et à une tempérance d'esprit qui était rare dans ce temps-là.
f ignore quels sont les rêves des collégiens, mais les nôtres étaient superbes d'extravagance, — expansions dernières du romantisme arrivant jusqu'à nous, et qui, comprimées par le milieu provincial, faisaient dans nos cervelles d'étranges bouillonnements. Tandis que les cœurs enthousiastes auraient voulu des amours dramatiques, avec gondoles, masques noirs et grandes dames évaiwuies dans des chaises de poste au milieu des Calabres, quelques caractères plus sombres (épris d'Armand Carrel, un compatriote) ambitionnaient les fracas de la presse ou de la tribune, la gloire des conspirateurs. Un rhètoricien composa une Apologie de Robespierre, qui, répandue hors du collège, scandalisa un monsieur, si bien qu'un échange de lettres s'ensuivit avec proposition de duel, oii le monsieur n'eut pas le beau rôle, fe me souviens d'un brave garçon, toujours affublé d'un bonnet rouge; un autre se promettait de vivre plus tard en mohican; un de mes intimes voulait se faire renégat pour aller servir Abd-el-Kader . Mais on n'était pas seulement troubadour, insurrectionnel et oriental, on
était avant tout artiste; les pensums finis, la littérature commençait; et on se crexait les yeux à lire aux dortoirs des romans, on portait un poignard dans sa pcclfe comme Antony; on faisait plus : par dégoût de l'existence. Bar*'* se cassa la té te d'un coup de pistolet, And*** se pendit ai'cc sa cravate. Kous méritions peu d'éloges, certainement ! mais quelle baine de toute platitude ! quels éUvis vers la grandeur ! quel respect des maitres! comme on admirait Victor Hugo!
Dansce petit groupe d'exaltés, Bouilbet était le poète, poète
chantre de ruines et de clairs de htne. Bientôt
i tendit, et toute langueur disparut, — effet de
V âge, puis d'une virulence républicaine tellement natvequ'il
manqua, vers Us vingt ans, s'affilier à une société secrète.
Son baccalauréat passé, on lui dit de choisir une profession : il se décida pour la médecine, et, abandonnant à sa mi-re son mince revenu, se mit à donner des leçons.
Alors commença une existence triplement occupée par us besognes de poète, de répétiteur et de carabin. Elle fut pénible tout à fait, lorsque, deux ans plus tard, nommé interne à l'Hôtel-Dieu de Rouen, il entra, sous les ordres de mon père, dans le service de chirurgie. Comme il ne pouivit être à l'hôpital durant la journée, us tours de garde la nuit menaient plus souvent que ceux des autres; il s'en chargeait volontiers, n'ayant que ces heures-là pour écrire; — et tous us vers de jeune bomtne, pleins d'amour, de fleurs et d'oiseaux, ont été faits pemlant </»•« veilUts d'hiver, devant la double ligne des Itts d'où s'échappaient des râles, ou par les diman-
28 f Dr.RKIliRns CI! AN' s ON s
chcs d'iic, quand, le long des murs, sous sa feiiHre, les Dialades en houppelande se promenaient dans la cour. Cependant ces années tristes ne furent pas perdues : la contemplation des plus humbles réalités fortifia la justesse de son coup d'œil, et il connut Vhomme un peu mieux pour avoir pansé ses plaies et disséqué son corps.
Un autre n'aurait pas tenu à ces fatigues, à ces dégoûts, à cette torture de la vocation contrariée. Mais il supportait tout cela gaiement, grâce à sa vigueur physique et à la santé de son esprit. On se souvient encore, dans sa ville, d'avoir souvent rencontré au coin des rues ce svelte garçon d'une beauté apollonienne, aux allures un peu timides, aux grands cheveux blonds, et tenant toujours sous son bras des cahiers reliés. Il écrivait dessus rapidement les vers qui lui venaient, n'importe oii, dans un cercle d'amis, entre ses élèves, sur la table d'un café, pendant une opération chirurgicale en aidant à lier une artère; puis il les donnait au premier venu, léger d'argent, riche d'espoir, — vrai poète dans le sens classique du mot.
Quand nous nous retrouvâmes, après une séparation de quatre années, il me montra trois pièces considérables.
La première, intitulée Le Déluge, exprimait le désespoir d'un amant étreignant sa maîtresse sur les ruines du monde près de s'engloutir :
Entends-tu sur les montagnes Se heurter les palmiers verts?
Entends-tu dans les campagnes Le râle de l'univers?
PRÉFACE 28c
// y avait dts longueurs et de l'emphase, tuais d'un bout à l'autre un entrain fkissionnè.
I Dans la seconde, utte satire contre les Jésuites, U style, tout différent, était plus ferme :
O prêtres de salons, allez sourire aux femmes ; Dans vos filets dorés prenez ccî pauvres âmes !
Et, ministres charmants, au confessionnal Tournez U pénitence en galant madrigal ! Ah ! vous itcs bien !i, héros de l'hyangile. Parfumant Jésus-Christ des fleurs de votre style Et faisant chaque jour, martyrs des saintes lois. Sur des tapis soyeux le chemin de la croix?
Ces marchands accroupis sur les pieds du Calvaire, Qui vont tirant au sort et lambeau par lambeau Se partagent. Seigneur, ta robe et ton manteau; Charlatans du saint lieu, qui vendent, ô merveille. Ton cœur en amulette et ton sans; en bouteille!
Il faut se remettre en rnivioire it-s prcoicupaticus de Vépccjue, et observer que l'auteur avait vingt-deux ans. La pièce est datée 1S44.
La troisième était une invective i un poète vendu qui ''entrait tout à coup dans la carrière :
A quoi bon réveiller ton ardeur famélique? Poursuis par les prés verts ta chaste bucolique! Sur le rivage en fleur où dort le flot vermeil. Archange, cnfvrc-loi des feux de ton soleil! Chante la Sypiulis sous les feuilles du saule! Le manteau de Brutus te blesserait l'épaule, Et ton Ime naivc et ton cccur enfantin
2S6 m: UNI ÈRES chansons
Viendraient peut-être encore accuser le Destin! Le Destin qui t'a pris
Va! c'est l'âpre Plutus qui marche la main pleine Et cote en souriant la conscience humaine! Le Destin ! c'est le sac dont le ventre enfle d'or Est si doux à palper dans un joyeux transport; C'est la Corruption qui, des monts aux vallées, Traîne aux regards de tous ses mamelles gonflées ! C'est la Peur ! c'est la Peur ! fantôme au pied léger Qui travaille le lâche à l'heure du danger !
Ton Apollon sans doute, en sa prudente course, Pour monter au Parnasse a passé par la Bourse! Dans ce ciel politique, où souvent on peut voir Le soleil du matin s'éteindre avant le soir, La lunette eu arrêt, proménes-tu ton rêve De Guizot qui pâlit à Thiers qui se lève, Et sur le temps mobile aujourd'hui règles-tu Ta foi barométrique et ta souple vertu?
Arriére l'homme grec dont les strophes serviles Ont encensé Xerxès le soir des Thermopiles!
et la suite, du même ion, rudoyait fort le ministère.
Il avait envoyé cette pièce à La Réforme, dans l'illusion qu'elle serait insérée. On lui repondit par un refus catégorique, le journal jugeant inopportun de s'exposer à un procès — pour de la littérature.
Ce fut dans ce temps-là, vers la fin de 184$, à lu
mort de mon père, que Boiiilhet quitta définitivement la
médecine. Il continua son métier de répétiteur, puis,
s'associant à un camarade, se mit à faire des bacheliers.
\184S ébranla sa foi républicaine: et il devint un litté-
leur absolu, curieux seulement de métaphores, de comraisons, d'images, et, pour tout le rate, asse^ froid. Sa connaissance profonde du latin (il écrivait dans fie langue presque aussi facilement qu'en Jrançais) lui spira quelques-unes des pièces romaines qui sont dans :stons et Astragales; puis le pccme de Melxnis, paie par la Revue de Paris, à la veille du coup d'Llat. Le moment était funeste pour les vers. Les imaginants, comme les courages, se trouvaient singulièrement tlatics, et le public, pas plus que le pouvoir, n'était fposc à permettre l'indépetuiance de l'esprit. D'ailleurs style, l'art en soi, parait toujours insurrectionnel aux mvcrnements et immoral aux bourgeois. Ce fut la ode, plus que jamais, d'exalter le sens commun et de mnir la pcésie ; pour vouloir montrer du jugement, on
rua dans la sottise; tout ce qui n'était pas médiocre lit. Par protestation, il se réfugia vers les mondes .0 et dans l'extieme-Orient ; de la Les l-ossiles et fférentes pièces chinoises.
Cependant la province l'élouffait. Il avait besoin d'un us large milieu, et, s'arrachant à ics ajjécttons, il vint ibiter Paris.
Mais, à un certain âge, le sens de Paris ne s'acquiert
'us; des choses toutes simples pour celui qui a humé,
ifant, l'air du boulevard, sont impraticables à un
• de trente-trois ans qui arrive dans la grande
vccpeudc relations, pas de rentes et l'incxpéiiencc
t la solitude, .-ilors de mauvais jours commencèrent .
Sit première oeuvre, Madame de Montarcy, reçue à cor-
a88 DERNIÈRES CHANSONS
rectioit par le Théâtre-Français, puis refusée à une seconde lecture, attendit pendant deux ans, et ne parvint sur la scène de l'Odcon qu'au mois de novembre iSj6.
Ce fut une représentation splendide. Des le second acte les bravos interrompirent souvent les acteurs; un souffle de jeunesse circulait dans la salle; on eut quelque diose des émotions de iS^o. Le succès se confirma. Son nom était connu.
Il aurait pu l'exploiter, collaborer, se répandre, ga~ gner de l'argent. Mais il s'éloigna du bruit, pour aller vivre à Mantes dans une petite maison, à l'angle du pont, près d'une vieille tour. Ses amis venaient le voir le dimanche; sa pièce terminée, il la portait à Paris.
Il en revenait chaque fois avec une extrême lassitude, causée par les caprices des directeurs, les chicanes de la censure, l'ajournement des rende:i-ious, le temps perdu, — ue comprenant pas que l'Art dans les questions d'art pût tenir si peu de place! Quand il fit partie d'une commission nommée pour détruire les abus au Théâtre- Français, il fut h seul de tous les membres qui n'articula pas de plaintes sur le tarif des droits d'auteur.
Avec quel plaisir il se remettait à sa distraction quotidienne : l'apprentissage du chinois/ car il V étudia pendant dix ans de suite, uniquement pour se pénétrer du génie de la race, voulant faire plus tard un grand poème sur le Céleste Empire; ou bien, les jours que le cœur étouffait trop, il se soulageait par des vers lyriques de la contrainte du théâtre.
La chance, favorable à ses débuts, avait tourné; mais
PRLFACE 289
La Conjuration d'Amboisc //// uw manche qui dura tout un hiver.
Six mois plus tard, la place de conservateur à la bi- I hliothèquc munici/nile de Rouen lui fut donnée. Citait le loisir et la fortune, un rhe ancien qui se réalisait. Presque aussitôt, une lati^ncur le saisit, — épuisement \ de sa lutte trop longue. Pour s'en distraire, il essaxa de différents travaux : il annotait Du liartas, reletait dans Or i gène les pttssagcs de Celse, avait repris les tragiques grecs, et il composa rapidement sa dernière pièce. Mademoiselle Aïssé.
Il n'eut pas le temps de la relire. Son mal (une albuminerie connue trop tard) était irrémédiable, et, le iS juillet iS6ç, il expira sans douleur, ayant près de lui une vieille amie de sa jeunesse, avec un enfant qui n'était pas le sien, et qu'il cljérissait comme son fils.
Leur tendresse avait redoublé pendant les derniers jours. Mais deux autres personnes se montrèrent simplement atroces, — comme pour confirmer cette règle qui veut que les poètes trouvent dans leur famille les plus amers découragements ; car les observations énervantes, Us sarcasmes mielleux, l'outrage direct fait à la Muse, tout ce qui renfonce dans le désespoir, tout ce qui vous blesse au ccrur, rien ne lui a manqué, — jusqu'à l'empiétement sur la conscience, jusqu'au viol de l'agonie I
Ses compatriotes se portèrent à ses funérailles comme à l'enterrement des hommes publics, les moins lettrés comprenant qu'une intelligence supérieure vetutit de s'éteindre, qu'une grande force était perdue. La presse
DURNIERl^S CHANSONS
pathiennc tout enticrc s'associa à celte douleur ; les plus hostiles même n'èpargncrcut pas les regrets; ce fut comme une couronne envoyée de loin sur son tombeau. Un écrivain catholique y jeta de la fange.
Sans doute, les connaisseurs de vers doivent déplorer qu'une lyre pareille soit muette pour toujours; mais ceux qu'il avait initiés à ses plans, qui profitèrent de ses conseils, qui enfin connaissaient toute la puissance de son esprit, peuvent seuls se figurer à quelle hauteur il serait parvenu.
Il laisse, outre ce volume et Aïssé, trois comédies en prose, une féerie, et le premier acte du Pèlerinage de Saint-Jacques, drame en vers et en dix tableaux.
Il avait en projet deux petits poèmes : l'un intitulé Le Bœuf, pour peindre la vie rustique du Latium; l'autre, Le dernier Banquet, aurait fait voir un cénacle de patriciens qui, pendant la nuit où les soldats d'Alaric vont prendre Rome, s'empoisonnent tous dans un festin, en disant la grandeur de l'antiquité et la petitesse du monde moderne. De plus, il voulait faire un roman sur les païens du v° siècle, contre-partie des Martyrs, mais, avant tout, son conte chinois, dont le scénario est complètement écrit; enfin, comme ambition suprême, un poème résumant la science moderne et qui aurait été le De Naturà rerum de notre âp'e.
A qui appartintt-il de classer les talenls des contemporains, comme si on était supérieur à tous, de dire : « Celui-ci est le premier, celui-là le second, cet autre le troisième? » Les revirements de la cèUbritè sont nombreux. Il y a des chutes sans retour, de longues éclipses, des réapparitions triomphantes. Ronsard, avant Sainte-Beuve, n'étuit-il pas oublié? Autrefois Saint -Amant passait pour un moindre poète que Jacques Del il le. Don Quichoitc, Gil BUs, Manon Lescaut, La Cousine Bette et tous les cbefs-d'auire du roman n'ont pas eu le succès de L'Oncle Tom. J'ai entendu dans ma jeunesse faire des parallèles entre Casimir Délai igné et Victor Hugo; et il semble que * notre grand poète national » corn- • à déchoir. Donc il convient d'être timide. La posténous déjuge. Elle rira peut-être de nos dénigrements, plus encore de nos admirations; — car la gloire d'un écrivain ne relève pas du suffrage universel, mais d'un petit groupe d'intelligences qui j la longue imf^i^ie son justement.
Quehues-uns vont se récrier que je décerne à nton ami une place trop haute. Ils ne saient pas plus que moi celle qui lui restera.
Varce que son premier ouvrage est écrit en stances de
DERNIEUES CHANSONS
six vers, à rimes triplées, comme Namouna, et débute ainsi :
De tous ceux qui jamais ont promené dans Rome, Du quartier de Suburre au mont Capitolin, Le cothurne à la grecque et la toge de lin, Le plus beau fut Paulus...,
tournure pareille à cette autre:
De tous les débauchés de la ville du monde Où le libertinage est à meilleur marché, De la plus vieille en vice et de la plus féconde, Je veux dire Paris, le plus grand débauché C'était Jacques Rolla,
sans rien voir de plus, et méconnaissant toutes les différences de facture, de poétique et de tempérament, on a déclaré que l'auteur de Melasnis copiait Alfred de Musset! Ce fut une condamnation sans appel, une rengaine, — tant il est commode de poser sur les choses une étiquette pour se dispenser d'y revenir.
Je voudrais bien n'avoir pas l'air d'insulter les dieux. Mais qu'on m'indique, che:^ Musset, un ensemble quel' conque oit la description, le dialogue et l'intrigue s'enchaînent pendant plus de deux mille vers, avec une telle suite de composition et une pareille tenue dans le langage, une œuvre enfin de cette envergure-là? Quel art il a fallu pour reproduire toute la société romaine d'une manière qui ne sentit pas le pédant, et dans les bornes étroites d'une fable dramatique!
Si l'on cherche dans les poésies de Louis Bouilhet l'idée
mère, l'élément génial, on y trouvera une sorte de naturalisme, qui fait songer à la R/naissance. Sa haine du commun l'écartait de toute platitude, sa pente vers '"' tque était rectifiée par de l'esprit; car il avait
oup d'esprit, — et c'est même utu feue de son ta- Unt presqiu inconnue : il la tenait un peu dans l'ombre, la jugeant inférieure. Mais, à présent, rien n'empécbe d'avouer qu'il excellait aux épigrammes, quatrains, acrostiches, rondeaux, bouts-rimés et autres « joyeusetès » par distraction, comme dtbaucbe. Il en faisait
par complaisance. Je retrouve des discours officiels pour des foiutionnaires, des compliments de jour de l'an pour utu petite fille, des stances pour un coiffeur, pour le baptême d'une cloche, pour le passage d'un souverain. Il dédia à un de nos amis blessé en 184^, une ode sur le piitron de La Prise de Namur, ou l'emphase atteint au sublime de l'ennui. Un autre ayant abattu d'un coup de fouet une vipère, il lui expédia itn morceau intitulé : Lutte d'un monstre et d'un artiste français,
ontient asse^ de tournures poncives, de métaphores
>ies et de périphrases idiotes pour servir de modèle ou d' épouvantait. Mais son triomphe, c'était le genre '" "?"'•' Quelques intimes se rappelleront éterntlle-
Le Bonnet de coton, m» cbefd'ctuvre célébrant « la gloire, les belles et la philosophie, » à faire crever d'émulation tous les membres du Caveau*.'
Il Lirait ît lion di l'antu^ement , — lU^se tare chex
Voir à U fin «lu vuluinc.
un poète. Que l'on oppose les pièces chinoises aux pièces romaines, Nééra au Lied normand, Pastel à Clair de Lune, Chronique du Printemps à Sombre Églogue, Le Navire à Une Soirée, et on reconnaitra combien il était fertile et ingénieux.
Il a dramatisé toutes les passions, dit les plaintes de la momie, les triomphes du, néant, la tristesse des pierres, exhumé des mondes, peint des peuples barbares, fait des paysages de la Bible et des chants de nourrice. Quant à la hauteur de son imagination, elle parait suffisamment prouvée par Les Fossiles, cette œuvre que Théophile Gautier appelait « la plus difficile, peul-ctre, qu'ait tentée un poète! » j'ajoute : «r le seul poème scientifique de toute la littérature française qui soit cependant de la poésie, n Les stances à la fin sur l'homme futur montrent de quelle façon il comprenait les plus transcendantes utopies; et sa Colombe restera peut-être comme la profession de foi historique du xix* siècle en matière religieuse. A travers cette sympathie universelle, son individualité perce nettement : elle se manifeste par des accents lugubres ou ironiques dans Dernière Nuit, A une Femme, Quand vous m'avez quitté, boudeuse, etc., tandis qu'elle éclate d'une manière presque sauvage dans La Fleur rouge, ce cri unique et suraigu.
Sa forme est bien à lui, sans parti pris d'école, sans recherche de l'effet, souple, véhémente, pleine et imagée, musicale toujours. La moindre de ses pièces a une composition. Les rejets, les entrelacements, les rimes, tous les secrets de la métrique, il les possède; aussi son œuvre
^ourmille-t-elle de bons vers, (le cei vers tout d'une venue '.t qui sont bons partout, dans Le Lutrin coimitr ihim Les Châtiments. Je prends au hasard :
— S'allonge en crocodile et finit en oiseau*.
— Un grand ours au poil brun, coiffe d'un casque d'or.
— C'était un muletier qui venait de Capoue.
— Le ciel était tout bleu, comme une mer tranquille.
— Mille dioses qu'on voit dans le hasard des foules.
Et celui-ci pour la sainte l'ierge :
Pâle itcrncllement d'avoir porté son Dieu.
Car il est classique dans un certain sens. L'Oncle Million, entre autres, n est-il pus d'un fran(ais excellent!
Des vers! écrire en vers! Mais c'est une folie!
J'en sais de moins timbrés qu'on enferme et qu'on lie!
Morbleu! qui parle en vers? la belle invention 1
Est-ce que j'en fais, moi? l'imagination.
Est-ce que j'en ai, moi? Fils de mes propres oeuvres.
Il m'a fallu, mon cher, avaler des couleuvres
Pour te donner un jour le plaisir émouvant
De guetter, lyre en main, l'endroit d'où vient le vent!
Ces frivolités-U sagement entendues
Sont bonnes, si l'on veut, à nos heures perdues;
Moi-même, j'ai connu dans une autre maison
Un commis bon enfant qui tourn.iit la chanson.
Li f>lus loin :
Mais je dis que Léon n'ct pas niL-mc un poêle! Lui, poète! allons donc! que me chantez- vous U, Moi qui l'ai vu chez nous, pas plus haut que cela?
Pour iU'trirt mm ptérodaelylt.
Comment? qu'a-t-il en lui qui passe l'ordinaire? C'est un écervelc, c'est un visionnaire, C'est un simple idiot, et je vous réponds, moi, Q.u'il fera le commerce, ou qu'il dira pourquoi !
Voilà un style qui va droit an but, oii l'on ne sent pas l'auteur; le mot disparait dans la clarté même de l'idée, ou plutôt, se collant dessus, ne l'embarrasse dam aucun de ses mouvements, et se prête à l'action.
Mais on m'objectera que foutes ces qualités sont perdues à la scène, bref, qu'il « n'entendait pas le théâtre! »
Les soixante-dix-huil représentations de Montarcy, les quatre-vingts ^'Hélène Peyron et les cent cinq de La Conjuration d'Amboise témoignent du contraire. Puis il faudrait savoir ce qui convient au théâtre, — et d'abord reconnaître qu'une question y domine toutes les autres : celle du succès, du succès immédiat et lucratif.
Les plus expérimentés s'y trompent, — ne pouvant suivre assci promptcmcnt les variations de la mode. Autrefois, on allait au spectacle pour entendre de belles pensées en beau langage; vers 18^0, on a aimé la passion furieuse, le rugissement à l'état fixe; plus tard, une action si rapide que les héros n'avaient pas le temps de parler; ensuite, la thèse, le but social; après quoi est venue la rage des traits d'esprit; et maintenant, tonte fiveur semble acquise à la reproduction des plus niaises vulgarités.
Certainement Bouîlbet estimait peu les thèses, il avait en horreur « les mots, » il aimait les développements et considérait le réalisme, ou ce qu'on nomme ainsi, comme
une chose fort laide. La grands effets ne pouvant s'obtenir par les demi-teintes, il préprait Us caractères tranchés, les situations violentes, et c'est pour cela qu'il était bien un poète tragique.
Son intrigue faiblit, quelquefois, par le milieu. Mais dans les pièces en vers, si elle était plus serrée, elle étoufferait toute poésie. Sous ce rapport, du reste, La Conjuration d'Amboise et Mademoiselle Aïssé marquent un progrès, — et, pour qu'on ne m'accuse pas d'aveuglement, je blâme dam Madjmc de Montarcy le ca~ ractère de Louis XI V trop idinlisè, dans L'Oncle Million la feinte maladie du notaire, dans Hélène Peyron des longueurs à l'avant-dernière scène du quatrième acte, et dans Dolorès le défaut d'harmonie entre le vague du milieu et la précision du style; enfin ses personnages parlent trop souxrnt en poètes, ce qui ne l'empêchait pas de savoir amener les coups de tf)éàtre, exemples : la réapparition de Marceline cbe^ M. Daubret, l'entrée de dont Pèdre au troisième acte de Dolorès, la comtesse de Brisson dans le cachot, le commandeur à Li fin d'Aissé, et Cassius revenant comme un spectre cbei l'impératrice Faustinc. On a été injuste pour cttte autre. On n'a pas compris, non plus, l'atticisme de L'Onde Million, la mieux écrite peut-être de toutes ses pièces, comme Faustine en est la plus rigoureusement combinée.
Elles sont toutes, au dénouement, d'un large pathétique, animées d'un bout à l'autre ptr une passion vraie, pleines de choses exquises et fortes. Et comme il
est bien fait pour la voix, cet hexamètre mâle, avec ses mots qui doiment le frisson, et ces élans cornéliens pareils à de grands coups d'aile!
C'est le ton épique de ses drames qui causait l'enthousiasme aux premières représentations. Du reste, ces triomphes l'enivraient fort peu, car il se disait que les plus hautes parties d'une œuvre ne sont pas toujours les mieux comprises, et qu'il pouvait avoir réussi par des côtés inférieurs.
S'il avait fait en prose absolument les mêmes pièces, on eût peut-élre exalté son génie dramatique. Mais il eut l'infortune de se servir d'un idiome détesté généralement. On a dit d'abord: « Pas de comédie en vers! » plus tard: « Pas de vers en habit noir ! » pour en venir à cet axiome : « Pas de vers au théâtre! » quand il est si simple de confesser qu'on n'en désire nulle part.
Mais c'était sa véritable langue. Il ne traduisait pas de la prose. Il pensait par les rimes, — et les aimait tellement qu'il en lisait de toutes les sortes, avec une attention égale. Quand on adore une chose, on en chérit la doublure; les amateurs de spectacle se plaisent dans les coulisses; les gourmands s'amusent à voir faire la cuisine; les mères ne rechignent pas à débarbouiller leurs marmots. La désillusion est le propre des faibles. Méfiez-vous des dégoûtés: ce sont presque toujours des impuissants.
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Lui, il pensait que l'Art est une chose sérieuse, ayant peur but de produire une exaltation vague, et même que c'est là toute sa moralité. J'extrais d'un cahier de notes les trois passages suivants :
Dans la poésie, il ne faut pas considérer si les mœurs sont
-uses, mais si elles sont pareilles à celles de la personne
; introduit. Aussi nous décrit-elle indifféremment les
> et les mauvaises actions, sans nous proposer les der-
' en exemple*.
Pierre Corneille .
I Art, dans set créations, ne doit penser ï plaire qu'aux cs qui ont vraiment le droit de le juger. S'il fait aatreil marche dans une voie fausse.
GaTUE.
Toutes les beautés intellectuelles qui s'y trouvent (dans un style), tous les rapports dont il est composé, sont auc vérités aussi utiles, et peut-être plus précieuses pour Ici^-nt public que celles qui peuvent faire le fond du sujet.
Ainsi l'Art, aviint sa propre raison en lui-mcmr, nt doit pas être considéré comme un moyen. Miilgrè tout le genit que l'on mettra dans le dèixloppement de telle
fable prise pour excviplc, une autre fable pourra servir de preuve contraire; car les dénouements ne sont point des conclusions ; d'un cas particulier il ne faut rien induire de général; — et les gens qui se croient par là progressifs vont à l'encontre de la science moderne, laquelle exige qu'on amasse beaucoup de faits avant d'établir une loi. Aussi Bouilhet se gardait-il de l'art prêcheur qui veut enseigner, corriger, moraliser. Il estimait encore moins l'art joujou qui cherche à distraire comme les cartes, ou à émouvoir comme la cour d'assises; et il n'a point fait de l'art démocratique, convaincu que la forme, pour être accessible à tous, doit descendre très bas, et qu'aux époques civilisées on devient niais lors~ qu'on essaie d'être naif. Quant à l'art officiel, il en a repoussé les avantages, parce qu'il aurait fallu défendre des causes qui ne sont pas éternelles.
Fuyant les paradoxes, les nosographies, les curiosités, tous les petits chemins, il prenait la grande route, c'està-dire les sentiments généraux, les côtés immuables de l'âme humaine, et, comme « les idées forment le fond du style, a il tâchait de bien penser, afin de bien écrire.
fa mai s il n'a dit :
Le mélodrame est bon, si Margot a pleuré,
lui qui a fait des drames oii l'on a pleuré, ne croyant pas que l'émotion pût remplacer l'artifice.
Il détestait cette maxime nouvelle qu' « il faut écrire comme on parle. » En effet, le soin donné à un ouvrage, les longues recherches, le temps, les peines, ce qui autre-
PRÉFACE ÎOI
fois était iitie recomvumdation est deieuu un ridicule, — tant on est supérieur à tout cela, tant on regorge de ^énie et de facilité!
I II n'en vumqnait pas, cependant : ses acteurs l'ont vu ^aire au milieu d'eux des retouches considérables. L'inspiration, disait-il, doit être amenée et non subie.
La plastique étant la qualité première de l'Art, il donnait à ses conceptions le plus de relief possible, suivant le même Bujfon qui conseille d'exprimer chaque idée par une image. Mais les bourgeois trouvent, dans leur spiritualisme , que la couleur est une chose trop matérielle pour rendre le sentiment; — et puis le bon français, d'aplomb sur son paisible bidet, tremble emporté dans les deux, et crie à chaque minute: t Trop de métaphores ! » comme s'il en avait à m'aidre.
Peu d'auteurs ont autant pris garde au choix des\ mots, à la variété des tournures, aux transitions, — et il n'accordait pas le titre d'écrivain à celui qui ne possède que certaines parties du style. Combien des plus vantés seraient incapables de faire une narration, de joindre bout à bout une analyse, un portrait et un diahgue!
Il s'enivrait du rythme des vers et de la cadence de
la prose, qui doit, comme eux, pouvoir être lue tout
kuit. Les phrases mal écrites ne résistent pas à cette
épreuve; elles oppressent la poitrine, gênent les batte-
' ■ du ccrur, et se trouvent ainsi en delx>rs des con-
IIS de la vie.
Son libéraliime lui faisait admettre toutes les écoles; Sbakespeaie et Boileau se coudoyaient sur sa table.
302 DERNIÉRnS CHANSONS
Ce qu'il préférait che^ les Grecs, c'était /'Odyssée d'abord, puis l'iuimense Aristophane, et parmi les latins, non pas les auteurs du temps d'Auguste (except, Virgile), mais les autres qui ont quelque chose de plus rouie et de plus ronflant, comme Tacite et Juvénal. Il avait beaucoup étudié Apulée.
Il lisait Rabelais continuellement, aimait Corneille et La Fontaine, — et tout son romantisme ne l'empêchait pas d'exalter Voltaire.
Mais il haïssait les discours d'académie, les apostrophes à Dieu, les conseils au peuple, ce qui sent l'égout, ce qui pue la vanille, la poésie de bouiingot, et la littérature talon-rouge, le genre pontifical et le genre chemisier.
Beaucoup d'élégances lui étaient absolument étrangères, telles que l'idolâtrie du xvii* siècle, l'admiration du style de Calvin, le gémissement continu sur la décadence des arts. Il respectait fort M. de Maistre. Il n'était pas ébloui par Proudhon.
Les esprits sobres, selon lui, n'étaient rien que des esprits pauvres; et il avait en horreur le faux bon goîU, plus exécrable que le mauvais, toutes les discussions sur le Beau, le caquetage de la critique. Il se serait pendu plutôt que d'écrire une préface. Voici qui en dira plus long: c'est une page d'un calepin ayant pour titre Notes et projets — Projets!
Ce siècle est essentiellement pédagogue. Il n'y a pas de grimaud qui ne débite sa harangue, pas de livre si piètre qui ne s'érige en chaire à prêcher ! Q.uant à la forme, on la
PRLFACE
T. S'il voa$ arrive de bien écrire, on vous accuse de pas d'idées. Pas d'idées, bon Dica ! Il faut ctrc bien effet, pour s'en passer au prix qu'elles coûtent. La est simple : avec deux ou trois mots : « avrnir, rrr>-
.\ a une nation rpuiscc, je vous cxccre de
:es de mon ame ! Vous n'êtes pas la gan-
renc. vous êtes l'atropJiie! Vous n'êtes pas le phlegmon
3u ■ c: chaud des époques fiévreuses, mais l'abcès froid
--S, qui descend, cotnme d'une scarce, de quelque
Au lerJffK.iÎK de ta mort, TU-opHU- Gautier écri-
ttit : *U pcrtJit haut la lieilU hannure déchirée en
tnl de ccmkits, on peut Vy rouler comme dans un
. La valeureuse bande d'Hcrnani a vécu. »
^..j est vrai. Ce fut une existence complètement dé-
9kèe à l'idéal, un des rares dessenanls de la littéra-
our elle-même, derniers fanatiques d'une religion
'.> .iV s'éteindre — ou éteinte.
• Cfénie de second ordre, » dira-t-cn. Mais ceux du
me ne sont pas maintenant si communs! Re-
rir toute élévation, toute délicatesse. On se sent beu-
• plus respecter les ' '
nous perdre, a:ec > r me sais quoi d'aérien qui mettait dams la vie quelque hou de plus haut qu'elle. Pour faire des auires du-
304 D i: R X I L R F. s CHANSONS
rahles, il ne faut pas rire de la gloire. Un peu d'esprit se gagne par la culture de l' imagination, et beaucoup de noblesse dans le spectacle des belles choses.
Et puisqu'on demande à propos de tout une moralité, voici la mienne :
Y a-t-il quelque part deux jeunes gens qui passent leurs dimanches à lire ensemble les poètes, à se communiquer ce qu'ils ont fait, les plans des ouvrages qu'ils voudraient écrire, les comparaisons qui leur sont venues, une phrase, tin mot, — et, bien que dédaigneux du reste, cachant cette passion avec une pudeur de vierge? je leur donne un conseil :
Alle:^^ côte à côte dans les bois, en déclamant des vers, mêlant votre âme à la sève des arbres et à l'éternité des chefs-d'œuvre, perde':;^-vous dans les rêveries de l'histoire, dans les stupéfactions du sublime! Useï votre jeunesse aux bras de la Muse! Son amour console des autres, et les remplace.
Enfin, si les accidents du monde, des qu'ils sont perçus, vous apparaissent transposés comme pour l'emploi d'une illusion à décrire, tellement que toutes les choses, y compris votre existence, ne vous sembleront pas avoir d'autre utilité, et que vous soye^ résolus à toutes les avanies, prêts à tous les sacrifices, cuirassés à toute épreuve, lancez-vous, publie^!
Alors, quoi qu'il advienne, vous verrez les misères de vos rivaux sans indignation et leur gloire sans envie; car le moins favorisé se • consolera par le succès du plus h:nreux; celui dont les nerfs sont robustes soutiendra h
compagnon qui se décourage; chacun apportera dans la communauté ses acquisitions particulières; et ce contrôle réciproque empecliera l'orgueil et ajournera la décadence, l'uis, quatui l'un sera mort, — car la vie était trop L'Cile, — que l'autre garde précieusement sa mémoire pour lui faire un rempart centre les ÏHtssesses, un recours contre les défaillances, ou plutôt comme un oratoire domcstiqiu ou il ira murmurer ses chagrins et détendre son coeur. Que de fois, la nuit, jetant les yeux dans Us ténèbres, derrière cette lampe qui éclairait leurs deux fronts, il cherchera vaguement une ombre, prêt à l'interroger : « Est-ce ainsi? que dois-je faire? répondsmoi! • — Et si ce souvenir est l'éternel aliment de son désespoir, ce sera, du moins, une compagnie dans sa solitude.
Gustave I-laubeut.
20 juin 1870.
(poésies posthumes)
Imite du chinois
( In - K I Ao-Li)
^ous des déguisements divers, Plitrc ou fard, selon ton envie.
Masque tes mœurs, cache ta vie.; Sois honnctc homme, en fait de vcrsl
3o8 DHRNIÙKES CHANSONS
Un seul beau vers est une source Qui, dans les siècles, coulera.
Dix ans peut-être on pleurera Quelques mots trop prompts à la co'irse.
La strophe aux gracieux dessins, / Où l'œil en vain cherche une faute, N'est pas d'une valeur moins haute Que la relique de nos saints.
Mais aussi, point de flatteries Pour l'inepte ou le maladroit!
Le pur lettré seul a le droit D'en arranger les broderies.
Tout poème perd ses appas Dans les bassesses du parlage.
Si nous traversons un village, Causons-y, — mais n'y chantons pas!
DERNIÈRES CHAVSOVS ^09
La Colombe
Quand, chasses sans retour des temples vénérables. Tordus au vent de feu qui soufflait du Thabor, Les grands Olympiens étaient si misérables Que les petits enfants tiraient leur barbe d'or;
Durant ces jours d'angoisse où b terre étonnée Portait comme un fardeau l'écroulement des cicux, Un seul homme, debout contre la destinée. Osa, dans leur détresse, avoir pitié des dieux.
C'était un large front, — un Empereur, — un sage, Assez haut sur son trône et sur sa volonté " arrêter du doigt tout un siècle au passage : juner son mot d'ordre à la Divinité.
Or. un soir qu'il marchait avec m;s capitaines. Incliné sous ce poids de l'avenir humain, 11 apcrvut, au fond des brumes incertaines, Un vieux temple isolé, sur le bord d'un chemin ;
3IO DERNIKRnS CHANSONS
Un vieux temple isolé, plein de mornes visages, Un de ces noirs débris, au souvenir amer, Q.ui dorment échoués sur la grève des âges Q.uand les religions baissent comme la mer.
Le seuil croulait; la pluie avait rongé la porte; Toute la lune entrait par les toits crevassés. Au milieu de la route, il quitta son escorte. Et s'avança, pensif, au long des murs glacés.
Les colonnes de marbre à ses pieds abattues Jonchaient de toutes parts les pavés précieux. L'herbe haute montait au ventre des statues, Des cigognes rêvaient sur l'épaule des dieux;
Parfois, dans le silence, éclatait un bruit d'aile. On entendait au loin comme un frisson courir; Et, sur les grands vaincus penchant son front fidèle, Phœbé, froide comme eux, les regardait mourir.
Et comme il restait là, perdu dans ses pensées. Des profondeurs du temple il vit se détacher. Avec un bruit confus de plaintes cadencées, Une lueur tremblante et qui semblait marcher.
Cela se rapprochait et sonnait sur les dalles : C'était un grand vieillard qui ple"./ait en chemin. Courbé, maigre, en haillons, et traînant ses sandales. Une tiare au front, une lampe à la main.
DERNIÈRES CHANSON^ JH
n cachait sous sa robe une blanche colombe : Dernier prêtre des dieux, il apportait cncor Sur le dernier autel la dernière hécatombe... Et riimpercur pleura, — car son rcve était mortl
Il pleura jusqu'au jour, sous cette voûte noire. Tu souriais, ô Christ! dans ton paradis bleu. Tes chérubins chantaient sur des harpes d'ivoire. Tes anges secouaient leurs six ailes de feu;
Et du morne Empyrée insultant b détresse. Comme au bord d'un grand lac aux flots étincelants, ^ le lait lumineux perdu par la déesse
'Mrtvrs couronnée Lv.iicnt leurs pieds sanglants.
Tu rt.i;:iaii, saui partage, au ciel et sur la terre; Ti croix couvrait le monde et montait au milieu; •.devant ton regard, tremblait, — jusqu'à ta mère, éternellement d'avoir porté son Dieu.
tu ne savais pas le mot des destincx-s, 1 qui triomphais près de l'Olympe mort ; : c'est le même gouffre... .\vant deux mille ûuui-es ctel y dcsccndri. — -ans le conibîcr cncor!
1 11 aussi, pioyc Aju> i aiutuemc,