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» Le rôle que les Acadiens sont destinés à jouer dans la confédération canadienne ne se borne pas aux seules provinces de la Nouvelle-Ecosse, du Nouveau-Brunswick et de l'ile du Prince-Edouard, leur influence s'étend directement jusque dans la Province même de Québec.
» Les îles de la Madeleine, qui relèvent politiquement du Bas-Canada, sont peuplées presqu’exclusivement d'Acadiens, et les représentants du comté de Gaspé diront de quelle importance sont leurs suffrages dans une lutte électorale ; la Gaspésie ellu-même en renferme un très-grand nombre ; enfin, dans les comtés de Montcalm, de Saint-Jean, de Bonaventure, d’'Iberville, de Nicolet, de Témiscouata, etc., l'on trouve des groupes compactes d’Acadiens, qui se sont parfaitement conservés, et qui ont donné au Canada des artistes et des écrivains distingués, des hommes de profession, des députés et des prêtres.
» Tous ces groupes réunis, en y ajoutant ceux du Labrador, forment un chiffre important, dont il est impossible désormais de ne pas tenir compte ; ce sont 100,000 Acadiens à ajouter au million de Canadiens de la province de Québec.
» S'ils ont joué jusqu'ici un rôle effacé dans la politique du pays, c'est qu'ils étaient isolés et sans instruction supérièure aucune ; depuis qu'ils ont des maisons d'éducation, qu'ils peuvent apprendre l’histoire de leur pays, et qu'ils commencent à se connaitre, ils sortent des derniers rangs el s'avancent hardiment vers les premiers.
» Les comtés de Kent et de Westinoreland ont commencé. En 1867, Kent élisait M. A, Renaud pour son représentant à la Chambre des Communes, et aux élections de 1878, M. G. A. Girouard, un élève du collège de Memramcook. Il est actuellement représenté à la chambre locale par un autre Acadien,
M. Urbain Johnson.
» Westmoreland n’est pas représenté à Oltawa, mais il a pour représentant à la chambre locale un ministre de la couronne, M. P. A. Landry. Avant M. P. A. Landry, le comté de Westmoreland avait été, pendant vingt-cinq ans, représenté par feu M. Amand Landry, père du précédent, un Acadien de la vieille école, peu instruit, mais très-intelligent et éminemment honorable, Son intégrité est proverbiale au parlement de Frédéricton.
-» Un autre comté français, Madawaska, est actuellement représenté par un Acadien, M. Lévite Thériault..
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» Nous avons en outre à Ottawa M. John Costigan, qui, sans être français de sang, est catholique et considéré comme Français, et M. Timothy Warren Anglin, un autre Irlandais catholique. Le premier tient son mandat du comté de Madawaska, et le second du comité de Gloucester, deux comtés acadiens.
» Voici au reste les comtés où les Acadiens ont une majorité absolue des votes :
Gloucester .... sos sossse 12,680 âmes sur une population de 18,610 |: C1: NET 10,701 19,211 Mad WASKB ue eee eee 7,184 “6 «6 11, 641
» Dans les provinces maritimes, chaque comté délègue deux, trois et jusqu’à quatre représentants aux chambres locales, ce qui permet, et surtout permettra aux Acadiens de faire élire un ou deux des leurs, dans les comtés même où ils sont en minorité, Ceci se fait au moyen de tickets politiques, deux Français et deux Anglais, selon qu'il y a lieu, s’engageant à se prêter un support mutuel pour arriver ensemble à la députation.
» Le tableau suivant indique les comtés où l'influence française ne tardera pas u peser dans la balance des parties politiques. Dans quelques comtés mêmes le droit des Acadiens d'avoir un représentant est déjà pratiquement reconnu.
» Ainsi Westmorland ne compte que 9,356 Français sur une population de 29, 330 Anglais, (par Anglais j'entends tous ceux qui parlent anglais) el cependant depuis plus de trente ans les Acadiens font invariablement élire un des leurs à la chambre locale, trois Anglais et un Français se mettant sur les rangs avec le même ticket.
» Le vote français fait pencher la balance de son côté.
» Dicsy compte 6,460 Acadiens sur une population de 17,036.
» Ricumon» compte 6,965 Acadiens sur une population de 14,268.
» Princes, sur l'Ile du Prince-Edouard, compte environ un tiers de Français.
» Queens renferme un groupe assez compacte d’Acadiens.
» INvERNESS, au Cap-Breton, compte 2,682 Acadiens ; Anr:comisu, dans la Nouvelle-Ecosse, 2,729 ; Guyssorouen, 4, 190, et Hauirax 3,044. L'élément Français dans les autres comtés
est moins considérable. es
» Ces chiffres sont pris au recensement de 1871. Le recensement prochain accusera, j'en ai la certitude, une augmentation relative chez les Acadiens plus considérable que chez les autres nationalités, attendu que les familles acadiennes sont généralement plis nombreuses que celles des Anglais, des Ecossais et même des Irlandais, et que le courant de l'immigration européenne se fait à peine sentir à présent dans les provinces marilimes.
» De plus les Acadiens s'emparent du sol, se font en outre cullivateurs el émigrent peu aux Etats-Unis.
» Cependant l’agriculture, il faut l'avouer, végète encore dans un état de routine plus arriéré peut-être que dans les paroisses bas-canadiennzs. Malgré ce désavantage, grâce à un travai! persévérant, les Acadiens en général vivent dans une aisa’ice relative, n'ayant au milieu d'eux à peu près ni pauvres ni riches, c'est-à-dire, ni mendiants, ni prêteurs sur gages.
» La routine disparaîtra avec de l'instruction. Jusqu'à ces dernières années il était impossible aux Acadiens d'améliorer l'état de la culture, attendu qu'ils ne pouvaient utiliser aucun des systèmes nouveaux d’agronomie. Prendre modèle des autres nationalités, il ne fall&it pas y songer ; au reste, les Anglais eux-mêmes, près des centres français surtout, étaient loin d’être des cultivateurs modèles.
» Depuis quelques années, grâce à une instruction plus répandue, et au Moniteur Acadien,—où les questions agricoles . Sont spécialement soignées — des sociétés d'agriculture se fondent dans les paroisses françaises tout comme dans les centres anglais.
» Saint-Louis, Bouctouche, Shédiac, Grand-Anse, Caraquet, au Nouveau-Brunswick; Tignish, Miscouche, Saint-Jacques, Rustico, sur lle du Prince-Edouard, ont leur société d’agriculture.
» L'Ile du Prince-Edouard, sous le rapport de la culture, prend visiblement les devant:. Les terres par elles-mêmes sont excellentes, et leur rendement est encore augmenté par l'usage universel qui se fait depuis quelques années du mussel mud ou engrais de coquillage. Les rivages fournissent cet engrais en quantité inépuisable.
» Au Nouveau-Brunswick, les centres où l'agriculture est le mieux entendue, sont Saint-Louis, Fox-Creek, Memramcook, Sainte-Marie et Saint-Basile,
DES CANADIENS-FRANCAIS. 451 » Les Acadiens de la Nouvelle-Ecosse sont moins avancés sous ce rapport que ceux des provinces-sœurs. Ils se livrent davantage à l’expioilation de la pêche. A peine peut-on excepter ceux de la baie.de Sainte-Marie, de Chezzetcook, de Hâvre-à-Boucher et de Margarie.
» Les pêcheries qui sont une des principales sources de richesse de la Confédération, sont largement exploitées par la population acadienne.
» L’Acadien aime l'océan ct ses orages. Cette vie de dangers, de hasards, lui plaît comme à ses frères de Normandie. Elle lui rappelle son histoire, l'histoire de ses pères. De tout temps la mer, lorsque les forêts ne suffisaient plus à le soustraire à la persécution, fut son refuge. Pendant les premières années qui suivirent la déportation, la pêche fut souvent sa seule ressource, son seul moyen de subsistance. Il n’en est plus ainsi de nos jours. Si l’on excepte les Iles de la Madeleine et les établissements de l'Ile Madame, au Cap-Breton, la pêche n'est pius guère, pour les Acadiens des autres localités, qu’un objet de luxe, une réminiscence d'anciennes habitudes aimées. Un grand nombre font la pêche en amateurs. Aussi la font-ils, la plupart du temps, au détriment de l'agriculture, plus productive souvent, plus sûre toujours.
» Tout le monde, dans les provinces maritimes, admet la supériorité du Français comme pêcheur intrépide. Dans un voyage que je fis, en 1876, à l'Ile du Prince-Edouard, un Anglais ou Ecossais enthousiaste me disait qu'il n’y avait pas en Amérique de pêcheurs pour rivaliser avec ceux de Tignish et de Rustico. Et pourtant ceux de la Baie-des-Chaleurs et du comté de Gloucester, de Clare et de Chéticamp, ne le cèdent en rien à ceux de l'Ile du Prince-Edouard,.
» Les établissements de pêche ou les Acadiens jouissent de la plus grande aisance sont Arichat avec les établissements environnants, et la baie de Sainte-Marie. A Arichat surtout il y a toute une aristocratie de pêcheurs, de caboteurs et de navigateurs de long cours, qui sont absolument à l’aise, pour pe pas dire richcs. Propriétaires de goëlettes, quelques-uns mème de véritables bricks, ils font des courses lointaines à leurs dépens et profits.
» Malheureusement, certains autres élablissements sont moins favorisés sous le rapport de la fortune. Des industriels étrangers ont établi au Cap-Breton et à la Baie-des-Chaleurs des
452 FÊTE NATIONALE | fabriques au moyen desquelles ils se sont emparés du monopole de la pêche qu'ils gardent encore, en exploitant sur une échelle plus ou moins vaste les pêcheurs acadiens.
» Pour se faire une juste idée de l'importance des pêcheries des provinces maritimes el de la part qu'y prennent les Acadiens, il faul recourir à la statistique.
» Le produit de la pêche pour l'Ile du Prince-Edouard senle s’est élevé, en 1879, à la somme de $1,402,201.40. Le nombre d'hommes employés à celle industrie a été de 5198. Or, Prince seul, le comté le plus français de lle, a fovrni 2,461 hommes, c’est-à-dire, à peu près la moitié ; Queen, dans lequel sont situées les paroisses françaises de Rustico et de Hope-River, a contribué pour plus d'un quart, soit 1,394.
» La proportion de pêcheurs acadiens, eu égard au chiffre total de leur population, a élé moins grande au Nouveau- Brunswick, où le livre-bleu accuse, pour 11 même année, un produit de $2,554,772.22.
» Cependant sur 8,053 hommes, s’occunant de cette industrie, le comté de Gloucester. fournit 1603 et celui de Kent 2,305, c'est-à-dire, la moitié du nombre lotal. Gloucester et Kent, comme vous le savez, sont français.
» Dans la Nouvelle-Ecosse, les Acadiens, si l'ontient compte de leur population, se livrent à la pêche dans une proportion plus grande encore que ceux de l'Ile du Prince-Edouard.
» Le produit des pécheries pour cette rielre province, a été, l'année dernière, de $5,752,936.20. Le nombre d'hommes employé est porté à 27,610. Nous trouvons pour le comté de Richmond, où sont les établissements français de l’Ile-Madame, de l'Ardoise, de la Rivière Bourgeois, etc., 2,513 pêcheurs ; Digby, dans lequel se trouve le groupe acadien de la baïe de Sainte-Marie, en fournit 1,775, et Inverness, où se trouvent Chéticamp et Margarie, 2,048. Total 6,336 pêcheurs, la plupart acadiens. Or, la proportion des Acadiens dans la Nouvelle-Ecosse est de 33,000 sur 400,000 habitants, chiffre rond.
» Ajoutez à ces trois provinces les pêcheurs acadiens des Iles de la Madeleine, des côtes du Labrador et de la Gaspésie, et le
“résultat placera ce petit peuple à la tête des pêcheries de la
Puissance. Le premier élément de force et de stabilité dans
nos pêcheries réside dans les Acadiens-Français. |
» Tout en couvrant de leurs barges et chaloupes de pêche les rivages des provinces maritimes, les Acadiens ne laissent pas que de s’agrandir en mtême lemps du côté de la forêt.
» Quelqu'un a fait observer que dans les comtés bas-canadiens où vos compatriotes égalent en nombre ceux des autres nationalités, ils ne tardent pas à gagner du .errain el à voir Anglais et Ecossais se retirer devant eux.
» Jusqu'à un certain point cela peut se dire des comtés acadiens. Les Acadiens de Kent, de Gloucester etde Madawaska s’accroissent dans une grande proportion, gagnent du terrain et enveloppent de plus en plus l'élément étranger. Cet accroissement se produit surtout par la fondation de nouvelles concessions el colonies. Pas plus qu'ils ne redoutent les flots el les vents, ils ne craignent pas d'attaquer la forêt, la cognée à la main.
» Le Français est un rude bucheron, un infatigable défricheur, lorsqu'il se décide enfin à ouvrir une concession. Il est aussi difficile de le surpasser là que de le vaincre sur l’autre élément.
» Le mouvement de colonisation dans le comté de Kent a commercé avec Sweeneyville on Saint-Paul, et date d'une vinglaine d'années. Il est dà surtout au zèle de Mgr Sweeney, évêque de Saint-Jean, et du révd père Lefebvre.
» L’élan donné, ce comté a vu se former, depuis, la colonie d'Acadieville, fondée vers 1874, celle de Carleton, sur les limites de Northumberland et .de Kent, puis celle d’Adamsville, ainsi nommée en l'honneur du commissaire actuel des terres, M. Adams. En Acadie, nous entendons par colonie un élablissement nouveau ouvert au milieu de la forêt à une distance plus ou moins grande des autres établissements, Le rang ou concession n’est pas une colonie.
» Chacune de ces nouvelles paroisses a déjà son église, son presbytère et son école, au moins en voie de construction. Les plus anciennes en sont même à leur deuxième éghse: celle-ci fondée sur l'emplacement de la première, chétive construction de pièces équarries. Car l’Acadien avant tout, même avant d'être Français, titre qu'il affectionne tant et dont il est si fier, est catholique romain.
» Les conditions imposées par le gouvernement à l'octroi des terres aux Acadiens, depuis que ceux-ci ont des représenlants de leur race à Frédéricton, sont faciles, avantageuses même. Les terres sont concédées gratuitement à ceux qui s” établissent et remplissent certaines obligations, telles que habitalion, ap:ès deux ans de prise en possession, déboisement, déblaiement de chemins, elc.
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» Le comté de Madawaska compte peu de nouvelles colonies, mais les rangs et concessions se multiplient à l’intérieur des terres. A l'est du Grand-Sault, du Petit-Sault, et en arrière de Saint-Léonard, à Patrieville, Michand et Comeau- Ridge, les terres sont prises et ‘établissent jusqu'au troisième et quatrième rang.
» Mêmes progrès du côté américain, dans l'Etat du Maine, dont les établissements sur la rivière Saint-Jean sont composés principalement d’Acadiens e! de Canadiens.
» Comme Kent, Gloucester doit en grande partie au zèle patriotique du clergé les progrès qu'il fait dans la voie de la colonisation. Depuis quinze à vingl ans, plusieurs concessions et paroisses y ont été fondées, notamment Pâquetville, Robertville, Milville, Saint-Isidore, ete.
» La colonisation fait moins de progrès dans l'Ile du Prince- Edouard et à la Nouvelle-Ecosse : dans l'Ile du Prince-Edouard parcequ'il n’y a plus de terres à prendre, et à la Nouvelle-Ecosse, où le manque de terres se fail également sentir, parceque les Acadiens s'occupent trop de la pêche, que l'éducation est moins répandue qu'au Nouveau-Brunswick et que, pour ce qui regarde l'archi-discèse d'Halifax, avañt l'avènement de Mgr Hannan, la totalité des membres du clergé, à une exception près, ne s’intéressait en rien au développement et à la conservalion de la nationalité et de la langue françaises. Il s’est créé un mouvement d'émigralion, il y plusieurs années, de l'Ile du Prince-Edouard au Nouveau-Brunswick et aux comtés limitrophes du Bas-Canada ; les paroisses fondées alors par les émigrés de l'Ile sont florissantes ; mais malheureusement le mouvernent est aujourd’hui arrêté.
» Il est de la dernière importance pour nous qu'il soit repris, parce qu'il faut que le trop plein de la population de l'Ile déverse que'que part, et que les terres abondent au Nouveau- Brunswick. Il y a, de la Baie-Verte à Campbellton, un réseau de terrains vacants immense, capable de nourrir des centaines de mille habitants. Ces terres se donnent pour rien ou à peu près ; elles sont traversées par le chemin de fer Intercolonial d'un côté, et se relient aux établissements situés le long du détroit de Northumberland et de la Baie-des-Chaleurs de l’autre. Avec une organisation intelligente, avec des comités d'émigration et un peu d'aide du gouvernement, il serait facile d'attirer de ce côté un grand nombre d'Acadiens de l'Ile du
Prince-Edouard, qui n’ont pas de terres et qui en demandent ; il serait même possible d'en attirer des Iles de la Madeleine et du Cap-hreton.
» Une des causes de l'infériorité de condition matérielle chez les Acadiens, c'est qu'ils sont demeurés absolument étrangers au commerce et à l’industrie, et qu'il se sont faits jusqu'ici exploiter par les négociants anglais, Mais le monopole du commerce, les Anglais sont à la veille de le voir, dans une certaine proportion, s'échapper de leurs mains. L'éveil de ce côté est également donné.
» Quoique les Acadiens manquent de ce qu’on appelle le nerf du commerce, les capitaux, ou {out au moins le crédit, ils sont parvenus, depuis quelques années, grâce à une énergie et une intelligence des affaires dont on ne les aurait pas crus capables, à se créer ce qui leur manquait de ce côté, ou tout au moins à y suppléer en partie.
» Il y a vingt ans, il y a quinze ans, un petit négociant acadien au Nouveau-Brunswick était chose rare, introuvable, inconnue. Aujourd'hai, l’on rencontre des commergants français bien établis, assez près de tenir le haut du pavé, dans les campagnes, et même dans les centres, à Shédiac, Monctou, Saint- Jean, Bathurst, Bouctouche, Saint-Louis, Richibouctou, Cap- Pelé, Memramcook, au Nouveau-Brunswick ; à Tignish, Miscouche, Rustico, Souris, Saint-Jacques, sur l'Ile du Prince- Edouard ; et à la baie de Sainte-Marie, Chezzetcook, Halifax, Ardoise, Arichat, Margarie, Chéticamp, à la Nouvelle Ecosse, Plus que cela, les négociants anglais recherchent avec une préférence marquée les jeunes commis acadiens que le collége de Memramcook et, à présent, celui de Saint-Louis donnent chaque année au commerce. Ces commis honnêtes, intelligents, forment une pépinière de commerçants et d'industriels pour l'avenir.
» Ce progrès, comme la plupart de ceux que nous avons constatés chez les Français des provinces maritimes, est l'œnvre immédiate de l'éducation, et notamment pour le Nouveau- Brunswick, du collége de Saint-Joseph de Memramcook.
» Le collége de Saint-Joseph est le premier: et le seul collége qu’aient eu les Acadiens pour plus de 250 ans. La date de sa fondation est la date de l'ère nouvelle, de l'ère de la renaissance chez eux. Non-seulement les Acadiens n'avaient jamais eu de collége, ils n'avaient pas eu un seul couvent,
exceplé le couvent d'Arichat et de Saint-Basile, pas même une académie, pas même une école où les principes de leur langue fussent convenablement enseignés, et cela depuis la fondation du pays par Poutrincourt, en 1604, jusqu'à la fondation du collége de Saint-Joseph par le révérend père Lefebvre, en 1864.
» Je me trompe. Dix ans avant la fondation du collége de Saint-Joseph, il fut fondé à Memramcook par feu l'abbé Lafrance (dit Hianveux) une académie, ou plutôt une école supérieure, dirigée par deux instituteurs, dont l’un, le recteur, M. Charles Lafrance, frère du président, était nn professeur éminemment compétent. Je tiens à n’omettre ici aucun détail important, parceque M. l'abbé Lafrance, de sainte et vénérée mémoire, était un homme remarquable, le digne précurseur du père Lefebvre, et que l’académie elle-même servit de base et de collége à l'institution Saint-Joseph. M. Lafrance était arrivé à Memramcook en 1852. Un peu plus de deux ans après, il ouvrit son académie. Celle académie n'existait qu’en attendant le collége français dont il appelait la fondation de tous ses vœux.
» Mais un collége français à celte époque n'était pas chose facile à fonder, au Nouveau-Brunswick, à deux cents lieues de Québec. Et, puisqu'il faut l'avouer, j'ajouterai que les obstacles causés par la distance n'étaient pas les plus difficiles à lever à celte époque. Tout autre que l’énergique obbé Lafrance, praeler atrocem Catonis animam, eût succombé à la tâche. II triompha, lui, parce que c'était un saint et une volonté dont on trouve le modèle dans saint Paul.
» La Congrégation de Sainte-Croix accepta la mission d'établir un collége à Memramcook, et le 31 mai, 1864, le révérend père Lefebvre partait de Saint-Laurent accompagné de deux professeurs.
» De ce moment, M. Lafrance, brisé au reste par les luttes, pouvait se retirer ; celui dont il avait préparé les voies, le Provincial des Pères de Sainte-Croix, élait arrivé.
» Ce qu'il a fallu d'énergie, d'intelligence de patriotisme et d’abnégation évangélique au révérend père Lefebvre por asseoir son collége sur des bases solides et le conduire au point de prospérité où nous le voyons aujourd’hui, Dieu seul le sait. Lui-même a dù l'oublier en partie, devant son succès tout providentiel,
» Il n'entre pas dans le cadre, naturellement étroit, de ce
tar moi
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Vise
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rapport, de faire l'historique du collége-de Saint-Joseph de Memrameock.
» Fondé en 1864, c'était alors une bâtisse insuffisante, en bois, de 45 pieds sur 30 ; c'est aujourd'hui une superbe bâtisse en pierre, de 125 pieds sur 60, à quatre étages, et la première maison d'éducation de toutes les provinces maritimes.
» Le nombre d'étèves qui a passé par le collége, du 10 octobre 1864 au 1er juin 1880, est de 630.
» Sur ces 630 élèves, dix-neuf sont aujourd’hui prêtres, quatre sont avocats, cinq sont médecins, un grand nombre font le commerce, soit à leur propre compte, soit comme commis, plusieurs sont instituteurs, l’un est inspecteur des écoles, l’autre professeur de français à l'école Normale de Frédéricton, un nombre assez considérable se sont fait cultivaleurs comme leurs pères, quelques-uns sont fonctionnaires dans le service civil ; Pun, M. Girouar}, est dépulé à Ottawa, l'autre, M. Landry, est ministre à Frédericton.
» Sans le rév. père Lefebvre, sans la Congrégation de Sainte-Croix, pas un de nous qui sommes prêtres, marchands, médecins, instituteurs, avocats, fonctionnaires, députés ou ministres, ne serions probablement ce que nous sommes. Condamnés à l'ignorance, il nous eût fallu cultiver la terre honnêtement, comme le font nos pères, mais renoncer à aspirer aux professions et aux positions sociales plus élevées, que plusieurs occupent.
» Voilà pourquoi j'ai parlé un peu longuement du rév. père Lefebvre ; voilà pourquoi son nom béni vivra éternellement dans nos cœurs.
» Memramcook a été le point de départ. D’autres institu- {ions d'une importance majeure pour les Acadiens n’ont pas tardé à naître et à se développer sous son influence plus ou moins directe. D'abord le Moniteur Acadien, dont la fondalion a suivi de près celle du collège. Toujours fidèle à sa devise, ce journal a été pour nous Acadiens un Moniteur prudent, dévoué et éclairé. Il a mis les groupes en rapport les uns avec les autres, nous a fait connaître et apprécier à l'étranger, et a revendiqué nos priviléges et défendu nos droits chaque fois qu’ils ont été attaqués.
» De nouvelles maisons d'éducation, colléges et couvents, se fondent depuis quelques années et font présager des plus favorablement pour l'avenir.
» En première ligne il faut mettre le collége de Saint-Louis, fondé en 1871, par M. l’abbé Richard, un Acadien de l’endroit, Le collége de Saint-Louis n’est inférieur au collége de Saint- Joseph que parcequ'il a été fondé plus tard ; et M. Richard est, après le rév. père Lefebvre, le premier champion de notre race. Au reste, même patriolisine, même dévouement, même esprit dans le bien, mêmes luttes jusqu’à un certain point, et même succès.
» Le collége de Saint-Louis compte actuellement six professeurs et 70 élèves, dont 60 Acadiens.
» Près de Charlottetown existait un collége anglais catholique bien renommé, le collége Saint-Dunstans. L'’évèque de l'endroit, Mgr Mclntyre, un ami de notre race, est à la veille d'y attacher un professeu: de français. Ceux de l'Ile du Prince-Edouard qui voudront s’instruire pourront désormais le faire en langue française.
» D'un autre côté, les couvents naissent comme par enchantement, non-seulement au Nouveau-Brunswick, mais dans les trois provinces. Les excellentes et vénérées dames de la Congrégation ont à elles seules, au Nouveau-Brunswick et à l'Ile du Prince-Edouard, neuf couvents. A Charlottetown, elles possèdent ce qui est considéré le premier établissement d'éducation pour les femmes des provinces marilimes, Lesautres couvents qu'elles ont sur l'Ile sont ceux de Summerside, de Miscouche et de Tignish. Ces deux derniers sont totalement français.
» Dans le Nouveau-Brunswick, elles r: : les couvents de Caraquelte, de Bothurst, de Newcastle, du village de Bathurst et de Saint-Louis, tous fundés depuis huit ans.
» Une autre association relizieuse, fondée par Mgr Connolly, la société des Sœurs de Charité dite de Suint-Vincent-de-Paul, a ouvert et dirige avec succès des couvents à Saint-Jean, Memramcook, Bouctouche, Metaghan, Tusquet, Yarmouth, Digby, elc.
» Puis, nous avons des écoles primaires françaises partout où il y a un groupe d’Acadiens assez considérable pour payer un professeur, Ceci s'entend du Nouveau-Brunswick et de l'Ile du Prince-Edouard seulement. Grâce à certaines concessions faites par les autorités de Frédéricton, NN. SS. les évêques permettent maintenant d'enseigner et de se faire ins-
truire suivant le système scolaire de la province.
» Mais les quelques années de trouble et de violence qui se sont écoulées, pendant que l’on discutait dans la presse, à la chambre et partout, cette question pleine d'orage des écoles sans Dieu, ont été très-funestes aux Acadiens. Ce sont cinq ou six années de perdues pour leurs enfants. En revanche, il se produit, depuis quelques années, un mouvement très-prononeé en faveur de l'éducation dans toutes les paroisses françaises du Nouveau-Brunswick.
» Malheureusement, il est loin d’en être ainsi à la Nouvelle-
Ecosse. » Jusqu’à ces dernières années, un collége de Saint-Joseph ou de Saint-Louis, un couvent de la Congrégation de Notre-Dame, eussent été des choses à peu près impraticables dans l'archidiocèse d'Halifax, comme dans le diocèse d’Arichat. Les circonstances et les hommes sont changés : il est permis d’augurer mieux pour l'avenir.
» Avant de terminer ce rapport, je dois dire encore un mot des grands bienfaiteurs de la race acadienne. Plusieurs et les principaux lui viennent du Canada, quelques-uns de la France et quelques-uns sont nés en Acadie mèrne.
» Le père Lefebvre, à lui seul, résume toute l’histoire de la renaissance acadienne. C’est un de ces hommes auxquels, sur un plus grand théâtre, les Romains décernaient le titre de père de la patrie.
à » Le père Lefebvre et feu M. Lafrance sont deux Canaiens.
» M. l'abbé Richard de Saint-Louis est un Acadien.
» Il est entouré d’une petite armée de compatriotes et d'amis, qui, chacun dans sa sphère, travaille à la cause commune ; l'avancement matériel et intellectuel des Acadiens. Ce sont M. l'abbé Michaud, qui entre dans la carrière par où ses deux aînés sont entrés, la fondation d’une maison d’éducation, un superbe couvent à Bouctouche ; M. Biron, directeur du collége de Saint-Louis, un compatriote de M. Rameau, qui doit peut-être à ses conseils et à la haute approbation de Mgr de Ségur, l’idée de venir au Nouveau-Brunswick dépenser pour nous son énergie et son patrimoine ; M. l’abbé Quévillon, un Canadien, fondateur du beau couvent de Miscouche, et, pour ne mentionner que les principaux, M. l'abbé Girroir du Hâvre-à-Boucher, dans le diocèse d’Arichat, à la Nouvelle- Ecosse,
» Si M. Girroir n’a pas fait autant que d’autres pour la cause acadienne, c’est que dans les circonstances où il se trouvait, il était humainement impossible à un homme, à un prêtre, de faire davantage. La lutte sous ses formes les plus désavanlageuses que soutiennent les Acadiens depuis qu'ils veulent s'élever par l'instruction et prendre la place que leur nombre et leur intelligence leur permettent d'occuper, est résumée dans cet homme de bien, qui aura sa biographie un jour.
» Celui que j'ai réservé pour la fin appartient presqu’autant au Canada qu’à l'Acadie. Il est un de ceux qui ont le plus contribué à faire connaitre nos deux races à la France ; mais sa prédilection est visiblement pour les Acadiens, sans doute parce qu'ils sont plus délaissés, et qu'ils ont plus besoin de protection : j'ai nommé M. Rameau. M. Rameau, avant d'écrire la « France aux Colonies, » avant d'écrire l’histoire de l’Acadie dans le beau livre qu'il vient de publier : « Une colonie féodale en Amérique,» avait aimé les Acadiens, leur
. ’ , Q Q fi avait donné d'excellents conseils, avait beaucoup encouragé # l'établissement de leur journal, leur avait fait comprendre la de
nécessité de la colonisation, leur avait indiqué de nouvelles paroisses à fonder, les y avait poussés en payant de sa personne
et de sa bourse ; et un fait absolument inconnu du publie, » même des intéressés, que vient de m’apprendre le révérend » | père Lefebvre, c'est qu'il avait contribué pour 1,000 francs à » la fondation du collége de Saint-Joseph. » |
» PascaAL PoiniEn, »
» Rapporteur de la sepiième commission.
» Québec, 24 juin 1880. »
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& 3. RAPPORT DE M. L. Ü. FONTAINE SUR LES ACADIENS DE LA PROVINCE DE QUÉBEC,
‘« Au cœur de la Nouvelle-Ecosse so trouvait sette noble terre acadienne, célébrée par Longfellow dont la rime poétique se répète sur chaque Yague qui vient se briser au pied du Cap Blomedon !’’— (D'Arcy MoGre,—Acadia-Home of the Happy.
Loxa#rzLow, dans Erangéline,
“ Pour eux—les anciens Acadiens—la demeure du bonheur, ce n’était pas le Canada, peuplé de Français, c'était la douce Acadie, avec ses plages retentissantes, ses brouillards diaphanes et som sol conquis sur les flots, ’—(Æzxtrait de l'histoire des Acadiens du district de Joliette, par L, U. Fontaine.)
« Le regretté d’Arcy MuGee, lors des débats sur la Confédération, dans son célèbre discours du 5 février 1865 parlait ainsi de la race acadienne-française, de son passé et de ses espérances dans l'avenir :
«Je commence d'abord par quelques observations à l’a- » dresse de quelques-uns des députés canadiens-français que » l'on dit opposés à notre projet, parce qu'il blesse leurs intérêts » nationaux. Qu'ils se rappellent que toutes les colonies que » l'on veut aujourd'hui unir sous une même constitution, l'ont » été autrefois, sous le nom de Nouvelle-France ! Terrenenve, » Ja plus éloignée de toutes en faisait partie, et l'on sait qu'une » grande étendue de ses côtes s'appelle encore la Côte Fran- » çaise ; le Cap-Breton en fesait également partie à la chûte de » Louisbourg ; l'Ile du Prince-Edouard, était lle Saint-Jean, et » Chariottetown était Port-Joly ; au cœur de la Nouvelle- » Ecosse, se trouve celte noble terre accadienne célébrée par » Longfellow, dont la rime poétique se répèle sur chaque » vague qui vient se briser au pied du Cap Blomedon! Dans » les comtés septentrionaux du Nouveau-Brunswick, depuis » Miramichi jusqu'à Matapédiac, les Français n'ont-ils pas eu » leurs forts, leurs fermes, leurs églises et leurs fêtes long- » temps avant qu'une seule parole anglaise eût été proférée » sur tout ce territoire ? Qu'on ne croie pas que la race forte » des Normands et des Bretons ait disparu de ces anciens » Établissements. »
» Non, heureusement, les vigoureux fils de la Bretagne et de la Normandie qui désormais ne formeront plus qu’une seule race, sous le nom d’Acadiens, n’ont pas été totalement ex. terminés des établissements quils avaient fondés dans la Nouvelle-France. Mais une grande partie des Acadiens fut déportée vers le milieu du ‘ix-septième siècle, dispersée et jetée aux quatre vents du ciel, par les colons Américains, au nom de l’Angleterre.
» Cette dispersion d’une nation, en bloc, a formé les différents groupes d’Acadiens que l’on retrouve et que l'on retrace eucore en divers pays. Lorsque les grandes proscriptions acadiennes furent terminées, beaucoup d’Acadiens déportés ou réfugiés dans les bois, retournèrent dans leurs premiers établissements.
» De là, les groupes considérables d’Acadiens que l'on rencontre dans la Nouvelle-Ecosse, le Nouveau-Brunswick, autour de la Baïe-des-Chaleurs et dans toutes les îles du golfe Saint- Laurent ; mais une grande quantité d’Acadiens resta bannie pour toujours des champs de leurs aïeux, dorénavant le domaine de la race conquérante, les Anglais, les Ecossais et les loyalistes Américains.
» La majorité des proscrits fut jetée sur les côtes des Etats- Unis, principalement dans la Nouvelle-Angleterre. Un certain nombre d’entre eux se fixa dans l’état du Maine, où ils ont résidé jusqu'à ce jour et voient leur population s’accroître de jour en jour.
» Des exiics Acadiens se sont établis dans la Louisiane, où l'un d’entre eux, appelé Thibodeau, fonda l’intéressante ville qui porte son nom. Oui retrouve encore des Acadiens dans la Guyane, dans quelques îles du golfe du Mexique et jusque dans les landes de Bordeaux, en France, Presque tous les Acadiens déportés dans la Nouvelle-Angleterre, quittèrent bientôt ce pays, pour retourner soit dans l’Acadie, soit au Canada, où un grand nombre se sont fixés d'une manière permanente. Un certain nombre d’Acadiens émigra aussi directement de l’'Acadie en Canada, alors que le drapeau fleur-de-lys flottait encore sur les remparts de Québec. Les émigrations acadiennes se sont même continués jusque dans ce siècle en Bas-Canada, C’est de ces Acadiens dont je dois faire rapport à votre Convention. C’est une entreprise assez difficile et qui
demanderait un grand travail ; or, je n'ai eu que quelques
DES CANADIENS-FPANÇAIS, 463
jours à ma disposition. Mieux peut-être aurait valu, pour moi, de ne pas me rendre à votre bienveillante invitation. Mais je n’ai pu résister au plaisir et à l'honneur d'évoquer encore une fois, dans cette grande assemblée, le souvenir de mes ancètres. Dans la mesure de mes forces, j'ai voulu vous retracer les vicissitudes, les luttes incessantes et les terribles épreuves du plus malheureux des peuples peut-être, dont l'histoire fasse mention et sa situation actuelle.
» Je connais surtout l’histoire des Acadiens, leurs pieuses traditions, leurs touchantes légendes, leurs joyeux récits, pour les avoir appris des anciens, quand j'étais tout jeune, bercé sur les genoux de ma mère, le soir, au coin du feu, devant l'âtre pétillant. Les récits que chacun faisait alors, ont laissé une trace ineffaçable dans mon cœur. Depuis plusieurs années déjà, j'ai recueilli quelques-uns de ces délicieux récits, avant qu’ils sortent de ma mémoire et qu'ils soient perdus pour toujours,
» Les Acadiens déportés dans les possessions anglaises, ne se mélangèrent jamais avec les Bostonais, nom que mes ancêtres ont toujours donné aux Américains. Ils conlinuèrent à vivre séparés, gardant religieusement leurs mœurs, leurs coutumes, leur langue et leur foi. Trop fiers, pour se mettre au service de ceux qu’ils considéraient comme leurs oppresseurs, il se firent caboteurs, pêcheurs, tisserands, ete., etc.
» Ces hommes habitués à manier le mousquet, à courir sus à l'ennemi, à se jouer dans les flots turultueux de l'Atlantique, dans de fragiles embarcations, avaient en \orreur tout ce qui pouvait sentir, même de loin, la servitude personnelle.
» De pauvres Acadiens devançant leur siècle, avaient deviné la formule du Code Napoléon et de notre Code Civil, qui établit que « Le contrat de louage de services personnels, ne peut être que pour un temps limité, ou pour une entreprise déterminée. C. C. 1667--C. N. 1780.
» Les Anglais de Philadelphie, moins généreux que ceux des autres parties de la Nouvelle-Angleterre, qui, en général, traitèrent les bannis de l'Acadie avec beaucoup d'humanité, allèrent jusqu’à vouloir réduire en servitude leurs congénères, les vaillants enfants de la Bretagne et de la Normandie. Mais les Acadiens protestèrent avec toute la fierté de leur race, contre cette tentative liberticide ; le protêt qu’ils adressèrent en cette circonstance, au Souverain de la Grande-Bretagne,
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atteslera aux générations futures, l'éternel amour de mes ancêtres pour la liberté, en même temps qu'ils constalera tout
F4 . ce qu'avait d'odieux, l’infâme projet des ésclavagistes A méti ricains. Privés de prêtres et ne voulant pas avoir recours 1 IEP OT aux ministres proleslants, les jeunes Acadiens contractaient Ki M mariage en présence de témoius, mais ils s'engageaient à faire "el. ‘1 bénir leur union devant l’aute! aussitôt qu’ils rencontreraient je un prêtre catholique. Ils admiaistraient aussi eux-mêmes, le ll baptême à leurs jeunes enfants. Fidèle à leurs engagements œ! 4 les Acadiens qui s'étaient juré la foi conjugale, dans les pays ji fl prolestants, firent bénir leur mariage suvantle rite catholique, | aussitôt qn'iis le purent. Les régistres de l’Assomption, dans | k le district de Joliette, consignent plusieurs de ces mariages. ( | » L’extrait de mariage porte, par exemple, qu'un tel et une j HE telle, qui s'étaient unis par mariage à Coatico en Angleterre, ; [ en présence de témoins, font ce jour, bénir leur mariage par * ‘ |A le curé de l'Assomption. Souvent les témoins qui avaient # assisté au mariage civil, sont présents au mariage religieux. u | \ Dans le même extrait, les comparants déclarent, que de leur | m | f union, sont nés, un on plusieurs enfants présents à la solen- | lu LL (A nité et que le curé baplise sous condilions. dé ME 14 » Les Anglo-Américains virent sans cesse, d'un mauvais ke | rl œii, leurs voisins de la Nouvelle-France, surtout ceux qui ha: ac | bitaient l'Acad'e. Le loup anglo-saxon craignait toujours que At l'agneau acadien ne troublât son breuvage, bien que ce der- M | 4 nier bût à quelques centaines de milles au-dessous de lui. Les , RUN colonies anglaises, comme tous les autres paÿs du monde, ont f BI toujours nourri dans leur sein, quelques Catons, qui craignent ‘F LE M habituellement l'incendie pour leurs maisons, tant que les aY || 1 maisons voisines n’ont pas été brûlées, qui croient que Rome gle È LH n'est pas en sûreté aussi longtemps que Carthage ne sera pas Suy | | | détruite. Ce sont ces Catons, gens prudents, mais pusilla- ) || 1 nimes, qui se servirent du nom de Georges If, sous la con- esl h duite du gouverneur Lawrence, paur brûler toutes les habita- cen (IR. Ni tions acadiennes, en disperser fes habitants, et par une ap el raffinerie de barbarie sans exemple, séparer le mari d’avec la grot L'ARL femme, le fière d'avec la sœur, les enfants de leurs mères. Jolie LL » Le passage des Acadiens et leur séjour parmi leurs op- pou
| presseurs, apprirent à ces derniers à mieux connaître les Gré
fl grandes qualités et le beau caractère de la nation acadienne. dis
| Leurs ennemis séculaires élaient des hommes libres, décidés QUE |
à souffrir, pour conserver intacte, leur liberté civile et religieuse.
» Les Américains finirent par comprendre tout ce qu'il y avait de mâle, de généreux et d'énergique dans ce petit peuple. Alors commencèrent à germer et à croître, dans les colonies anglaises ces idées de liberté et de self-government, qui devaient aboutir à l'indépei.dance des Etats-Unis.
» En effet, les Acadiens, les premiers en Amérique, osèrent résister à l'Europe. La France avait bien, il est vrai, cédé l’Acadie à l'Angleterre, en 1713, par le traité d'Utrecht, mais les Acadiens refusèrent toujours de ratifier cette cession et d'en exécuter les dispositions par la raison, bonne aujourd’hui, mais exécrable alors, que l’on ne cède pas des hommes, des créatures intelligentes comme un troupeau de bétail. Ils considéraient comme leur propre héritage, ce sol qu’ils avaient engraissé de leurs sueurs et de leur sang, où se trouvaient les tombeaux de leurs pères et où ils avaient chanté leurs premières amours. Trop tôt, ils voulurent cesser d’être enr tutelle et en cela ils se trompèrent ; ils devançaient les idées de leur siècle ; il faut être de son temps ; aussi furent-ils cruellement puuis. Mais incendie de quelques chauières acadiennes sur les bords de l'Atlantique, éclaira les deux Amériques, qui, bientôt après, surent profiter de cette lumière, pour proclamer à la face de l'univers, leur indépendance et leur souveraineté nationales.
» D'ailleurs les Acadiens fidèles à la mission de leur race, firent entrevoir à l'Amérique asservie ce que les Normands avaient donné à l'Angleterre, la liberté : cette liberté que l’Angleterre est en voie de donner à l'univers entier, et dont nous, süjets brilanniques, sommes glorieux à tant de titres.
» Le nombre des Acadiens aujourd hui établis en Canada, est considérable, Je ne crois pas exagérer, en évaluant à une centaine de mille âmes, le chiffre de la population acadienne, à part des déperditions et des immigrations. Les principaux groupes d’Acadiens en ce pays, se trouvent dans le district de Joliette, où il y en a au moins dix mille, dans l’Acadie, et autres paroisses des comtés de Napierreville, Iberville, Saint- Jean, et autres comtés avoisinants, dans Bécancour, Saint- Grégoire, Nicolet, ainsi que dans plusieurs autres paroisses du district de Trois-Rivières, dans les comtés de Mégantic, Drum mond et Arthabaska, dans la sue de Montréal, la Gaspésie, le
comté de Témiscouata, les Iles de la Madeleine et une partie du comté de Saguenay, où il y a une grande population accdienne, et dans ue fouie delocalités. FranchementCanadiens, les Acadiens ont cependant su conserver leur physionomie particulière qui les distinguera encore longtemps des Canadiens proprement dits. Ils se marient de préférence entre eux, ou finissent généralement par absorber ou rendre Acadien ceux qui contractent des alliances avec eux.
» Ils sont avides d'instructions, remplissent les colléges et les couvents, et ceux d’entre eux qui ne peuvent jouir des bienfaits de l’education, se jettent dans les voyages et dans les aventures.
» Le coin de terre qui les a vu naître, ne saurait suffire à leur brûlante activité,
» Un Acadien fait son petit voyage d'outre-mer, à l’autre bout du monde, avec autant d’aisance qu’un bon bourgeois de Montréal ou de Québec, quand il va passer l’été en villégiature, à Sainte-Anne, au Bout-de-l'le, à Cacouna, ou à la Baie des Ha ! Ha !
» C’est ainsi que le père Lacasse, dans les veines duquel coule tant de sang acadien, fait chaque année son petit voyage, non loin du pôle nord, pour visiter ses bons amis, les Esquimaux et les ours blancs, puis s’en revient, sans faligue apparente, prêcher l’œuvre de la colonisation dans le district de Québec.
» Une de mes aïeux, née à Saint: jacques de l'Achigan dans le comté de Montcalm, est allée mourir à Vancouver, où elle avail fondée une mission des sœurs de Sainte-Anne, en compagnie d’autres Acadiennes, enseignant le Tchinauk aux Indiens, la musiqueet le dessein aux Anglais, à tous la morale, l’abnégation et la charité. Une autre de mes sœurs, est actuellement à fonder un couvent des mêmes religieuses de Sainte-Anne, à Kamlooks, près des Montagnes Rocheuses. Sœurs et missionnaires, elles réalisent ce que le grand poète Américain Longfelluw avail si poétiquement idéalisé dans ses admirables vers d'Evangeline.
» Presque chaque famille acadienne, compte un où plusieurs prêtres, des sœurs agrégées à différentes communautés, des avocats, dus médecins, des notaires, etc.
» Ceux qui ne peuvent pas se procurer une éducation libérale, suffisante, finissent, comme je l’ai dit plus haut, par s’ins-
truire en voyageant. La plupart des jeunes filles qui n’entrent pas en religion, se font institutrites en attendant qu’elles trouvent l’occasion de propager la race, les vertus acadiennes avec quelques vigoureux Acadiens.
» Napoléon [°, parlant de son enfance, disait qu’il avait été, comme les autres enfants, fort curieux et très-obstiné. Sans être des Bonaparte, les Acadiens sont aussi d'une curiosité et d’une opiniatreté rares, ce qui fait dire proverbialement aux Canadiens : «Têtu comme un Acadien» voulant signifier pour employer un mot à la mode aujourd'hui, « le comble de l'entêtement et de l’opiniatreté. » Mais au fonds, l’Acadien est bon enfant, pas mal frondeur, aux sllures libres, aux grand parler, se surprenant souvent à tutoyer tout le monde croyant que la parole a été donnée à l'homme pour exprimer sa pensée et dire la vérité, l’antipode du diplomate et l’homme de cour ; en demeurant le meilleur fils du monde. Ces légères imperfections, ces excès de franchise, s'expliquent facilement chez un peuple longtemps malheureux, proscrit de son pays, traqué comme une fêle fauve, banni au milieu de nations étrangères et souvent ennemies, er proie à la misère et à l’adversité, sans autre consolation pour le soutenir et le fortifier dans ses épreuves que son indomptable énergie, sa foi robuste et son éternel amour pour ses compatriotes et pour la liberté.
» Ce peuple avait fondé des compagnies d'assurance et de secours mutuels, beaucoup plus efficaces et économiques que celles que nous trouvons écrites dans nos codes et nos statuts. Un bâtiment quelconque est-il incendié ou renversé par la tempête, aussitôt les voisins construisent au propriétaire malheureux, gratuitement, un autre bâtiment souvent supérieur au premier.
» L’hospitalité et la charité sont aussi des vertus que les Acadiens pratiquent à un haut degré. Les voyageurs, le mendiant même, sont reçus avec la plus grande cordialité au foyer domestique.
» C’est toujours un plaisir d’avoir un hôte à sa table, et l'on croit que cet hôte, quelqu'il soit, portera bonheur à la famille. Respectons ces idées ; elles psrtent d’un bon cœur. Puis il faut considérer que les souscriptions publiques, la charité et les secours officiels, sont insuffisants pour opérer un bien vraiment efficace.
» Le spontané seul, ce vrai cri du cœur, peut produir: de bons résullats. Ce n’est pas tout de découvrir les souffrances de ses semblables, notre devoir est d'y compatir, de rneltre du baume sur les blessures, et de donner une nouvelle vie, s'il est possible à ceux qui vont peut-être mourir Gans le désespoir.
» Le morceau de pain jeté à la mère et aux enfants qui pleurent et qui endure Ja faim, vaut souvent moins que des paroles de consolation et d'espérance. Le malade, l'indigent, le misérable ne veut pas seulement boire et manger, dans son laudis, sur son lit de douleur, il veut encore qu’on sèche ses pleurs, qu'on le prenne dans nos bras et qu'on le presse sur notre cœur. C'est ce qu’enseigne l'Evangile et c’est ce que pratique chaque famille acadienne vraiment digne de ce nom.
» J'ai toujours respecté ces sentiments, ce eulte de ka douleur et de l'adversité, chez les descendants d’un peuple poursuivi par le malheur et de longues souffrances. H est bon de voir de ses yeux, l’homme aux prises avec la mauvaise fortune, en pâture à loutes les avanies et à toutes les misères de la vie : c'est un appel continuel à l'humanité et à la commisération ; c’est la voix intérieure qui nous dit avec le poëte :
« H ne faut jamais se moquer des msérables, ear qui peut s'assurer d’être toujours heureux ? »
» Puis, qui nous assure que le pain qui nous est donné aujourd'hui, nous sera donné demain ?
» Les pressentes invitations, les injonetions mème de la France ne purent résoudre les Acadiens à se soumettre à l'allégéance anglaise. Pourtant, le peuple Acadien fut toujours remplit du plus profond respeet pour sa première mère-patrie.
» Un seul roi est couronné disait une vieille acadienne, c’est le roi de France, le roi du plus beau pays du monde après celui du ciel; tous Îles autres souverains lui sont subordonnés.
» Aussi, la fête par excellence des Acadiens était-elle la Saint-Louis, en commémoration du plus saint, du plus juste et du plus clievaleresque des rois Français. Chaque famille comptait parmi ses membres, des Louis, des Marie-Thérèse, des Marie-Anne, en souvenir des rois el des reines de France, qui régirent les Acadiens, pendant qu'ils furent sujets français.
» lis étaient un peu comme Jefferson, lorsqu'il disait que tout homme a deux patries, la sienne d'abord, puis la France,
» La Saint-Louis n'est plus fêtée, que je sache, dans la Province de Québec, non plus que la Saint-Jacques ; mais la Saint-Jean-Baptiste y es! loujours restée en grand honneur, C'est d’ailleurs une fête acadienne que l'on sc'ennisait chaque année, jar des messes, des processions, des prières et par le feu de joie traditionnel.
» Quelque temps avant la dispersion des Acadiens, le curé Desenclave, célèbre dans les postes de l'Acadie, donna à la Saint-Jean-Baptiste, une tournure particuliè'e. Ayant appris que l'une de ses paroissiennes, Marie-Thérèse Robichaud, fille d'un riche marchand de l'endroit, avait un magnifique châle de gros de Naples ou de soie, il fit venir la jeune file, lui reprocha son luxe et l’obligea de donner son châle pour servir au fou de joie de la Saint-Jean-Baptiste.
» Au rentre du kücher joyeux était un sapin, dans la têle duquel fut attaché le châle qui brûla rapidement, sans grand profit pour personne et sans corriger probablement aucune fille d'Eve.
» La langue acadienne, en autant que dialecte distinct du Canadien, est à peu près complètement tombée en désuctude, du moins dans une grande partie du Bas-Canada. C'est prescjue ane chose du passé. C'était une langue riche et abondante, remplie d'archaïemes, pleine de sève et de santé, peu génée dans ses allures, fort peu sous Louis X{1V, et médiocrement académique. A coup sûr, eeux qui la parlaient n'avaient jamais été courlisans.
» La langue acadienne était plutôt l'idiome énergique des gabiers, ces vieux loups de mer a’adiens, qui faisaient la pêche, cabotaient el allaient en course, par passe-temps.
» Les jurons, qu'employaient les ariciens Acadiens, interjeclivement, annoncent un peuple vif, mais religieux. Les aneiens Canadiens juraient moins prudemment, à la manière des militaires en géuéral el du régiment de Carignan, en particulier,
» D'une fidélité douteuse en 1774, lors de la grande invasion américaine en Canada, si tant est, que des Acadiens,entre autres, un nommé Thariault, de Saint-Jacques de l'Achisan acceplèrent des emplois dans l’armée américaine, quand elle quitta Montréal, pour aller mettre le siége devant { uébee, les exilés de l'Acadie sont devenus franchement Canadiens et loyaux sujets de Sa Majesté. Aussi, pendant la guerre de 1812-1815,
se hâtèrent-ils de voler à la défense du territoire et des frontières menacées. La renommée dit, que c’élaient d'excellents miliciens, vrais troupiers français, alègres, souples et dispos, passablement normands, priant Dieu, non pas précisément de leur donner le bien d'autrui, mais seulement d'en indiquer l'endroit, se chargeant de l’aller chercher eux-mêmes.
» Quand un Acadien faisait sentinehe, il fallait que tous répondissent sur le champ, au mot de passe, bêtes et gens. Plus d’une vache, pour avoir passer outre, sans avoir prononcé le mot.sacramentel, fut impitoyablement tuée, au grand plaisir des miliciens, qui ce jour-là, faisaient des repas homériques. Les caveaux étaient soigneusement débarrassés du trop plein de leurs patates et autres menus denrées, au grand scandale des réguliers, qui auraient cru déroger en mangeant des pommes de terre.
» Les Acadiens n’y regardaient pas de si près ; ils mangeaient des patates en vrais plébéiens simplement parcequ'ils trouvaient ça bon ; aussi, les appelait-on, par désagrement, « mangeurs de patates. » Sans vanité, on peul dire que les Acadiens ont été les parmentiers du Canada ; ce sont eux surtout, qui sur le nom de patates, ont popularisé les pommes de terre, dans le district de Montréal.
» Presque tous compatriotes, avant l'union des deux Canadas, les Acadiens ont été les premiers à saluer el à accepler le gouvernement responsable, le gouvernement de leur ehoix. Dans l'occasion par exemple, lors de l'invasion fénienne, les Acadiens ont été les premiers à s’enroler dans les armées de volontaires, sans mème attendre l’exemple parfois tardif des Canadiens.
» Les compagnies formées alors et qui existent encore aujourd'hui, sont composées en grande partie d’Acadiens, principalement dans le distriet de Joliette, on le voit assez par quelques-uns de leurs officiers. Les trois capitaines Guilbault, le capitaine Dugas, le capitaine Granger, le capitaine Robichaud, elc., les lieutenants Fontaine, Lord, etc., ete., comme l’indiquent leurs noms, sont de purs Acadiens.
» Deux courants d'immigration surtout, se sont dirigés sur Je Bas-Canada : l'un venant des Etats-Unis, l’autre qui continue encore par intervalles, de l’Acadie même.
» Parmi les Acadiens qui se sont établis en Bas-Canada, en suivant la route du Saint-Laurent, et de la Gaspésie, on aime à
mentionner ces braves, qui s’'emparèrent du vaisseau où ils étaient enfermés, pour être déportés. C'était l'élite ds proscrils, par le cœur, la force et la valeur. Comme leurs cousins les Gaulois, ils ne craignaient qu'une chose: que le ciel tombât sur eux. « Où nous menez-vous, dit Louis Fontaine dit Beaulieu, au Capitaine qui avait le commandement du vaisseau anglais ? dans une Ile déserte, répondit ce dernier, afin d’être plus vite débarrassés de . ,. comme vous , .» Un superbe coup de poing, fut la réponse de Beaulieu. L'Anglais tomba à la renverse; ses gens vinrent à sa rescousse ; on voulait se défendre, mais il était trop tard. En moins de cinq minutes, tout l'équipage anglais élail terrassé, garotlé et mis en lieu sûr; puis, on se dirigea sur Québec, sous la conduite de Louis Fontaine, connu de ses contemporains sous le nom de capitaine Beaulieu.
» Etaient aussi présents à cette capture, Pierre Guilbault, Laurent Granger, Charles Melançon, Denis Sincennes, et plusieurs autres dont les descendants sont disséminés par toute la province de Québec.
» J'avais promis de parler des récits touchants dont les Acadiéns s’entretiennent entre eux pendant la soirée, au sein de la famille ; mais j'ai été devancé dans cette lâche par Longfellow, l’harmonieux poèle américain, si bien rendu en français, par notre excellent poète Pamphile LeMay, dont la muse mélodieuse est digne de répéter les suaves accents des chantres d'Evangéline. Monsieur Bourassa nous à encore redit avec un rare bonheur, les malheurs et la dispersion des Acadiens, dans son admirable livre de Jacques et Marie. Cependant il reste encore à raconter la touchante histoire de la mère de famille acadienne, toujours jeune au milieu de ses nombreux enfants, —celle matrum filiorum lœætantem—celte stella matulina,—devenue la mater dolorosi de l'exil et du malheur. Elle a perdu un époux adoré et ses fils, dispersés en tous lieux, pleurent sur la terre étrangère, la douce patrie, et leur mère éplorée : sa douleur est plus grande que celle de Rachel pleurant ses enfants, parce qn'iis ne sont plus.
» Mais ces grandes douleurs, ces ineffables malheurs demaadent de nouveaux chantres d’Evangéline. Espérons que de jeunes Acadiens nous rediront bientôt quelques-uns des épisodes dont est remplie la belle épopée acadienne.
» Aujourd'hui, les Acadiens s'incorporent, sans arrière-
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pensée, dans la grande famille canadienne ; ils veulent se fonder dans la grande unité nationale, se nourrir du même patriotisme, à l'ombre du même drapeau. Je crois même qu'ils pardonnent aux Bostonnais qui ont causé tant de maux à leurs pères. Pourtant avant de passer l'éponge sur le passé, quelques enfants de l’Acadie ont voulu user d'une dernière représaille. Le fameux navire confédéré qui fit tant de dégâts au commerce maritime américain, entre New-York et le golfe Saint-Laurent, pendant la guerre de sécession, était presque exclusivement composé, dit-on, d’Acadiens, qui trop tard se permirent de venger par le fer et le feu, l'incendie des habitations de leurs aïeux ; mais le temps des représailles semble fini pour toujours, osons du moins l’espérer : peu à peu, les peuples cessent de récriminer les uns contre les autres ; ils aspirent chaqne jour, davantage à s’unifier, à vivre en amis, en frères. Désormais, les Canadiens considèreront les Acadiens comme f.isant partie de la grande famille française en Amérique. C’est pourquoi l’on voit, depuis un certain temps, des Acadiens au Sénat, aux Communes et dans les Chambres de notre Province, ainsi que dans celles des Provinces d'en bas. Le siècle, les tendances générales, les aspirations individuelles, convient toutes les nations à la fraternité, à l'intimité des relations internationnales.
» L'empire britannique, les Etats-Unis, tous les Etats américains démontrent surabondamment au reste du monde, qu'il est possible de vivre ensenible, heureux et unis, bien qu'appartenant à des races distinctes sous tous les rapports. La Reine d'Angleterre, l'impératrice des Indes, ne donne-t-elle - pas la protection et la liberté à deux cents millions d'hommes différant entre eux, par la langue, les mœurs et la religion ? Les sectateurs de Brahma et de Budha sont aussi fiers de leur souveraine, que l’anglican ou le catholique rom&'”.
» La tolérance est comprise par lout le monde. On n’exige plus de l’Acadien, le serment du Test. Les papisles sont admis au parlement anglais ; les juifs peuvent Stre fonctionnaires publics dans toutes les parties de l'Empire, et les Quakers sont crus en justice sur leur simple affirmation.
» La langue n’est plus un obstacle à l'union et à la bonne entente des races, depuis que la vulgarisation de l'instruction permet au plus humble enfant du plus modeste hemeau, d'arprendre en quelques années cinq ou six langues ; depuis que
la seule connaissance de l'anglais et du f \nçais et même de l’une des deux, rend celui qui la possède, capable de voyager dans le monde entier, sans avoir besoin d'interprète.
» On ne craint plus la (yrannie, quand dans quelques jours, celui qui se croil perséculé, peut aller se réfugier à l'autre bout du monde ; quand, dans deux secondes, je puis demander un asile à l'Empereur du Céleste Empire ou aux chefs indigènes de l'Océanie.
» Nous sommes libres et nous le savons; nous sommes vraiment des Américains devenus les égaux des Européens, Et, plus heureux que ces derniers, nous n'avons pas à combattre ces aristocraties orguei!leuses, produit de la conquête el de la féodalité.
» Nous ne sommes pas obligés comme Tarquin, d'abattre les pavots trop élevés ; nous travaillons plutôt à élever les classes inférieures. L'égalité est acquise à tous. La morale qui a le même centre que le droit, bien qu’elle n’ait pas la même circonférence ne lient pas compte des distinctions et le roi est jugé à la mesure du dernier de ses snjets.
» Il en résulle que la politique ne sera bientôt que la morale appliquée à la société, Les diverses formes de gouvernements se ressemblent, qu’on les appelle républiques ou monarchies.
» L'homme est quelque chose de plus que le citoyen ! La meilleure forme de gouvernement, apres tout, est celle qui, comme la nôtre, permet à chacun d'exercer librement sa religion, de faire sa législation, d'admiuistrer soi-même ses affaires, de former ses mœurs et sa famille au souffle vivifiant de la liberté, dans la fidèle observance de ses devoirs envers Dieu, envers le prochain et envers soi-même.
» Dans ces quelques lignes, écrites à la hâte, si je n’ai parlé que des Acadiens, c'est que le rapport que l'on m'a prié de faire le voulait ainsi. D'autres, d'ailleurs, parleront de la race française en général, sur notre continent et dans le monde entier,
» Cependant, la gloire d’avoir contribué au développement du Nouveau Monde, est commune à ‘us les émigrés de la France, de même que dans une sphère ,lus étendue, tous les Européens — surtout les Anglo-Saxons et les Espagnols — peuvent à bon droit revendiquer l'honneur d’avoir colonisé l'Amérique et de l'avoir civilisé ; mais l'émancipation des deux Amériques, est due à cette foule d'obscurs pionniers qui
voulaient à tout prix assurer à leurs descendants, un coin de terre sur un sol encore vierge, à l'ombre des forêts américaines, au grand air de la liberté.
» Honneur à ces foules : ce sont elles qui nous ont faits ce que nous sommes ; c'est de la poussière de ces milliers d'êtres humains, qu'est fait le sol de la patrie, ce sont leurs cendres que nous foulons aux pieds et quand nous contemplons avec orgueil, les quelques monuments épars sur ce sol, et qui rappellent un fait impérissable ou un grand homme immortel, pour emprunter une idée à la Revue des Deux-Mondes, n'oublions pas, que ce sont ces hommes ignorés qui ont fourni les pierres et le ciment.
» Dans l’Ancien Monde, la gloire des grands événements revient presque toute entière aux grand: hommes ; mais il n’en est pas de même dans le Nouveau Monde ; chaque individu peut se vanter d'avoir contribué au triomphe des idées qu'font la gloire de l'Amérique et qui assurent à chaque Américain sa place au soleil, au banquet des peuples, sous des institutions libres et indépendantes.
» Les Européens et les Asiatiques furent prophètes, quand ils appelèrent notre continent, le Nouveau Monde, voulant garder pour eux, le titre respectable d’Ancien Monde.
» C'était en effet un nouveau monde qu’avaient découvert les Colomb, les Amérigo Vespueri, les Cabots, les Cartier; etc. etc.
» L’Ancien Monde voulait garder ses classes privilégiées, sa noblesse, son aristocratie, ses distinctions sociales, ses inégalités politiques.
» L'Amérique fut le triomphe de l'égalité et de la fraternité. Aussi les choses, jusqu'aux mots, ont-elles une signification différente en Europe et en Amérique.
» Les Washington et les Bolivar, l'éternel honneur des deux Amériqnes, qui auraient été qualifiés de révolutionnaires dans l'Ancien Monde, sont proclamés libérateurs dans le Nouveau Monde. Les agitateurs, les hommes inquiets, les génies ardents, ceux qui étouffent en Europe, deviennent de paisibles citoyens en Amérique ; le rêve de leur vie, leurs plus chères espérances sont devenues des réalités ; liberté de conscience, liberté de réunion et de discussion, toutes les libertés qui ne vont pas jusqu’à la licence, leur sont données avec profusion.
» L'Amérique ne connaît ni le prolétariat, nile paupérisme, ni le socialisme, ces plaies toujours saignantes de l’Europe.
Les vrais Européens ne peuvent pas même comprendre, en thèse générale, l’'admirable jeu de nos institutions démocratiques. Delà, ces prédictions imaginaires sur les maux et les perturbations de toutes sortes, que nous réserve l'avenir. Laissons dire et poursuivons notre chemin ? Dieu le veut.
» Notre mission est de rajeunir et régénérer le monde a..vien, en lui donnant pour modèle, nos institutions et nos lois politiques et municipales. Après avoir défriché nos forêts, il ne faut pas rester inactifs.
» Il faut encore se perfectionner et devenir de jour en jour plus sage, à mesure que nous vieillissons.
» Travaillons sans relâche pour parvenir à cette fin, mais sachons dépenser notre activité, utiliser notre vie, épurer nos passions, élever nos cœurs et nos âmes.
» Travaillens, dis-je, sans relâche, tandis que Dieu nous prète vie ; nous aurons toute l'éternité pour nous reposer. »