CHANT QUATRIEME
Commodus, à tout prendre, était, sur ma parole, Un charmant empereur, n'en déplaise à Dion. Moi, je l'aurais aimé jusqu'à la passion. Jamais comme Tibère il ne joua son rolc; Il était franc d'allure et portait à l'épaule. Non la peau d'un renard, mais celle d'un lion.
Il avait SCS défauts, — qui n'en a dans son âme? —
[| massacrait les gens, mais il tenait sa lame
De la main gauche, et c'est très fort, en vérité;
Il vobit, mais cet or au peuple était jeté;
n buvait, mais un jour il fit pendre sa femme :
Commodus l'empereur avait son bon côté!
Le que j'aime avant tout, c'est la force d'Alcidc, Lj vie aux mille bonds, le sang tumultueux. Les Titus, les Trajan, dans leur calme splcndide,
iK'aux, mais sans relief, probes, mais ennuyeux.
ne l'Athénien qui chassait Aristide, Moi, je suis fatigué des héros vertueux 1
224 MEL.ENIS
Les monstres les plus noirs sauvent la tragédie, Tous les drames bien nés brandissent un couteau; J'adore, pour l'effet, Rome qu'on incendie, Et l'esclave qui brûle ainsi qu'un grand flambeau. Chaque siècle, ô Néron, maudira ton génie, Mais tu laissas du moins de quoi faire un tableau!
Commodus habitait une maison immense Sur le mont Cœlius, auprès des escrimeurs. Il en avait chez lui le costume et les mœurs; Hercule ou secutor, selon la circonstance. Il dédaignait le trône, et son cœur en balance Flottait entre les dieux et les gladiateurs.
C'est là que vint Paulus. Pour prix de sa victoire, Il vécut au palais, tout couronné de gloire. Seul, avec Cléander, se partageant César. Comme il était habile à jouer du poignard, On le nomma préfet aux gardes du prétoire, Devant être fermier de la ville plus tard.
Mais Paulus n'était pas de ces âmes trempées Dans les ondes du Styx, âmes enveloppées D'un bouclier d'airain : toutes les passions Avaient prise sur lui de la tête aux talons; Et dans son cœur mobile, ainsi que des épées, Se heurtaient les amours et les ambitions.
J'en connais qui, montés à ce faite suprême, N'auraient plus dans l'esprit de place pour aimer; Mais Paulus, malgré tout, se laissait consumer. Tant qu'il dit l'aventure à l'empereur lui-même. O dieux! que si jamais je viens à m'enflammer, J'aie un entremetteur coifTé du diadème 1
Les choses traînent moins; c'est le lien fameux Qu'Alexandre dénoue au trancliant de sa lame. • Hélas! pensait Paulus, le père est furieux! — Dès demain, dit Commode, clic sera ta femme. Je vais tuer un ours ou quelque hippopotame Pour marquer dignement cet hymen glorieux 1 »
Comme en un grand danger de la chose publique, Marcius au palais fut mandé sans retard; Paulus tout palpitant se tenait à l'écart; Les pâles sénateurs, sous leur longue tunique, Le sourire à la lèvre, encombraient le portique El du maître superbe épiaient le regard :
Li, c'était Quintius qu'ennoblit la charrue. Et plus loin, Lamia pour son luxe cité; Le gros Pomponius, qui montre avec fierté Sur sa médaille d'or une tête barbue; Sulpice, dont le nom se cache dans la nue Et qui de Jupiter descend par un coté.
2 26 MEL.ÎNIS
Après eux, Scvcrus, héritier de l'empire; Lîutiis Hmilius, qui flatte et qui conspire; Cléandcr, que demain, dans la boue et l'affront, Les portefaix jaloux au Tibre traîneront; Jusqu'au sage Dion, qui mord, pour ne pas rire, Les feuilles de laurier qu'il arrache à son front.
Commode cependant le long des galeries Marchait à pas comptés, laissant les flatteries Monter autour de lui comme un encens divin. Un moineau familier sautillait sur sa main ; Et sa tunique verte, aux riches broderies, Frôlait les grands pavés, quand l'édile soudain
Apparut sur le seuil. Sa taille ramassée Dans ses contorsions était plaisante à voir; Marcius d'un Romain connaissait le devoir : Saluant, souriant, et la tête baissée, Il rampa vers César, tandis que sa pensée S'en allait tour à tour de la crainte à l'espoir.
« Un mot, fit Commodus en quittant son escorte, Q.u'as-tu sur ton cachet que l'on dit fort ancien ? Un port? un aqueduc? car ce point-là m'importe.
— César, j'ai l'aqueduc et j'ai le port ! — Très bien ! Est-ce Ancus ou Numa que ta médaille porte?
— C'est Ancus et Numa ! dit le patricien.
MEL.ENIS 227
— Certes, les Marcius sont de race qui brille, Je le savais déjà, dit l'empereur joyeux.
Et j'ai cherche moi-même un mari pour ta fille. Qui fût digne de toi comme de tes aïeux.
— Un mari pour ma fille ! — Eh ! sans doute ! — Grands dieux ! Quel astre bienveillant plane sur ma famille ?
— Vieillard, reprit Gammode, accepte cet honneur, Et cherche en ton esprit quel gendre on te destine.
— Un chevalier? — Non pas. — Un consul, j'imagine r
— Avance! — Un sénateur à l'antique origine?
— Monte encor, Marcius ! — C'est donc... un empereur?
— Plus haut ! — Un dieu ? — Plus haut ! c'est un gladiateur ! »
La foudre au triple dard eût tombé sur notre homme> Qu'il eût été moins pâle et moins épouvanté. « C'est Paulus, ajouta Commode avec gaité. — Jamais 1 hurla le père en se débattant comme Un taureau furieux que le grand-préirc assomme. Jamais! jamais!... • Ce cri, par l'écho répété,
lu tressaillir d'cJfroi les esclaves fidèles. Commode souriait; sur sa main le moineau Montait de doigt en doigt en agitant ses ailes.
'lin il arracha son glaive du fourreau, ^- , ais, l'écume aux dents, le feu dans les prunelles H abattit d'un coup la tête de l'oiseau.
228 MELiENIS
« A quand, 6 Marcius, la fcte nuptiale ?
Demanda gravement l'Ésope au sceptre d'or.
— Dès demain, si tu veux..., » dit l'autre avec effort,
Car de cet apologue il comprit la morale,
Et ses yeux agrandis, aux pavés de la salle.
Suivaient l'oiseau sans tête et qui tremblait encor.
Paulus avait du goût : il se tint en arrière; Mais à peine l'édile avait quitté les lieux. Qu'il courut à César, la tête la première, Et couvrit ses genoux de baisers furieux; Son sein était plus large et sa tête plus fière; Le bonheur, en rayons, éclatait dans ses yeux.
Les grandes passions sont comme l'incendie, Enthousiasme, amour, colère, volupté, Elles vont s'étendant et gagnent à côté. Des plus vieux sénateurs la poitrine engourdie Tressaillait sous la toge et semblait réjouie Devant tant de jeunesse et de sincérité.
Oh ! sentir qu'on est fort, connaître sa puissance, Et, comme Jupiter, s'élancer dans les flots, Superbe et mugissant, avec sa nymphe au dos ! Être jeune et farouche, et gonflé d'espérance. Manquer d'espace et d'air dans la nature immense, C'est l'amour! c'est l'amour! Lorsque les matelots,
MELfSIS
^ux premiers jours de mai, tirent dans l'onde amère ji carcnc au flanc sec, ils dédaignent la terre :t, sur la rame humide allongeant leurs bras nus, >'exilent, en chantant, vers des cieux inconnus ; font les amants ; sans regards en arrière, -^happent du monde en appelant Vénus!
^u sortir du palais, notre homme avait dans 1 amc,
lomme après le falcrne, un vertige divin:
) conquête! ô bonheur! de songer que demain
I aurait ses yeux noirs, son sein, sa lèvre en flamme!
*arfois, croyant rêver, il s'arrêtait soudain,
;t puis, comme un nageur qui divise la lame,
I séparait la foule et glissait à travers. - Le peuple, ce jour-là, descendait de Bovillcs :t d'Anna Perenna chantait la gloire en vers; ious l'âge et sous le vin, des vieillards en guenilles Chancelaient tout courbés aux bras des jeunes filles )ODt le front souriait sous les feuillages verts.
le tumulte, CCS cris, cette plèbe en délire .c firent tout d'abord se moquer et sourire. In comparant sa joie à celle qui passait ; 't comme eux cependant l'ivresse le poussait, !ar il était heureux, car il voulait le dire L b brise, au soleil. Le coeur est ainsi fait.
Le bonheur loin de nous se dégage et s'envole, Comme un parfum léger hors du vase d'airain; Et l'homme, dans sa fête, imprudent et frivole, Par son chant de triomphe éveille le destin ! — Quelqu'un, conmie il marchait, le toucha sur l'épau Quelqu'un l'arrêta court en lui prenant la main.
En face de Paulus, silencieuse et pâle, Une femme attendait. Ses yeux noirs et profonds Sur ses traits sans couleurs luisaient par intervalle, Comme un soleil d'hiver sur la neige des monts. « C'est moi, dit Melasnis, et je sais ma rivale! » Paulus l'examina de toutes les façons.
« Je ne te connais pas, dit-il; qui me réclame? Que me demandes-tu?... » Cet amour d'une nuit, Sans aller jusqu'au cœur, avait glissé sur lui : Car l'homme est oublieux ; le baiser d'une femme. Hélas ! plus promptement s'efface de notre dme Que nos pas au désert sur le sable qui fuit !
Quand l'enfant jusqu'au soir, dans la forêt profonde, A fait voler sa flèche et tournoyer sa fronde. Le carquois sur l'épaule, il revient tout joyeux; Il ne sait pas qu'au bois la biche vagabonde. Rougissant alentour les buissons épineux, Meurt, la sagctto aux flancs et des pleurs dans les yeuj
MELJENIS 231
Ce que je veux, dit-elle, écoute: c'est h vie ^e j'avais autrefois au fond de la cité, fout ce que j'ai perdu, tout ce qu'un soir d'été fa m'as pris en jouant... O démence et folie! 'ai versé tant de pleurs dans mes nuits d'insomnie 2p'il ne me connaît plus et qu'il passe à coté !... >
jd sanglots étouffés soulevaient sa ceinture. Mcla:ui^ ! • dit Paulus en étendant la main, îllc reprit : « Je suis la courtisane impure! JL foule aux mille pieds, comme sur un chemin, l marché sur mon coeur; mais, malgré sa souillure, 'en garde assez cncor pour en mourir demain!
Donc, j'ai pleuré longtemps, dans mon oubli perdue, )epuis que loin de moi ton amour s'envola. .es hommes, ô Paulus, ne savent pas cela... Jne fois, tu passais, je te vis dans h rue.
• parus plus grand!... une force inconnue . — ;gnit à la gorge, et tout mon corps trembla!...
De ce |our, fattachai mes pas aux tiens, sans cesse ournant autour de toi, comme autour des flambeaux ; et je sentais l'ivresse - car à tes regards si beaux.
lais tu fuyais toujours, et toute ma teudresse 'ut pareille à ces fleurs que l'on jette aux tombeauxl
232 MEL.tNIS
« Enfui — laisse-moi donc continuer, la peine Se dissipe en parlant — enfin, j'appris son nom, Qii'elle était jeune et ficre, et de noble maison; Puis je la vis... et, comme un lion qu'on déchaîne, Je sentis dans mon sein rugir toute ma haine, Car elle était charmante, et tu l'aimais, dit-on!...
— Je l'aime! dit Paulus, malheur à qui la touche!)' Et dans ses doigts crispés il serrait son poignard. Mela:nis, sans trembler, le couvait du regard. Tandis qu'un rire amer serpentait sur sa bouche. « Le lit des morts, dit-elle, est moins froid que ma cou Que veut ton fer, Paulus? il arrive trop tard!
« Écoute-moi plutôt ! je n'ai plus de colère,
Je suis douce à présent, et suppliante, voi !
Tu ne le savais pas, car, par pitié pour moi,
Tu m'aimerais un peu. Qu'ai-je encor sur la terre.
Si tu me prends l'amour ?. .. Dans mon cœur solitaire.
Le souvenir, c'est toi! l'espérance, c'est toil...
« Tu l'aimais, elle était belle, tu la regrettes,
Et je comprends cela ; mais je sais bien comment
Tu ne peux plus l'aimer. Étrange empressement
Des hommes à railler les femmes inquiètes!
A quoi bon? je sais tout, oublions maintenant;
Viens ! nous serons joyeux ! Au sortir de tes fêtes,
I Sur ton front ruisselant et couronné ma main Essuiera la sueur; tu m'aimeras pcut-ctrc!
— Laisse-moi! dit Paulus, j"obcis au destin;
Sans contrainte et sans peur mon amour va paraître !
— Mais l'édile est puissant ! — Mais César est le maître !
— Et sa fille oserait? — Je l'épouse demain! •
La danseuse, à ces mots, haletante, éperdue, 5e dressa comme un arc dont la corde est rompue. I Je le défends, » dit-elle; et, lui prenant le bras : I Que me fait ton César? je ne le connais pas! [l'est une étrange erreur, si l'on me croit vaincue Et si quelqu'un ici pense arrêter mes pas!
I Je n'ai point sur mon front semé la perle fine. Ni comme elle, au milieu des esclaves tremblants, les bains parfumés amolli mes bras blancs;
un sang jeune et fort bruit dans ma poitrine,
Et j'ai sucé le lait dont la louve latine Sous le figuier antique abreuve ses cuUiitsl
• 01»! si tu l'cpousais, ce serait chose affreuse! Tu saurais ce que vaut la femme furieuse I El la torche d'hymen, la torche aux cheveux d'or, Pourrait prêter sa flamme à ton biichcr de mort! • — Elle est, pensa Paulus, plus folle qu'amoureuse; Et, secouant U tctc, il r"^n son essor.
234 MEL-tNIS
Melicnis du regard le suivit en silence : Il disparut bientôt au fond de la cité, Comme un songe rapide, au réveil emporté... Et, pliant sous le poids de sa tristesse immense, Elle écouta partir sa dernière espérance. Avec le bruit des pas dans son cœur répété.
Le ciel était tout bleu, comme une mer tranquille; De lourds rayons tombaient sur les pavés brûlants, Ou se brisaient aux murs de marbre étincelants; Et, de ses ailes d'or frappant l'air immobile. L'essaim des moucherons harcelait, par la ville, Les portefaix couchés sous les portiques blancs.
Triste, elle gravissait le chem.in des Carènes, Devant elle au hasard laissant marcher ses pas; Et son cœur agité par d'étranges combats Se gonflait tour à tour de douleurs et de haines. Ses pensers s'échappaient en phrases incertaines Qui tremblaient sur sa lèvre et qu'on n'entendait pas.
La sueur à son front collait sa chevelure,
Ses yeux roulaient perdus dans l'orbite agrandi,
Et les enivrements du soleil de midi
Lui battaient à l'oreille avec un bruit d'armure:
Ainsi confusément gronde la nue obscure.
Avant que dans les cieux la foudre ait retenti.
Tout à coup, vis-à-vis de U Borm qui sue
'" omit l'onde à flots par six bouches d'airain,
nis s'arrêta, la tète dans sa main :
c Les dés en sont jetés!... il fiaut que je le tuel a '^ lie, et promenant ses regards dans la rue,
aperçut un bouge où l'on vendait du vin.
Céuit une taverne à l'étroite ouverture.
Dont b porte donnait sur un long corridor.
La chanson des buveurs, comme un lointain accord.
S'échappait par lambeaux de l'antre qui murmure.
Et. prés du seuil antique, on voyait en peinture
Un grand ours au poil brun, coiffé d'un casque d'or.
Mclxnis aussitôt, rapide, palpitante.
Se plongea sous la voûte, ainsi qu'en un tombeau ;
vieux cabaret à la dalle plisNjntc, „- -int b jeune tille ouvrant son noir caveau, Parut b prendre au vol par sa porte béante. Comme un serpent qui bâille engloutit un oiseau.
La danseuse lira le ioqiiet j.- la viiic Et, debout près du seuil, sur les groupes épars, Pour y trouver son homme, arrêta ses regards.
!a taille inégale, .icnt par inter\-allc.
Versant le vin nouveau. Les cris de toutes parts
Se croisaient, se heurtaient sous la voûte fumeuse. Des soldats, dans le fond, sur la table accoudés, Pour le coup de Vénus faisaient rouler les dés; D'autres chantaient César; puis une voix vineuse, Dominant par éclats cette rumeur joyeuse. Mêlait aux bruits confus ses hoquets saccadés.
C'était un muletier qui venait de Capoue, Large, épais, rutilant, et les yeux effrontés; Le vin qu'il avait bu lui colorait la joue, Un tas de pots à sec roulaient à ses côtés : « A manger ! criait-il, la piquette m'enroue ! J'ai l'Océan au ventre et ses dieux irrités!.,.
L'hôte du lieu parut, la toge retroussée, Et vers l'homme aux mulets il dirigea ses pas; Riant dans la fumée, il portait sur deux plats Un hachis de raisins et de viande pressée. Plus un morceau de porc, une andouille épicée, Et des pois gris nageant parmi des cervelas.
L'ivrogne, à cet aspect, se pâma de tendresse; « Évohé ! cria-t-il, salut à Jupiter ! » Puis il se mit à l'œuvre avec des dents de fer. Il prenait, il mangeait, il reprenait sans cesse, Jetant tout ce repas par-dessus son ivresse. Comme ces grands palais qu'on bâtit dans la mer!
MEL.tVIS 2J7
.a pâle courtisane, immobile à sa place, X)ntcmplait gravement cette scène vorace :
Il est perdu, dit-elle, et ne comprendrait pas ! • 'uis vers un jeune esclave elle fn quelques pas; ^'ctait un beau garçon, sans barbe et plein de grâce;
Que m'importe ! dit-elle, il faudrait au bon bras 1 »
nie allait furetant par la taverne humide ■t clierchant sous la toge, avec ses yeux brillants, Jn sein large et velu, des muscles bien saillants; W\e, au temps des amours, la cavale numide, •it l'amant sauvage à la croupe splendide, . ;ine et sonde au loin les feuillages bruyants.
ille atteignit enfin le groupe militaire,
lommes au cœur solide, à la tournure fiére,
!t brûles au soleil de toute nation;
[Ile en vit un surtout, un gros légionnaire,
)ont la voix en pa-lant sonnait comme un clairon;
lavait pour coiffure un grand casque, et pour nom
"antabolus. Debout, superbe dans sa gloire, LUX soldats ébahis il contait son histoire [t haranguait la foule, une coupe i la main; on long glaive battait sur sa cuisse; le vin )c rubis éclatants semait sa barbe noire... C'est lui! » dit Melxni5 en s'arrétant soudain.
238 MEL.EXIS
Au bruit que fit sa robe en frôlant la muraille, Pantabolus tourna la tète, et, curieux, L'œil béant, suspendit ses récits de bataille; Car notre homme abondait en exploits merveilleux, Et (mieux que dans Plautus) il eût été de taille A couper du revers un éléphant en deux.
« Par la cuisse d'Hercule, elle est charmante et belle ! » Cria Pantabolus en s'abattant sur elle; Puis caressant sa barbe et roulant ses regards : « Vénus est toujours là quand on parle de Mars ! Elle aime les grands coups et le sang qui ruisselle, Les boucliers luisants, les casques et les chars!... »
Tout en parlant ainsi, sa main large et rugueuse Sur sa vaste poitrine étreignait la danseuse : « A moi! dit-il! — A nous! » hurlèrent les soldats; Et les yeux éclataient avides, et les bras S'étendaient, comme on voit, hors de la roche creuse. S'allonger les vautours à l'odeur des combats.
Ils quittèrent les bancs, furieux, pêle-mêle, Et vers Pantabolus la cohue à longs Ilots Se roula, culbutant les tables et les pots; Lui, saisit au hasard le pied d'une escabelle, Et devant Mela;nis, comme une sentinelle. Se posa largement; on eût dit que son dos,
lieux que celui d'Atbs, pouvait porter le monde. Au large! » cria-t il, et ses yeux pleins de sang (rillaieni sous ses cils noirs comme un feu rougissant ous les branches. Lancée avec un bruit de fronde, .'cscabclle en ses mains tournoyait à la ronde, 'X le cercle indécis allait s'élargi:>sant.
^ttc attitude fière et prête à la bataille
iJit brusquement l'attaque des soldats; .. parlaient entre eux et murmuraient tout bas. oudain Pantabolus, dressant toute sa taille,
:ia, dédaigneux, de cette valetaille; . .j.and il fut s'asseoir, on ne le suivit pas.
[clxnis le suivit : une joie inconnue datait sur son front par la douleur pâli; ) bouche demi-close, où se creusait un pli, iait étrangement; sur son épaule nue oulait sa chevelure en boucles répandue, ommc un flot écumeux sur un rocher poli.
' dit-elle, voilà ce que je veux, l'audace! > errant la main : « J'aime les hommes forts I on sein large est taillé pour porter la cuirasse,
SO"^^" bien quand il tend ses ressorts. 1 en parlant, modulée avec grâce, omnie des doigts lascifs lui parcourait le corps.
240 MEL.ÏNIS
Il ouvrit do gr.mds yeux, haletant et stupide.
« Bois! » dit-elle; et, prenant la patère à sa main,
Aux lèvres du soldat elle tendit le vin;
Puis s'échappant d'un bond, quand la coupe fut vide,
Elle imita pour lui la cordace rapide.
Avec le geste libre et le cliaut fesceunin :
C'était un air étrusque aux paroles hardies,
Un refrain de taverne aune des carrefours;
Sa voix brève heurtait les vieilles mélodies,
Ses pieds tombaient d'aplomb et cadencés toujours,
Tandis que ses deux mains, sur sa tête arrondies,
De ses bras onduleux dessinaient les contours.
Soudain, elle saisit entre ses doigts fébriles
Un sistre tout poudreux qui s'accrochait au mur;
Sa main blanche courait sur les cordes mobiles,
Et l'instrument antique au son vibrant et dur
Étincelait parfois en notes juvéniles,
Comme un bois pétillant qui brûle à l'âtre obscur.
Musique, bruit des pas. colliers, toge légère. Cela tourbillonnait, ailé, joyeux, vermeil; Un gai rayon, glissant comme l'aube au réveil, D'me barre d'azur coupait la salle entière, Et Melxnis, baignée aux flots de la lumière. Semblait, la lyre eu main, danser dans le soleil.
MEL'.^-XIS 241
I Viens! dit Pantabolus. — Non, » répondit la belle,
II sa pose enivrante était plus molle encor.
L^ soldat n'y tint plus, d'un bond il fut près d'elle, V sa taille glissante attacha son bras fort : I Oh! je t'aime! dit-il, que sert d'être rebelle?... » :t sa main vers le banc l'entraina sans effort.
:11e s'assit sur lui; son beau col qui se penche frcmblait, comme un roseau que le vent lait plier, ta gorge s'écrasait sur l'armure d'acier, ■t les flots gracieux de sa tunique blanche, nondant le soldat, ainsi qu'une avalanche, ^relaient la guêtre noire et le rude soulier.
I Si j'étais homme aussi, j'aimerais les batailles, )it-€lle, et sur mon front les panaches mouvants, JL marche en plein soleil, l'assaut sur les murailles, ,a tente qu'on déploie et qui frissonne aux vents !... » .« soldat la couvait sous ses yeux éclatants, ..es mots qu'il entendait le prenaient aux entrailles.
I Tu dis vrai! cria-t-il en agitant ses mains; )u temps de Cassius, j'ai vu de grandes guerres, -es Scythes vagabonds aux flèches meurtrières, .es Gelons demi-nus, les Sarmatcs lointains... l'était plaisir alors! des légions entières 'ranchissaient le Danube, au pays des Germains I •
242 MELitNIS
Et tandis que sa voix s'en allait large et pleine, Melaenis le brûlait du feu de son haleine; Puis se dressant, ainsi qu'un enfant curieux, Dans le casque de cuivre elle mirait ses yeux, Ou tirait à demi le glaive de sa gaine, Pour y passer ses doigts, avec un cri joyeux.
Il se fit, tout à coup, un bruit épouvantable: C'était le muletier qui roulait sous la table Et jurait congrûment par tous les noms connus. Depuis Saturne ancien jusqu'au dieu Crepitus ; On le voyait ramper d'une façon louable Parmi les pots cassés et les plats répandus
Il se leva pourtant et se mit en posture;
Ses pieds, dans le chemin, heurtaient les escabeaux;
Il étendait ses bras ainsi que des rameaux,
Et, balançant la tête avec un sourd murmure,
S'appuyait aux lambris, comme une vigne mûre
Qui se soutient à peine et s'accroche aux ormeaux.
La taverne alentour se vidait; la nuit sombre Arrivait par degrés. « Tiens! dit Pantabolus, Je ne sais pas ton nom, mais je ne vivrai plus Sans ta danse, et ton rire, et tes chansons sans nombre ; Parle ! un seul mot d'amour ! embrassons-nous dans l'on — Non, dit oUe en baissant des veux irrésolus.