‹ Festons et astragales. Melaenis. Dernières chansonsChapitre 7 sur 23 · MF.L£NIS · texte numérisé non relu

MF.L£NIS

t tandis que le front du candid.it ruisselle, hu'il s'agite inquiet, que le peuple aux abois escend au Champ de Mars des carrefours étroits, ui, gardant comme un dieu sa pose solennelle, nferme les destins de la ville éternelle ans le ventre béant d'un sanglier gaulois.

10s, rossignols, pintades bigarrées, es et turbots nourris de sang humain,

ir les broches de fer, dans les vases d'airain, nt; près des thons et des carpes dorées .ians les grands plats l'huître aux lèvres nacrées.

rohé I Lucullus sera consul demain !

r, il n'était dans Rome artiste plus habile ^le Bacca, cuisinier de Marcius l'édile;

ma lyre apprendrait à nos petits-neveux m pays, sa cité, le nom de ses aïeux,

l'oubli, ce linceul de toute gloire utile, î couvrait son berceau d'un voile injurieux.

i'oa descende, après tout, de Caton ou de Dave, n'importe! Envoi du ciel ou présent du hasard,

génie est sans père, et le talent bâtard, lur moi, sans préjuger cette question grave, lime le plat bien cuit que m'apprête un esclave, icnx qu'un ragoih manque p.ir le fils de César.

l68 ■ MLL^ENIS

Au reste, si Bacca fut le premier dans Rome Pour orner de ses dons les fêtes du dieu Côme, L'édile Marcius était, de son côté, Le plus docte mangeur que la terre eût porté; Et depuis l'âge d'or on n'avait pas vu d'homme Qiii digérât si bien, Lucullus excepté.

Si l'on ne mange pas, que faire dans la vie ? « Boire 1 » dira quelqu'un. L'édile en question Faisait les deux ensemble avec distinction. Toute chose frivole est d'un retour suivie : L'amour, de la douleur; la gloire, de l'envie. Il soupait, et je crois qu'il avait bien raison.

Hélas! fils d'Apollon, chantre au léger bagage, QjLie de fois j'ai rêvé, la nuit, sur le rivage. Les banquets ruisselants, la flûte au mol accord. Le vin qui monte à l'urne et couronne le bord, Et l'huile parfumée où la lumière nage. Comme un cygne d'argent sur un lac au fîot d'or!

Que de fois dans l'agate aux lèvres purpurines. Comme pour Cléopâtre, esclaves gracieux.

Mes songes m'ont tendu ce breuvage des dieux Qui, sous ses flots mordants, roulait des perles fines. Oh ! les larges repas, oh ! les fêtes divines D'où je me réveillais pâle et le ventre creux 1

jnc il soupait cii roi, ce qui sans doute explique m amour pour les arts et les discours latins. i, Vénus, à travers les vapeurs du massique, lit mieux flotter â l'œil ses contours incertains; /ce l'onguent de Perse et la rose d'Afrique >étcs et rhéteurs complètent les festins,

:uf, un bon estomac, une tête à l'épreuve : était, je vous le jure, un citoyen heureux; Ion, qui de Crésus a dessillé les yeux, eût pu lui présenter d'argument qui l'émeuve. )trc homme aurait jeté sa bague dans le fleuve, l'au ventre des poissons il en eût trouvé deux.

immc il vide avec art la coupe ciselée I tnime il s'étale bien sur la pourpre des lits! a pour le banquet mis la robe aux longs plis, i cothurne montant sa jambe est dépouillée, la feuille du myrte en guirlande roulée emble dans ses cheveux que l'ivoire a polis.

leurs chaînons d'argent les lampes suspendues mblent verser la vie au marbre des statues; I safran syrien flotte la vague odeur; dans les roseaux creux soufflant avec ardeur, ux mimes africains, aux danses inconnues, ippcnt de leur pied noir les pavés de couleur.

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Les lambris de la salle en des peintures vives Étalent aux regards, sous le pampre joyeux, Des satyres velus, des nymphes fugitives. Et Paphos, et l'Olympe, et la table des dieux; Hébé penche l'amphore aux lèvres des convives, Svelte, et dans le nectar trempant ses blonds cheveux;

Une chasse, plus haut, brille au plafond superbe; Près d'un cytise en fleurs la chèvre au front cornu Se dresse sur ses pieds; un beau chasseur tout nu Détache de son dos ses dards liés en serbe. Et deux chiens d'Étrurie, avec leur cou tendu. Maigres, la langue aux dents, semblent nager dans l'h

De viande et de ragoûts le souper dégarni Finissait, — car, à l'heure où ma scène s'engage, Marcius en était aux figues de Carthage ; — La grenade sanglante entr'ouvrait à demi Ses lobes parfumés, et, d'étage en étage, Montaient l'amande verte et le raisin jauni.

Au front des conviés le vin jetait sa flamme : Stellio, parasite, approuvait de la voix Deux philosophes grecs qui disputaient sur l'âme; Des chevaliers causaient de leurs limiers crétois Et, près d'un historien fardé comme une femme. Faisaient étinceler les bagues de leurs doigts.

On entendait au loin le jet d'une fontaine

'it sa note humide aux lyres de Lesbos; .... ^loète chantait, couronné de verveine, Et la strophe indécise arrivait par lambeaux : C'étaient les vers dansants du vieillard de Théos, Joyeux comme un baiser, légers comme une li.ikine:

Oh ! moi, tout ce que je veux.

C'est une maîtresse aimée.

C'est ma barbe parfumée Lt des fleurs d.iîis mes clicvcux.'

Le jour présent seul m'importe; Demain, c'est un inconnu, C'est un hôte mal venu Q^'uu doit laisser à la porte I

Le jour qu'on a sous la main, Il faut le passer à boire 1 Huvons donc, chantons victoire A Iktcchus. au dieu du vin.

rx- peur que la mort avide, St)urde ii mes cris superflus.

Ne dise ; « La coupe est videl Ami, tu ne boiras plus! •

172 MI-L.INIS

Puis, glissant à travers les rumeurs incertaines, Les propos se heurtaient avec les urnes pleines, Sentences, questions, aphorismes joyeux :

— Qu'un nombre impair convient aux buveurs comme ai

— Que le sage à ses pieds met les choses humaines,

— Et que le lièvre pousse aux rêves amoureux.

« Et d'ailleurs, s'écriait un Grec à barbe grise. L'homme est un composé de principes divers. L'idée une harmonie, et, quand le corps se brise, L'âme, d'après Platon, se mêle à l'univers. — Par le chien ! dit Paulus, c'était une sottise Qu'Épicurus faisait, de la jeter aux vers ! »

Avant d'aller plus loin, je m'arrête, et pour cause : Sans régler le trajet j'ai mis ma barque à flot. Paulus arrive là pour le bien de la chose. Mais le bon goût voulait qu'on le nommât plus tôt; Les savants en riront; quant à moi, je suppose Qu'il était du festin, puisqu'il y dit son mot.

Il hantait volontiers les soupers sans entraves, Où l'esprit, en jouant, se mêle aux choses graves; Philosophe acéré, convive ingénieux.

C'était lui qu'en son cœur l'édile aimait le mieux, Après un morse noir qu'il nourrissait d'esclaves Et Coracoïdès, son bouffon aux gros yeux.

MHL^NIS 173

cU dit, de la fcte écoutons le murmure,

bruit que Marcius du geste et do la voix lout à tour et contient et mesure, ircil au vieux Nestor dans le conseil des rois, linuble et discret par nature, c suivait toutes les luis;

savait des talents faire la différence,

terrogcant son monde avec discernement,

; rhéteur sur les mots, l'histrion sur la danse,

; stoique aux pieds nus pour le raisonnement,

: disait au chasseur surpris de sa science

; nom des chiens de race et leur tempérament.

•'^•'" lint, roulant l'œil et gonflant sa narine,

de Platon étalait sa doarine :

Tout se divise en trois, dans le monde animé: " '• -ux supérieurs ont l'Olympe enflammé;

ne, empruntant au sol sa première origine, tchc un soufllc divin dans le corps enfermé.

(.•ux sont les démons, sans corps et sans figures,

chaîne éternelle invisibles antieaux :

I vont de l'homme aux dieux, fendant les vagues pures B l'éthcr, messagers des biens comme des maux; I dirigent la foudre, inspirent les augures, t tracent dans le ciel la route des oiseaux;

« D'autres, plus près de nous, pénates ou fantômes. Protègent la famille et le foyer joj-eux; De là naît le grand ordre en ce monde où nous somr Et le sage prévoit le but mystérieux...

— Prévoir, dit Stcllio, c'est l'affaire des dieux!

— Buvons, dit Marcius, c'est l'affaire des hommes!

— Discutons, » dit Paulus ; et, la main droite en l'air, De l'autre il ramena sa tunique. — A vrai dire,

Il se peut qu'on empêche un fleuve de couler, L'usurier d'aimer l'or, la femme de séduire, Mon lecteur de bâiller quand il vient de me lire; Mais on n'empêche pas un rhéteur de parler.

Il se leva tout droit, dans une pose antique, Rejetant ses cheveux, comme un lion d'Afrique Sa crinière, et, la voix modulée avec art : « Dans mon sujet, dit-il, je me lance au hasard; Le genre ne veut pas d'exorde magnifique, J'aurais l'insinuant, s'il n'était pas si tard.

— Passons ! » dit Marcius en buvant l'eau glacée Dans une coupe d'ambre aux perles de corail.

« Il faut, reprit Paulus, disposer mon travail. En deux points capitaux la thèse est divisée: D'abord, que la dispute éclaire une pensée; Puis, que le vieux Platon pèche par maint détail. »

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e philosophe grec devint bleu de colère, serra ses deux poings en murmurant tout bas; lais Paulus était loin, Pjulus n'entendit pas. x)mmc un torrent des monts qui brise sa barrière, lomme la lave chaude au sortir du cratère, onime la foudre aux cicux, bondissant à grands pas,

allait. Il roul.iit ses effluves sonores, :tant à pleines mains litotes, métaphores, loche, antiptose, euphémismes polis, :11c au double dard, sorite aux longs replis, t tout ce qu'aux rhéteurs versent de leurs amphores e bon goût, la science et les maitres vieillis.

tiis il adoucissait l'hyperbole trop vive ar des preuves sans nombre et des citations ; Devait-on isoler la force intcllective >u cliquetis des mots, du choc des passions? e fucus noir s'attache à la carène oisive, a rouille au fer, le doute à nos opinions...

- Et Platon r dit le Grec. — M'y voici. — Point d'ambages

- Je cherchais, dit Paulus, une transition. t d'abord, je ferai cette concession

bic d'un style sublime il orna ses ouvrages; lais son esprit rêveur se jK-rd dans les nuages 'X trop loin de ce monde emporte la raison.

176 MEL.l-XIS

« Moi, je reste sur terre, et la métempsycose Me paraît quelquefois une admirable chose; J'aime la vie éparse au sein de l'univers, Et l'âme qui s'agite en ses états divers, Exhalant ses parfums dans la fleur demi-close, Volant avec l'oiseau, rampant avec les vers.

« Ainsi l'être, montant cette échelle mobile, De degrés en degrés arrive jusqu'en haut; Mais il reste lui-même, et, quel que soit son lot, Conserve du passé la trace indélébile...

— Vous étiez, dit le Grec, un âne ! — Et vous un sot!

— Par Pollux ! — Par Hercule ! — Arrêtez, fit l'édile,

« Je respecte Épicure et j'adore Platon!

— due les sages sont fous! » dit une voix flûtée;

Et Coracoidès, armé d'un long bâton,

Vint tomber au milieu de la table agitée.

C'était un nain fort drôle, à la mine effrontée.

Dont le nez comme un bec caressait le menton.

« Ohé ! ne vidons pas l'étable d'Épicure ! A quoi bon sur les mots sans fin nous quereller? Laissons Platon dormir et le bon vin couler I Je m'embarrasse peu des démons sans figure, Et j'estime, à propos des lois de la nature, Q.ue toute la sagesse est de les violer I

MEI. .FNI% 177

■ La vie est comme un marbre à l'écorce rugueuse, Le sage est le sculpteur qui taille l'univers : Il caresse le bloc sous sa main amoureuse, II !a.;onne, il polit, en mille endroits divers; Et la forme s'assoit sur la pierre anguleuse, 2onuuc \'cnus la blonde au dos houleux des mers!

— Fort beau ! fit Marcius. — Pour couper ma tirade [e veux ta bague d'or, dit le nain en courroux.

— Prends! — Je l'ai! Maintenant, où donc en étions-nous? [e vous disais, je crois, que la nature est fade;

Pour que la perle édose, il faut l'huitre malade, Et l'arbre mutilé pour que les fruits soient doux.

1 Je suis le fruit, je suis la perle ! La nature \vait l'intention de me former géant; Elle faisait son coup, et j'allais m'allongeant. • l'art qui m'a sauvé d'une telle envergure, je suis mignon d'esprit et de tournure, !7est qu'en un moule étroit on me mit tout enfant.

I Je suis le nain joyeux qui danse sur les roses, ''•■:: le vin de Crète et les faisans rôtis; lx>n Marcius n'eût arrange les choses, un fort bel homme et mangeais des pois frits! • ic drôle, en parlant, prctiait de telles poses lous les convies »e totdatcut sur leurs lits.

aj

178 MEL^tNIS

Il tendait fièrement sa jambe de pygmée,

Il balançait la tête en clignotant des yeux;

Et l'on applaudissait, et de l'urne embaumée

L'esclave à larges flots versait les vins mielleux;

Et les doctes soupeurs à la face animée,

La patère à la main, buvaient comme des dieux.

Or, tandis qu'alentour chacun faisait merveille, Jusqu'au lit du rhéteur le bouffon se glissa, Furtif et l'œil au guet; puis tout bas, à l'oreille: « Dans les jardins, dit-il, j'ai laissé Marcia; Pars vite, sans qu'un doute à la table s'éveille ! » Entre Paulus et lui la chose se passa.

Puis le nain, glapissant d'une façon bizarre,

De tous les animaux sut imiter la voix,

Le bêlement fêlé de la chèvre aux abois,

Le grognement du porc, l'âne avec sa fanfare,

La mouche qui bruit, le matou qui s'effare,

La chouette aux yeux verts qui pleure dans les bois.

Le rhéteur profita de cette conjoncture,

Et du triclinium se retira sans bruit.

La clepsydre de verre, où le temps se mesure,

Dans l'ombre, goutte à goutte, avait versé minuit,

De façon que Paulus, par l'avenue obscure,

Ne vit pas Stellio qui rampait après lui.

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1 nous faut maintenant déplacer cette liistoire; ' • héros se pousse à de nouveaux destins. 1 b lyre grecque aux accords argentins! ^dicu les paons trufFés sur les tables d'ivoire! ) Muse paresseuse, amante des festins, 1 est un temps d'agir, ainsi qu'un temps de boire!

Dépose ton sourire et tes bandeaux de fleurs; -'action! l'action! bondissante et rapide! — Pourtant on soupe encor, la coupe n'est pas vide, X. banquet nage au sein des suaves odeurs; lassons courir Paulus où son amour le guide; Puisqu'on est bien ici, pourquoi chercher ailleurs >

- L'amour, me direz-vous, est chose délectable, kflais un repas d'édile a bien son beau coté;

re, le soir, trouve l'amour blâmable .: -Juit ses raisons avec sagacité.

!) doutes de mon cœur! lutte! perplexité! •aut-il suivre Paulus? — faut-il rester x table?

viilles, pour combattre, ont déjà prii i essor, -uive les agace et du doigt les attire : lestons 1 L'histrion nu va danser la satyre;

fuir en pareil cas Paulus est jeune encor... d est-il bon d'aimer? — Quand lu veux être pire -est le mot de 'riialcs, et je l'approuve fort.

l8o MF.L.T-NIS

A quelque extrémité que mou héros m'cntraîue, Je jure par les dieux que je cède à regret. Paulus, dans les jardins, marche d'un pied discret; La brise autour de lui souffle sa tiède haleine, Tandis qu'au bord des cieux la lune se promène Pâle — et dans les rameaux se montre et disparaît.

Sous les myrtes courbés en arcades superbes. Les jets d'eau frémissants montent comme des gerbes; Le lierre en noirs festons pend aux vases sculptés; Et les pas du rhéteur, par l'écho répétés, Font lever en criant, parmi les hautes herbes, De beaux oiseaux, de pourpre et d'azur tachetés.

Les clameurs du banquet arrivent presque éteintes; Il va. De doux parfums tombent des térébinthes; Et l'on entend au loin, mystérieux accord, Respirer lentement la nature qui dort.

C'est l'heure où, succombant à de molles étreintes, Diane aux buissons verts suspend son carquois d'or;

C'est l'heure des baisers sous le feuillage humide; Les dieux aux pieds de bouc s'éveillent dans les bois. Paulus s'est arrêté, son cœur bat ; une voix L'appelle par son nom, caressante et timide... Il regarde; et, dans l'ombre, une blanche chlamyde Se glisse, en ondulant, par les sentiers étroits.

MELiENIS l8l

.e rhéteur aussitôt composa sa tournure,

•t jusque sous les bras remontant sa ceinture:

) Heureux, s'écria-t-il, l'homme ici-bas jeté,

ut gagner l'amour d'une divinité!

\nc chose de grand se mêle à sa nature, Le temple au serviteur prête sa majesté 1

- Ami, tu le sais bien, je ne suis pas déesse, <cprit la douce voix aux sons harmonieux; faut de trouble sied-il aux habitants des cicux? e ne suis qu'une femme et j'en ai la faiblesse! Jn mot me fait pâlir, un seul regard me blesse, ^i, tu le sais bien, quand il part de tes yeuxl »

:l, des mains écartant un beau rosier punique,

riarcia vint bondir à côté du rhéteur,

ion œil aux cils d'cbcnc étincelait d'ardeur,

^ vent des nuits claquait dans sa longue tunique.

c songe qu'il est temps d'avertir le lecteur

ipc du vieux Marcius c'était la fille unique.

ille avait a>i bras gauche un bracelet d'argent; ia brune chevelure, à des rubans tressée, llondissait vers le bout; sa poitrine oppressée ioulevait dans ses bonds le strophium changeant; :t la bottine rouge, 1 pointe retroussée, )'uu croissant d'énieraude ornait son pied clurmant.

Phébé, du fond des cieux, donnait en plein sur elL « Marcia, dit Paulus en lui baisant les mains, Les dieux se sont trompés en te faisant si belle, Puisqu'ils te laissent vivre au milieu des humains! » Et roulant dans ses doigts le collier qui ruisselle, De la gorge pudique il cherchait les chemins.

Il allait, indécis, de merveille en merveille, S'enivrant aux parfums qu'exhalaient ses cheveux, Frôlant les fins tissus, et promenant ses yeux De la simarre blanche à la toge vermeille. Puis faisait, en jouant, sur son cou gracieux Sonner les bleus saphirs de ses pendants d'oreille.

« Verse sur ton beau sein des perles et de l'or! Marcia ! Marcia ! garde ces riches voiles Que prendrait Arachné pour une de ses toiles I Le luxe à ta beauté ne saurait faire tort; Uranus à ton front suspendrait ses étoiles. Que tes yeux en éclat les passeraient encor ! »

Marcia l'écoutait, rieuse et confiante : « Paulus, quand je te vis pour la première fois. Ce n'était point ainsi, dans le calme des bois; C'était sur le Forum. Ta parole puissante Remuait à longs flots la foule frémissante, Et je battais des mains, suspendue à ta voixl

MELiENIS 183

Un pouvoir inconnu m'enchaînait sur la place; vide, je buvais ta parole qui passe, t, contemplant au loin tout ce peuple arrêté, : revais le triomphe, assise à ton côté.

■.te voulais seul, à l'ombre, (âcc à face, :it dans mon amour ta popularité!

Car il me faut, vois-tu, pour que mon cœur chancelle, Iclui qu'un peuple adore et qu'il montre du doigt, /homme qu'on applaudit et qui, bien mieux qu'un roi, )c toutes les beautés peut choisir la plus belle ! » ;ile étreignit Paulus en palpitant d'émoi. D'ailleurs, je t'aime encor pour tes grands yeux, » dit-cllc.

'ile, et le sein brûlant d'ardente volupté, ^aulus autour de lui sonda les noirs feuillages : X jardin frissonnait mollement agité, <es étoiles sans bruit glissaient dans les nuages. ) dogmes vertueux! ô préceptes des sages! /ous n'avez pas prévu les brises de l'été I

;it là tous les deux, SOUS la voûte étoiléc: . regards dans la nuit se cherchent, leurs cheveux îc mêlent dans le vent,— ainsi qu'au bord des cieux [)cux arbres l'un vers l'autre inclinant leur feuillée, Du coiuine deux oiseaux, voyageurs amoureux, ^i se touchent de l'aile en prenant leur volée I

184 MEL.ENIS

Mais... un murmure au loin s'élève par instants. Le rhéteur inquiet presse la jeune fille. Là-bus !... dans le chemin... sous les rameux flottants, Un bruit de pas résonne, une lumière brille... Qui vint à point nommé surprendre nos amants? Ce fut — ah! quel tableau! — le père de famille I

Marcius écumant apparut devant eux;

Un esclave à côté l'éclairait, immobile.

« Par le Styx ! s'écria le père furieux,

Traître! pendard ! voleur!... Outrage indélébile!...

Chez moi... dans ma maison!... La fille d'un édile!...

Un histrion pour elle!... O sang de mes aïeux! »

Le vieux patricien frappait du pied la terre ;

Il soufflait comme un phoque, il se mordait les doigts.

Haletant, hérissé, terrible; la colère

Lui montait à la gorge et lui coupait la voix;

Puis, quand il put parler, ce fut comme un cratère:

Tout enseijible éclata, tout partit à la fois.

Les conviés, la face encore épanouie,

Accourent en tumulte à ce rugissement.

Sondant avec terreur sa disgrâce inouïe,

Paulus est devant eux, sans voix, sans mouvement;

Marcia, je suppose, était évanouie :

C'est ce qui reste à faire en un pareil moment.

MEL.EVIS 185

• Je VOUS prends pour témoins ! On m'insulte, on m'outrage l Et Marcius, tournant comme un loup dans sa cage, Allait de l'un a l'autre. « Oh! le crime est flagrant I On boit mon vin de Crète, et, pour dessert, on prend Ma fille! Ht l'on se rit du bonhomme, je gage, Qui chante fleurs en tête et soupe en conquérant 1

«Tu ne m'attendais pas, infâme, à cette fêtcl Plus d'excuse à présenti plus de mots superflus! Je te tiens ! » dit l'édile en marchant sur Paulus. Mais ses bras étendus retombèrent, sa tcte S'injecta; car Paulus, pendant cette tempête, Avait pris les devants et ne l'écoutait plus.

Nous l'avons dit déjà : c'était un homme habile. Outre son éloquence, il franchissait les murs D'un bond, comme Kémus quand il fondait sa ville. L'ombre le protégea, — les nuages obscurs Sont à Vénus. — Q.u'un dieu le sauve! car l'édile Cherche, pour l'arrêter, les moyens les plus sûrs :

«.\u mur! courez au mur! Il n'est pas loin encore, Q.u"on le prenne ! Au voleur I Mes esclaves ! mes chiens l Mes convives, holil c'est vous qu'on déshonore, Quand on touclie â votre hôte, ô mes dignes soutiens I Des torclies! .\I.iis partez! la rage me dévorcl... Par Bacchusl qu'atlend-on? Seriez- vous pas des siens? »

l86 MEL.ENIS

La foule, en un moment, dans l'ombre s'éparpille.

On se hâte, on se heurte, on se roule en criant;

Le bruit des pas, la voix du père de famille,

— C'est une scène étrange, un vacarme effrayant. —

D'esclaves effarés tout le jardin fourmille,

Et les rouges flambeaux se croisent en fuyant.

« Le voici !— Non ! — Plus loin ! — C'est Chrysale '. — C'est

— Finirez-vous? » hurla l'édile frémissant.

II eut beau s'emporter, Paulus était absent.

Sa colère dès lors ne connut plus d'entrave,

Il saisit un épieu sur le sable gisant :

« Je suis trompé, dit-il, et je vois qu'on me brave !

« Mais je me vengerai de toute la maison ;

La croix à ces valets qui trahissent le maître 1

Les tenailles de fer ! le feu ! la question !

S'il en est un de vous que je rencontre !... Ah ! traître,

Ah! furcifer, tu vas apprendre à me connaître!... »

Et soudain, au discours il joignit l'action.

Un esclave tomba, les 5'eux sanglants, la tête

Ouverte. Marcius bondissait furieux,

Frappant de droite à gauche, et parcourant les lieux

Au hasard. La déroute en somme fut complète.

Je reconnais pourtant, véridique poète,

Qju'il eu blessa beaucoup, mais n'en tua que deux.

MEL.rSIS 187

Comment on l'cntraina, ce n'est point notre affaire.

La nuit reprit son calme et sa sérénité.

Et la lune entoura de son voile argenté

Les deux cadavres froids, étendus sur la terre.

« Dormez ! » dit le bouffon, sortant avec mystère

D'un bosquet où, par cr.iinte, il s'était arrêté;

« Dormez! la nuit est belle et la brise embaumée! Un bon lit vous attend, sur le mont Esquilin! Vous ne porterez plus la chaîne accoutumée. Vous ne tournerez plus la meule du moulin I A toutes vos douleurs la barrière est fermée, Citoyens de la tombe, affranchis du Destin 1 »

Apres ce beau discours, le nain tourna la tête. Sans plus se soucier du Fatum inconstant. Il sortit du jardin. Nous en ferons autant... M.» Muse, abeille folle, à tout buisson s'arrête; Mais du sort de Paulus le lecteur s'inquiète, El son salut, pour nous, est le point injportant.

Quand Paulus eut touché le haut de la muraille, Il vit, ou pensa voir, dans l'ombre, à quelques pas, Deux formes s'agiter, qu'il ne reconnut pas. Déjà derrière lui grouillait la valetaille. La place n'était point de celles où l'on bâille; Et, s'accrochant aux mains, il atteignit le bas.

iCS MF. l.t:nis

Comme il s'applaudissait de sa vigueur agile, Un cri léger partit dans le chemin obscur. Notre homme, en s'efTaçant, rampa le long du mur Et, sans se retourner, courut jusqu'à la ville; Car le bon Marcius, comme un honnête édile, Avait, pour le temps chaud, sa villa de Tibur.

Or, le groupe inconnu qui s'agitait dans l'ombre Se composait d'un homme au corps sec, au front bas, Qu'on voyait en parlant remuer ses grands bras; Puis d'une jeune femme, à la tunique sombre. Dont l'œil, comme un éclair, lançait des feux sans nombn Quand le vent apportait le bruit lointain des pas.

Ses longs regards suivaient la route Tiburtine : « Stellio, prends ton or. Il triomphe aujourd'hui ! Je n'ai pas vu ses traits; mais je sens que c'est lui, Dit-elle, aux battements qui brisent ma poitrine ! Stellio, prends ton or; et que nul ne devine D'où l'orage est venu qui gronda cette nuit !

Le parasite au bond saisit la récompense,

Jura d'être discret, et s'éloigna soudain;

Gaîment les pièces d'or lui sonnaient dans la main.

Melasnis à l'écart se tenait en silence :

Chacun, sans qu'on la nomme, eût reconnu, je pense,

Celle qu'un soir Paulus trouva sur son chemin.

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La fille qui logeait aux bouges de Suburre Et, par les nuits d'cté, chantait aux carrefours. Pâle, elle frémissait; puis, levant ses yeux lourds A'.i ciel : « Je laverai cette mortelle injure! Paulus, tu peux aller, souriant et parjure : Je te suivrai partout, je t'atteindrai toujours ;

• Je te suivrai si près, qu'en marchant, mon haleine Ira dans tes cheveux de parfums ruisselants; Toujours derrière toi, par la ville ou la plaine, Mon pas retentira; mes yeux étincelanis Te verront dans la nuit, ô Paulus! et ma haine Éteindra ta jeunesse en ses réseaux brûlants.

« Comme la tombe aux morts je te serai fidèle I

Je suis à toi ! Je suis ton génie envieux !

Je ne te cherchais pas, quand tu vins, curieux,

Me trouver dans cette ombre où mon passé m'appelle ;

Je dansais dans la rue, insouciante et belle,

Et j'avais, chaque soir, des fleurs dans mes cheveux ;

t Comme un ruisseau chantant qui court par les prairies, Mon cœur se répandait en ses bonds incertains.

irde, maintenant! j'ai mes lèvres flétries, .w .1 visage a pâli, mes yeux se sont éteints; Et tu jurais d'aimer, à ces heures chéries Où pour un seul baiser j'ai livré mes destins I

190 MEL.ENIS

« Ah ! ah ! tu croyais donc m'échapper ? Cette idée

Te vint de me laisser, ton désir assouvi,

Comme on jette aux bouffons une coupe vidée,

Comme on brise un hochet après qu'il a servi.

La chose, par Hercule! était bien décidée;

Ht peut-être, en effet, que la matrone a ril 1

« Insensés! J'étais là, seule, dans l'ombre obscure; Je comptais vos soupirs et vos joyeux serments. Le piège était tout prêt, j'attendais sans murmure, La trahison veillait sur vos embrassements. J'ai ramassé cet or aux fanges de Suburre : J'avais la haine au cœur, et j'ai dansé longtemps!

« Maintenant, tout repose au loin dans les campagnes, La louve aux yeux brillants se cache au fond des bois, Les grands pins chevelus tremblent sur les montagnes, Des oiseaux bigarrés on n'entend plus la voix, O nuit au front d'ébène ! et vous, blanches compagnes. Étoiles qui roulez par d'éternelles lois!

« Flots du lac Stygien ! puissances solitaires Mânes qui vous levez la nuit sur les tombeaux! Q.u'il soit comme une proie à mes longues colères Et qu'il paye à l'amour ses dédains et mes maux, Pareil à ce chanteur qui troubla les mystères Et dont l'Hébrus neigeux a reçu les lambeaux ! »

MHL^NIS 191

CHANT TROISICML

'ai bâti quelquefois ce projet fantastique )e sortir un malin, des le soleil levant, K(ui de voir du jour le réveil magnifique, ^s pieds dans la rosée et les cheveux au vent, Debout sur le sommet du Janicule antique, ji campagne derrière et le Tibre devant.

e disais : « A demain ! » Mais on a ses paresses, (fais les soupers sont longs, mais on se couche tard; )n a passé la nuit dans de folles ivresses; )n comptait sans le vin, les dés et le hasard; *uis Lesbie, au matin, redouble ses caresses, il plus clair que le jour se lève son regard!

*ourtant c'est un spectacle immense, je présume, luand l'aube radieuse à l'horizon s'allume: .'ombre se mêle au jour et doit lutter d'abord; fais bientôt, s'étalant sur la ville qui dort, fille reflets d'azur font chatoyer la brume lomnie un velarium de soie .lux franges d'or.

192 MUL.ENIS

Sur le ciel inondé de teintes purpurines Les aqueducs lointains dessinent leurs arceaux Les palais blancs, assis par groupes inégaux, Se détachent en foule aux crêtes des collines; Et le Tibre, au soleil, roulant ses blondes eaux. Semble un bandeau royal semé de perles fines.

O maîtres glorieux, vous les aviez connus. Vous les aviez connus, ces spectacles sublimes ! Votre front se penchait au bord des hautes cimes; Le long des flots bruyants vous marchiez les pieds nus, Et du vaste Océan vous sondiez les abîmes Sous le manteau brodé de l'antique Uranus;

Avec l'oiseau qui chante et l'arbre qui murmure, Vous mêliez votre vie à toute la nature; Vous aimiez les grands bois pleins de molles senteurs, Les grands monts inclinés sur les vallons en fleurs; Et parfois, des cités fuyant l'haleine impure, Vous dormiez sur la mousse, à coté des pasteurs.

C'est là ce qui vous fait ces notes inquiètes

Qui tremblent à vos chants comme des gouttelettes

De rosée, et ces vers qui savent se plier

Aux cadences du flot sur son lit de gravier,

Et ces mots si profonds que le ciel, ô poètes!

Comme tlau;» l'Océan, s'y mirs tout entier l

Qjioi qu'il en soit, le jour commençait à paraître Quand Paulus dans la ville arriva tout poudreux. Bien que lettré sans doute, et poète peut-être, 11 ne s'arrêta point à contempler les cieux; Et Staphyle, à coup sûr, n'eût pu le reconnaître, Rouge et la toge au vent ainsi qu'un furieux.

Le long des vieux remparts où court l'eau Julienne, Jusqu'au mont Viminal il gravit d'une haleine. Parfois il lui semblait entendre à ses côtés Des murmures lointains, des pas précipités; De mille visions sa tête toute pleine Bruissait comme un flot. De joyeuses clartés

Tombaient du ciel rayé par des nuages roses. Le rhéteur, sans rien voir, volait par les chemins. Et poussait des soupirs, et se tordait les mains. Tant, qu'il donna du front contre tes portes doses, O temple d'Esculape, asile des humains I Le sort, comme un auteur, sait arranger les choses :

Le dieu qui nous guérit faillit tuer Paulus, Par contraste, et du coup l'histoire était finie. Il en eut le cœur fade et la tcte engourdie : « Si les dieux maintenant s'en mêlent, je n'ai plus Que la corde, dit-il, pour accrocher ma vie! » Et son corps s'affaissa sur ses membres perclus.

as

Déjà, comme des yeux entr'ouvrant ses tavernes, Suburre au pied des monts s'éveillait avec bruit; Des buveurs chancelants sortaient de maint réduit, Au soleil du matin montrant leurs faces ternes, Cependant que la louve éteignait ses lanternes Et balayait au seuil les traces de la nuit.

On entendait au loin, dans les brumes vermeilles, La ville remuer; de moment en moment, Les esclaves des bains, comme un essaim d'abeilles. Des thermes spacieux sortaient confusément ; Tout reprenait la vie avec le mouvement. Paulus de ses deux mains se boucha les oreilles;

Puis fuyant au plus court, comme un cerf aux abois. Il descendit le mont. Près du temple de Flore, Une vieille, accroupie à côté d'une amphore, Dans un poêlon cassé faisait frire des pois; Paulus l'effraya tant par son souffle sonore. Qu'eu cornes, sur sa tête, elle allongea ses doigts !

Il n'en fallait pas plus pour craindre un maléfice,

Notre homme offrant aux yeux, depuis sa pâmoison,

La pâleur de la mort. C'était l'occasion

D^ rehausser son teint par un peu d'artifice;

Le sixième quartier des dames est complice.

C'est là que dix marchands vendent le vermillon.

MEL.ENIS 19;

Le rhéteur n'en prit pas : une force inconnue L'entraînait en aveugle; au souffle des destins Il se laissait aller. Les objets incertains Flottaient autour de lui quand il franchit la rue. Il ne put recouvrer la pensée et la vue Qmc sur le Pincius, la colline aux jardins.

L'heure était favorable et le lieu solitaire; Sous un figuier sauvage il s'étendit par terre, Haletant et brise. Dans les rameaux fleuris Les oiseaux s'appelaient avec de petits cris. Ébloui des rayons, il ferma sa paupière, El la paix, par degrés, revint à ses esprits.

Alors il vit passer, en confuses images,

La lune et le jardin, Tédile et sa fureur,

Marcia dans ses bras tremblante et sans couleur.

Les valets effrayés courant sous les feuillages.

Sa fuite à travers champs. Puis, pesant son maUieur,

11 comprit que le ciel était chargé d'orages :

Qu'un édile est puissant quand il veut se venger. Qu'il a les bras très longs, qu'avec des hyperboles On ne se tirait point d'un semblable danger; Q^tc, s'il ne tenait pas i jouer de sots rôles, Il était temps de fuir la ville et les écoles; Q^'il n'avait pas un as, et qu'it faudrait manger!

196 MEL.tNIS

Il songeait bien parfois à la vieille Staphyle, A sa maison perdue au fond de la cité; Mais il fallait narrer le tout à la sibylle, Et c'était un moyen extrême, en vérité! Sans compter le logis par les larves hanté, Vivre avec des serpents lui semblait difficile.

Comme il en était là de sa réflexion,

Il entendit des coups frappés par intervalles,

Et tous accompagnés d'une exclamation,

De longs trépignements, de notes gutturales :

« Il en tient!... Il en al... Ferme sur les sandales I...

Gaulois, pourquoi me fuir?... J'en veux à ton poisson 1 »

Le rhéteur aussitôt se souleva de terre

Tout machinalement, par curiosité.

Plongez le cœur humain dans la calamité.

Le bruit d'un moucheron suffit pour le distraire.

C'est l'esprit comme il est; la peine et la misère

Aussi bien que l'enfance ont leur naïveté.

Un homme, à quelques pas, d'un costume assez riche, S'escrimait contre un arbre, et ses coups forcenés Tombaient comme un torrent sur le Gaulois postiche. Qiioique maigre, il avait les membres bien tournés, L'œil fixe, le pied leste, et portait un pois chiche, Tout comme Cicéron, au beau milieu du nez;

lfEL£NIS 197

Son glaive était de bois; une courte tunique Laissait voir ses genoux détachés avec art; Un petit casque noir, au chiffre de César, Descendait sur son front d'une façon comique; Il avait à l'oreille un anneau magnifique; Sa toge suspendue ondulait à l'écart.

Paulus suivit des yeux l'étrange personnage:

Il parait et frappait, se courbant à demi.

Et s'arrctant parfois, sur sa jambe affermi.

C'est un fou, pcnsa-t-il, ou c'est peut-être un sage,

Les deux professions ont le même visage,

On s'y trompe de loin!... «Je te salue, ami!»

Dit le gladiateur, apercevant notre homme.

« C'est s'y prendre matin, mais je me fais le bras!

Trouves-tu que mon jeu soit agréable, en somme?

— Moi ! répondit Paulus, j'ignore les combats.

— C'est un tort, compagnon ! et quand on est de Rome, On sait juger des coups. Tu ne me connais pas?

« On m'appelle Mirax. — Kt moi, Paulus. — Je gage Pour un homme lettré.— Tu l'as dit. — Moi, demain, Je vais me rendre au cirque. — Et moi, j'ai l'avantage D'aller un peu plus loin ; mais, pour ce long voyage. J'ai la corde ou le Tibre, et je suis incertain!... ■ L'homme au glaive de bois mit son front dans sa main

198 MnL.ÏMS

Et parut rcflcchir, puis relevant la face :

« J'ai peu d'amour, dit-il, pour le meilleur des deux;

Je n'aime pas mourir en fiiisant la grimace,

Les pendus sont trop noirs, les noyés sont trop bleus;

Il faut savoir tomber, mais tomber avec grâce,

Et rejeter la vie en regardant les dieux.

« Il faut donner à rame une large ouverture. Qu'elle parte d'un bond, comme un aigle puissant. Jeune homme, dit Mirax superbe et frémissant, Il faut jusqu'à la fin respecter sa nature; Celui-là sait mourir qui, pour sa sépulture. Se fait un beau linceul de pourpre avec son sang ! »

Il avait dans la voix une telle puissance Que Paulus, malgré lui, se voyait terrassé. Il reprit : « Avant toi, jeune homme, j'ai passé Par les jours inquiets où tombe l'espérance; J'ai pour cercueil alors choisi le cirque immense. Où j'entrai, comme un mort, impassible et glacé.

« J'étais libre, et je pris le métier des esclaves. J'ai vu le peuple entier bruire autour de moi, Et la fête chanter sur mon front calme et froid. Comme un pâtre joyeux sur l'Etna gros de laves; Et puis, plus fièrement j'agitai ces entraves Qu'on ne changerait pas pour un sceptre de roi I

MtLJESlS 199

Connais-tu cette vie effrayante et sublime, le triomphe d'un jour si lugubre et si beau, le dcdiin pour la foule, imbécile troupeau, lu'au fond d'un bouge obscur la vieillesse décime? les plaisirs suspendus au penchant d'un abime! les voluptés râlant sur le bord d'un tombeau 1

Sais-tu la frénésie et toutes les tendresses

• périr la femme garde encor?

r d'abandonner au sort ;n front tout bourdonnant de royales ivresses, t de baiser ces mains aux lascives caresses •ont le voAcc charmant demandera ta ir.iirt?... »

t Mirax, l'œil en feu, la narine gonflée, arcourait du regard le rhéteur ébloui.

' "Tait sa vie à ce souffle ébranlée,

:is nouveaux s'entr'ouvraicnt devant lui; bk>rs, pour soulager son âme désolée, lUkS le sein de Mirax il versa son ennui.

dit tout : sa jeunesse insouciante et ficre, es soins de Staphyb, ses travaux, son amour. iix gladiateur souriait comme un père :

. i^iis avec moi, dit-il, viens mourir à ton tour! oulc aux picJs, ô mon fils, les choses de la terre, aissons faire aux destins, ils savent notre jour !...

200 M E L iE X 1 5

— J'y consens, dit Paulus, mais je crois difficile D'éviter bien longtemps le regard de l'édile...

— Qu'importe, dit Mirax, l'édile et son regard? Jeune homme, on ne craint rien quand on est à César; On n'ira pas chercher le rhéteur, sois tranquille. Sous le casque de fer et le double cuissard ! »

Paulus suivit Mirax, prenant un moyen terme Entre vivre et mourir, en vrai logicien. Les dames en riront, je le présume bien : Les dames aux héros demandent un bras ferme Q.ui ne s'amuse pas à gratter l'épiderme; Mais je suis scrupuleux comme un historien.

Ce fut pour le laniste une bonne fortune Quand il vit le rhéteur si robuste et si fort. A porter la cuirasse on l'exerça d'abord. Puis on le mit bientôt à la règle commune; Et Paulus, pour l'arène oubliant la tribune, A son nouvel état se pliait sans effort.

Il reçut par écrit les préceptes d'usage,

Et creusa le poteau sous ses coups assidus;

Dans la botte de bronze il meurtrit ses pieds nus;

La mentonnière d'or étreignit son visage.

Au bout de quelques mois, il avait l'avantage

D'égaler en vigueur les maîtres reconnus;

MEL-ÏNIS 201

n Savait imiter le Samnitc intrépide

Qui secoue au combat son panache ondoyant,

L'Andabatc aux yeux clos, le Thracc diligent,

Le sveltc réliaire, à la lance trifide,

Menaçant du filet le mirmillon rapide

Dont le casque gaulois porte un poisson d'argent.

Il devait à Mirax la vertu singulière

De fixer son regard sans baisser la paupière,

Et de tenir son souffle aussi bien qu'un plongeur.

Cette vie, après tout, convenait au rhéteur.

Pour vous peindre en trois mots son régime ordinaire :

Il buvait et mangeait comme un gladiateur.

Mirax avait raison : Paulus vécut sans crainte. Gînimc un songe mauvais, le passe s'envola. Une fois, à Suburre, il revit Staphyla, Mais, pour conter la chose, il employa la feinte; Apres les premiers cris, la vieille fut contrainte De le trouver fort beau sous ce costume-là.

Je ne vous dirai pas ses amis de l'école,

Stratophanès le Grec, Glaphyrc le Germain,

Hcgon, qui vint un jour du pays de la Gaule

Ht sait vider d'un trait une amphore de vin,

Ni le né^re Labrax dont la matrone est folle

Et qui tourne, au combat, deux glaives dans sa nuin.

202 MnL.tNIS

Bien qu'il les aimât tous, il préférait encore Mirax, son vieil ami, plus grave et sérieux; Souvent, après la lutte, on les voyait tous deux, Appuyés sur l'épée ou le trident sonore, Jeter des mots profonds, que le vulgaire ignore. Touchant la vie humaine et l'essence des dieux.

Quant i ses passions, depuis son aventure, Elles dormaient en lui; son cœur était fermé Comme un cotfre d'avare à la triple serrure; Les femmes y perdaient leur regard enflammé; Il avait sur le corps une solide armure. Et tout autour de Pâme un souvenir aimé.

Pour la première fois Paulus était fidèle.

Fille de Marcius ! il revoyait encor

Et tes cheveux tressés, et ta noire prunelle,

Et ta gorge inquiète où glisse un collier d'or.

Mais tu ne venais pas à sa voix qui t'appelle;

N'ayant plus rien au monde, il attendait la mort.

Le hasard le servit : l'école était placée

Près du temple de Faune, au mont Lateranus;

Un jour qu'il descendait, roulant dans sa pensée

Sa fortune bizarre et ses amours perdus,

II vit à quelques pas une foule amassée

Q.ui poussait vers les cieux des rires éperdus.

MEL.€XIS 20}

Un petit homme étrange, aux mobiles paupières, S'agitait au milieu du groupe triomphant. Et Ion applaudissait, tandis que maint enfant Le tirait par l'oreille et lui jetait des pierres; L'assemblée était sourde à toutes ses prières; Il tournait et sautait, de colère ctoutTant.

Ce fut une surprise à peindre difficile. Quand Paulus aperçut le bouffon de l'édile. Il écarta la foule, et, debout prés du nain : « Je le connais, » dit-il en étendant la main. A ce commandement le peuple fut docile, Car le soleil frappait sur son casque d"airain.

Il portait son manteau d'une façon si fàcre,

Q.UC Coracoidcs ne le reconnut pas.

— Aux jambes du bouffon Paulus réglait son pas, —

Il apprit que le nain, resté seul en arrière,

S'cuit perdu dans Rome, et qu'aux thermes, la-bas,

11 allait retrouver sa maitressc en litière.

« Marci.i ! Marcia! dit Paulus p.ilpu.uu,

Marcia près de moi! Marcia que j'adore!

Parle I de son rhéteur se souvient-cllc encore?

— C'est lui ! dit le bouffon. — Silence ! on nous entend '.

Je te conterai tout..., mais il faut qu'on l'ignore;

Parlons bas!... Ta maîtresse?... — l:Uc vous aime tant !

204 MEL.ÎINIS

« Vingt fois, sans vous trouver, j'ai couru par la ville; Elle voulait mourir! — Et l'édile? — L'édile S'abandonna d'abord à des cris furieux; Il demandait vengeance, il maudissait les dieux; Plus tard on vous crut mort ; puis, pour chasser sa bile, Il a bu quatre jours, et s'en est trouvé mieux. »

En bénissant le ciel, Paulus prit ses tablettes. Et d'une main tremblante il y traça son nom : « Pour Marcia, pars vite ; il faut que tu promettes De garder sur ce point un silence profond ! » A peine eut-il jeté ces phrases inquiètes, du'aux thermes de Commode il s'élança d'un bond.

Aimez-vous le Forum où bruit la parole? Les temples où les dieux regardent les humains? Les grands tombeaux semés sur le bord des chemins ? Les aqueducs portant un fleuve sur l'épaule? L'obélisque étranger? les ponts? le Capitole? Le cirque ou le sénat? — Moi, j'adore les bains!

C'est un goût dépravé, m'objecteront les sages : Nos pères se baignaient aux fleuves murmurants. Ils ne connaissaient pas les parfums enivrants Que le Nil vagabond porte sur ses rivages; Ils s'étendaient mouillés sur les larges feuillages Pour sécher au soleil l'écume des torrents.

MELiESIS 205

Les sages disent vrai ; mais ils auront beau faire, Le malobathre est doux, la myrrhe a des appas, Le bain ticde est pariait, pris avant les repas; El je ne comprends point qu'il soit fort nécessaire, Pour mériter son nom, que la vertu sur terre Sente toujours le bouc et ne se peigne pas.

Si les bains sont fermes, où trouver le poète, Avec les baladins et les maîtres barbus? D'ailleurs, grâce à nos lois, la réforme est complète. Les sexes aujourd'hui ne s'y confondent plus; Dans des thermes à part la matrone discrète Suspend au clou doré son collier de phallus.

Qpand Paulus eut atteint le premier vestibule. Il ne s'arrêta point à voir de tous côtés Les murs de granit rose et de marbre incrustes; Il oublia de même, au bord de leur cellule. Les bustes de César, de Vénus et d'Hercule Que la voûte inondait de mobiles clartés.

Son cothurne en cuir bleu frappait les mosaïques. Devant lui s'allongeaient les vastes corridors; Les cxèdres couverts de dômes magnifiques S'emplissaient vaguement des vapeurs du dehors, Tandis que, sur des bancs, l'école des stoiques De la philosophie culait les trésors.

206 MEL.ENIS

La foule grossissait. Plus loin, sous les platanes, Traînant la toge jaune et les rouges patins, Parmi les promeneurs glissaient les courtisanes; Le crotale au bruit sec claquait dans les jardins, Et des sauteurs d'Egypte aux robes diaphanes Bondissaient sur la corde, avec des vases pleins.

Mais une ombre, ô Paulus ! s'étendit sur ta vue Et tu sentis passer comme un frisson de mort : Sur des coussins soyeux mollement étendue, Marcia s'avançait, belle, mais pâle encor; Et, le col allongé, par la longue avenue Quatre esclaves portaient la litière aux pieds d'or.

Des valets escortant leur jeune souveraine Marchaient au pas, couverts du capuchon de laine; Elle semblait rêver, et sur son front ch.armant Son bras gauche arrondi remontait doucement. Tandis que l'autre main de roses toute pleine, Comme des papillons, les effeuillait au vent.

Un murmure flatteur courait sur son passage, La foule s'écartait, en la suivant des yeux; Ainsi la mer s'abaisse et les flots amoureux Frémissent, — quand de loin, sur un blanc coquillage. Le front ceint de corail et de mousse sauvage, Thétis vosue en silence entre l'onde et les cieux !

^aulus, le cœur en feu, jeta sur la litière Jn de CCS longs regards où l'àinc tout entière Vccliappc... Seul, perdu parmi les assistants, \u-dessus de la foule il la revit longtemps, 1 front retomba plus glacé qu'une pierre ij elle disparut sous les rameaux flottants.

'Zc fut comme un éclair qui déchire la nue.

^prcs la vision, l'ombre se fit en lui;

Il sentit de son corps la vigueur abattue

Et s'avança courbe sous son immense ennui.

Le xystc s'emplissait, et l'heure était venue

Dû Rome dans les flots se plonge avant la nuit.

Des homme demi-nus, le long du péristyle. Se chaufl^aicnt au soleil quand Paulus y passa. Peut-être qu'ils songeaient au médecin Musa, Se rappelant encor, problème diflicile, Qy'à l'empereur Auguste un bain froid fut utiltf Ht que dans un bain froid .Marcellus trépassa.

P.inlus se décida pour la chambre aux étuvcs,

ht s'assit en jetant une pièce au gardien;

La douleur est prodigue et ne calcule rien. Lint alentour ses brûlantes effluves, 1 du Tibre fumait dans le granit des cuves:

Il choisit un vaisseau de marbre phrygien;

208 MEI-.î-NIS

II voulut la fiole cii corne de gazelle,

Et pour gratter sa peau la ratissoire d'or;

Dans le bain chaud d'usage on le plongea d'abord,

Puis l'esclave vida sur son corps qui ruisselle

L'ampoule d'eau glacée, et, pour marquer son zèle,

De la double palette il le frappa plus fort.

Notre homme était moins triste en quittant la baignoir Dans la salle aux parfums on lustra ses cheveux. Les vases ciselés, les trépieds pleins de feux, Les drogues, les onguents, s'étalaient avec gloire Sur une grande table en marbre précieux Q.ue portait à son dos un léopard d'ivoire;

Des tableaux s'accrochaient aux murs étincelants :

Vénus aux bras de Mars, et Vulcain dans son âtre,

Hélène avec Paris, puis un groupe folâtre

De cygnes irrités et de jeunes enfmts,

Puis, dans un médaillon, Antoine et Cléopâtre

Sur un char, de triomphe attelé d'éléphants.

— Cléopâtre ! encor toi ! voluptueux génie,

Type éternel de grâce et de virilité !

Non, non, tu n'aimais pas; c'est une calomnie

due jettera sur toi la médiocrité.

Sous le bois odorant qui couvre ta momie,

Ton cœur n'est pas plus froid qu'au temps de ta beauté

Assise au bord du Nil, ô courtisane blonde, Tu tendais aux vainqueurs ton filet captieux; Tu les endormis tous d'une ivresse profonde, Et tu les vis tomber, tes amants glorieux, Sans qu'ils aient eu jamais, en échange du monde. Une larme d'amour écluppce à tes yeux!...

Si j'cuis, pour ma part, disciple d'Hippocrate,

Si j'avais de la vie observé les ressorts,

Je dirais les liens de l'esprit et du corps,

Et comment le plaisir nous fait gonfler la rate,

Et pourquoi, quand le derme en suant se dilate.

Nous sentons s'engourdir nos chagrins les plus forts.

Par Paulus aujourd'hui la preuve en est fournie: Il entra plein de doute et sortit plein d'espoir. Des enfants sous le xyste, exercés par devoir, Roulaient le c-^idc en cuivre ou fouettaient la toupie, Tandis qu'un grand vieillard, couvert d'un nunteau noir. Contemplait gravement cette bande étourdie.

Son crâne reluisait comme un marbre poli, Sa barbe aux flots d'argent tombait large et splcudide, Un nez majestueux comme une pyramide Descendait sur sa bouche, avec pompe établi; On l'eut pris pour une ombre, à voir son front pâli; Mais, sous son sourcil bbnc, roulait un œil rapide.

2 lO M E L .T. N I S

Paulus n'eut pas besoin de regarder deux fois :

C'était Polydamas, le maître d'éloquence;

De quelque période il marquait la cadence,

Car il frappait la terre en comptant sur ses doigts.

Notre gladiateur oublia sa prudence:

« Salut, maitre I » dit-il en élevant la voix.

Le bon Polydamas, qui ne l'attendait guère. Du côté de Paulus se tourna lentement Et parcourut des yeux le manteau militaire, La cuirasse, le casque et tout le vêtement ; Puis, soudain, le vieillard fit un pas en arrière, Pareil au voyageur qui rencontre un serpent.

«Paulus! s'écria-t-il, quelle métamorphose! En croirai-je mes yeux? est-ce un songe menteur? Q.ue veut ce casque énorme et ce fer destructeur? Où sont les arguments pour expliquer la chose? Où ? quand ? comment ? pourquoi ? qui t'aida ? quelle caus Paulus dit simplement : « Je suis gladiateur ! »

Il ajouta : « Par goût ! » Ce fut le coup de grâce. «Eheu! dit le vieillard, les orateurs s'en vont! De ses vieux fondements le monde se déplace, Le corps se prostitue et l'esprit se corrompt ; On bâtira le cirque au sommet du Parnasse; Quand noui n'y serons plus, les baladins viendrc::tl

MEL.ENIS 211

• Qm» s'occupe aujourd'hui de faconde et de style? Qui sait plier la phrase aux flexibles tissus? O race dépravée! ô jeunesse imbécile 1 Qu'as-tu fait maintenant des préceptes reçus? Où vont ces Romains-là qui courent par la ville? Voir grimacer des nains ou danser des bossus 1

« Le lieu des arguments, est-ce le cirque immonde ?

Tullius en cuirasse avait-il combattu?

Le pathos tombera dans une nuit profonde l

La logique elle-même y perdra sa vertu !

— Maître, dit l'écolier, je ne sais pas au monde Syllogisme plus fort qu'un glaive bien pointu;

t L'escrime est, après tout, la sœur do l'éloquence: Qu'on manie une phrase ou qu'on tourne un poignard. C'est de la rhétorique, ô maître, et c'est de l'art;

ou preuve en main, on recule, on avance;

ou réfuter, quelle est la différence?

Je plais par mon aigrette et touche par mon dardi

t Seulement, reprit-il, l'arène est élargie.

Et L- cœur bondit mieux sous le baudrier d'or!...

— Mais la gloire, ô mon fils ! — La gloire que j'envie. C'est le vin! c'est l'amour! et la joyeuse vie' L'autre n'est qu'un son creux sur le tuinbeau a un n.on

— Lhcul a dit le vieillard en soupirant plus fort.

De sa main vénérable il se voila la face,

Et leva lentement son bras droit vers les cieux;

Longtemps il demeura calme et silencieux

Sur les débris de l'art, comme l'homme d'Horace;

Puis, drapant sa tunique, il sortit de la place,

Plus digne et plus posé qu'un exorde pompeux.

— Or, le jour approchait où Paulus sur la scène Devait paraître aussi pour la première fois. C'était un grand spectacle : on avait fait un choix Parmi les combattants de la cité romaine, Un certain Varolus, un affranchi, je crois, Contre ceux de César devant tenir l'arène.

Commode alors régnait, ce prince vigoureux Q.ui, de sa propre main, tua deux tigres, deux Éléphants, trois lions, six chevaux de rivière; Commode Amazonien ! demi-dieu sur la terre, Dont les titres divins étaient assez nombreux Pour désigner les mois pendant l'année entière 1

Il fît par le sénat décréter l'âge d'or,

Et prit le nom d'Hercule en s'asseyant au trône ;

Souvent dans le grand cirque il luttait en personne,

Portant avec fierté l'habit du secutor;

Par douze mille fois il obtint la couronne;

Outre les baladins, le peuple l'aimait fort.

La ville attendait donc la bataille annoncée, Et déjà les paris s'engageaient au hasard, Les uns pour Varolus, les autres pour César, Tandis que des gardiens la cohorte empressée Couvrait de sable neuf le sol du Colysée, El du dais de Commode étendait le brocart.

Enfin, l'heure sonna. La foule impatiente Inonda les gradins et les couloirs obscurs, S'éievant par degrés le long des vastes murs, Ainsi qu'un vin fumeux dans la coupe écumante. Le soleil, çà et là, sous la toile ondoyante, Comme des flèches d'or, dardait ses rayons purs;

Les tubes embaumés vomissaient dans l'arène Par des conduits secrets la myrrhe et le safran ; On sentait osciller le nuage odorant; Et l'on voyait mêlés, dans chaque loge pleine. Au pétasc à longs bords le capuchon de laine, Et la mitre lascive au réseau transparent.

Le vaste podium, aux barrières solides, Près du troue éclatant montrait ses places vides; Les vestales, à droite, avaient leur pavillon; A gauche, Varolus, l'heureux amphitryon:

Il saluait la foule avec des airs splendides Et s'épanouissait de satisfaction.

214 Mr.L.ÏNIS

Les chevaliers couverts de tuniques pareilles, Et sur quatorze rangs, près de l'orchestre assis, Des sièges réservés occupaient les tapis. Le peuple de la fcte attendait les merveilles Et déjà, se penchant sur les gradins noircis, Bourdonnait dans les airs comme un essaim d'abeilles.

On entendit d'abord les sons capricieux De la lyre mêlée aux flûtes de Sicile, Et du milieu du cirque un théâtre mobile Se dressa tout chargé de danseurs gracieux; Des nuages flottaient autour du chœur agile, Et la scène de loin représentait les cieux.

Sur un autel d'azur paré de blanches toiles,

Au centre de la danse, éclatait le soleil;

Les astres inconnus, ceints d'un bandeau vermeil,

Se groupaient dans l'espace en agitant leurs voiles;

Les luths sonnaient toujours, et parmi les étoiles

Sept planètes tournaient en pompeux appareil.

Deux jeunes gens tout nus se suivaient en silence. L'un tenant une flèche, et l'autre une balance ; Entre eux, couvert d'écaillé et gonflé de poison, Un troisième rampait ainsi qu'un scorpion; D'autres venaient, portant la robe de l'enfance, Les cornes d'un bélier ou la peau d'un lion.

MEL^XIS 215

it vous passiez aussi, comctcs vagabondes,

int dans le ciel vos chevelures blondes, .w...vS de poudre d'or, de perles, de saphirs! 'out cela tournoyait au souffle des zéphyrs, :t plus joyeusement semblaient tourner les mondes }iunà la dute anioureuic étalait ses soupirs.

.'Olympe disparut; puis une jeune fille,

Iclle comme Vénus quand elle sort des flots,

Lccourut en dansant auprès d'une charmille

)ù Silène ronflait étendu sur le dos.

Ueuse, elle agitait autour du dieu des pots

a nuia blanche et légère où sonne une coquille.

Il se reveillait; son ctil plein de désir irait étonné la nymphe toute nue; I se tordait les bras, ne pouvant la saisir, ;t, comme un amoureux, il regardait la nue; *uis, tremblant, et la main d'un thyrsc soutenue, 1 se levait tout droit, retombant à plaisir.

[t le peuple riait. La danseuse lascive, — -^ant, tournant sans cesse alentour du vieillard,

onnait ses sens du geste et du regard; A spectacle touchait à la scène un peu vive )ù l'austère Caton, dans sa pudeur naïve, Lbuiiduiuiait la place, indigné contre l'art.

2l6 MEL.ÎNIS

Tout à coup un grand bruit ébranla le portique :

« L'empereur ! rcmpercur ! » La foule, en un moment,

Se tourna vers la porte avec empressement :

Et le sénat, orné du laticlave antique.

Le front ceint de lauriers, défilait lentement,

Grave, et réglant son pas aux sons de la musique;

Puis venaient les licteurs aux faisceaux éclatants, Puis les prétoriens en large manipule Portant, devant César, les insignes d'Hercule; Les hérauts glapissaient, et tous les assistants, A chacun de ses noms lancés du vestibule, Comme des flots troublés, se remuaient longtemps :

« César ! — Aurélius ! — Lucius ! — Débonnaire ! — Auguste ! — Bien-Heureux ! — Gouverneur de la tern Très-Grand ! — Britannicus ! — Invincible ! — Romaii Hercule! — Généreux! — Pontife Souverain! — Vingt fois tribun du peuple ! — Empereur ! — Consulai Au peuple, aux chevaliers, salut ! » Et, dans sa main

Tenant comme Mercure un riche caducée, Commode enfin parut. Sa tunique plissée Flottait, couleur de pourpre et perlée à son bord; Il avait un manteau tissu de soie et d'or, D'un cercle étincelant sa tête était pressée, Son costume semblait celui d'un secutor.

MEL.ESIS 217

« Longue vie à César! » cria lu foule immense;

El le vaste empereur, sous son grand pavillon,

Gjnime un dieu couronné, vint s'asseoir en silence.

Sur une chaise d'or préparée à l'avance

On posa la massue et la peau de lion;

Puis le niaitrc des jeux fit sonner le clairon.

Le théâtre aussitôt disparut de lui-même.

La lutte commençait, et les gladiateurs

Firent irruption aux yeux des spectateurs.

Les deux partis rivaux avaient pris un emblème,

Et chacun à l'épaule étalait ses couleurs,

Q.iii le blanc, qui le vert. L'attente fut suprême;

Du peuple frémissant tomba la grande voix.

Je ne vous dirai pas l'adresse, la science

Que chacun déploya dans cette circonstance,

Les coups portés sans cesse et parés mille fois,

La grâce des lutteurs, et les glaives de bois

Qm» voltigeaient dans l'air et frappaient en. cadence.

Le prélude ordonné se prolongea longtemps : « Du fcrl du fer! a hurlait la foule impatiente. L'escrime s'arrêta ; la trompette bruyante Tordit sa note rauque et ses sons palpitants. Et l'on vit, recouverts d'une armure éclatante, Des groupes opposés, sortir deux combattants.

2l8 MEL.ÎNIS

Celui de Va roi us était jeune et rapide,

Il s'élançait par sauts, puis rebroussait chemin,

Svelte, un poignard aux dents, une corde à la main;

L'autre, fixant sur lui son regard intrépide.

Lentement sur le sol posa son pied solide.

« Mirax! » cria le peuple en se levant soudain.

C'était lui! le vainqueur! le héros de la ville I Mirax au bras de fer, au glaive triomphant : Sans doute il dédaignait son adversaire agile. Lui, vieux gladiateur, en face d'un enfant; Le jeune homme écumait dans sa rage inutile Comme un chacal voracc autour d'un éléphant.

Mirax semblait jouer; du bout de son épée

Il agaçait son homme et lui piquait la peau.

Déjà le sang vermeil coulait en maint ruisseau;

La cuirasse s'ouvrait par le fer découpée

Et, de perles de pourpre en mille endroits jaspée.

Les semait en courant sur le sable nouveau.

Il fallait en finir avec le rétiaire, Mirax leva son glaive et le pressa plus fort: Les pouces se dressaient pour demander la mort, Mais un cri formidable emplit la salle entière... Mirax, les yeux sanglants, roulait dans la poussière, Tordant son cou nerveux dans le nœud qui le mord.

MELfSIS 219

■ Il est pris! il est prisi » dit la foule étonnée. Varolus triomphait, l'honneur de la journée Lui semblait garanti par ce coup de bonheur. La lame flamboyait dans la main du vainqueur, était muet, la mort fut ordonnée.

Mirax se dressa de toute sa hauteur.

[1 fut calme et sublime, en cet instant suprême, Et leva sur la foule un regard assuré : I Pourquoi trembler? dit-il au rétiaire blême, Z'est le peuple, ô mon fils! et j'étais préparé; [1 aime à voir tomber qui porte un diadème, Et se venge à sa mort de l'avoir admiré 1 »

Mors, jetant au loin sa cuirasse pesante,

l tendit son cou nu sous l'acier du poignard,

?uis, tourné vers la foule, et d'une voix puissante

I Frappe, enfant! cria-t-il, et salut à César!... »

jc sang jaillit à flots par la gorge béante,

Et Mirax se souvint de tomber avec art.

Jn homme, avant au front des ailes de Mercure, )u bout de son fer chaud vint lui toucher le corps. a. chair en frémissant cria sous la brûlure, liais l'ombre de Mirax voyageait chez les morts. ivcc le croc d'usage on le tira dehors; Mir le sable rougi traînait sa chevelure.

220 MELANTS

Un nouveau combattant aux couleurs de César S'élança tout armé quand l'arène fut vide. Son aigrette flottait ainsi qu'un étendard; L'œil rempli d'un feu sombre et la face livide, Il regarda longtemps fumer le sable humide, Et, se courbant à terre, y trempa son poignard.

Il semblait jeune encore : une belle tournure,

La taille vigoureuse et flexible à la fois;

Un sein large battait sous sa cuirasse dure,

Son pied ferme était pris dans le soulier gaulois,

Et de sa longue épée à riche ciselure

Le pommeau garni d'or luisait entre ses doigts.

C'était un inconnu. La paupière baissée. Il semblait éviter les regards curieux.

Un gladiateur thrace, à la taille élancée, S'avançait contre lui d'un pas audacieux. La lutte s'engagea, furibonde, insensée.

Et les glaives croisés étincelaient aux yeux.

Ce n'était plus le jeu, ce n'était plus la grâce. Mais un combat farouche, un sombre tourbillon, Où, pour frapper au coeur, le fer cherche sa place, Où chaque combattant rugit comme un lion ; La poussière autour d'eux voltigeait dans l'espace; Un silence de mort planait sur l'action.

MELiEVIS 221

3n entendait les coups sonner, comme en automne La grêle sur les murs; le peuple, pour mieux voir, 5e penchait, palpitant de terreur et d'espoir; ZésaT tout ébloui se tordait sur son trône. • Aux mânes de Mirax ! » dit une voix qui tonne; Et le Thracc tomba dans les flots d'un sang noir.

Le vainqueur attendit un second adversaire;

Ses yeux fauves brillaient comme un feu dans la nuit,

Son glaive ruisselant dégouttait sur la terre,

Et de la populace il écoutait le bruit.

LJn Samnite parut et mordit la poussière,

Puis un troisième encore, et d'autres après lui.

Six fois le croc de fer s'abattit sur l'arène.

Six fois le cri d'adieu salua l'empereur.

Et, comme un moissonneur qui fauche dans la plaine,

L'inconnu sur son front essuyait la sueur.

Puis il vida d'un trait, pour calmer son ardeur,

De cendre et d'eau tiédie une patère pleine.

On vit en même temps un spectacle inouï : Commode l'empereur franchit la balustrade. Et lui-même au jeune homme il donna l'accolade: ■ Grice à toi, cria-t-il, je triomphe aujourd'hui! Tu peux de mes faveurs essayer l'escalade, Clommc tu fus le mien, )e serai tou appui. •

Il saisit la couronne aux longs rubans de laine Et voulut la poser sur le front du vainqueur; Le léger tambourin, la flûte lydienne Jetaient leur note grêle à l'immense clameur : « Son nom! » criait le peuple en respirant à peine; Le héraut répondit : « C'est Paulus le rhéteur!

— C'est Paulus !» A ce nom qui sur la foule plane, Doux cris longs et perçants montèrent vers les cieux: L'un partait de l'orchestre où va la courtisane, Et l'autre des gradins ornés de lits soyeux Où, sous le blanc réseau d'un voile diaphane, La matrone se cache aux regards envieux.

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