‹ Fête nationale des Canadiens-Français célébrée à Québec en 1880 [microforme]Chapitre 37 sur 212 · LE 24 JUIN.—LA MESSE.—-DISCOURS DE MGR RACINE, ÉVÊQUE DE SHERBROOKE · texte numérisé non relu

LE 24 JUIN.—LA MESSE.—-DISCOURS DE MGR RACINE, ÉVÊQUE DE SHERBROOKE

Le 24 juin 1880, a légué au peuple canadien-français, une page d'histoire qui ne sera pas la moins belle de ses annales. En ce jour, comme le voyageur fotigué par une longue course, ils’est arrêté au milieu d'un paysage enchanteur, pour se reposer et demander aux souvenirs de tout ce qu'il a fait, de tout ce qu'il a vu, le courage nécessaire pour atteindre le but de son voyage. Cette étape est un pont jeté sur le fleuve rapide de la vie; là, nous apercevons le berceau de notre existence, protégé par l'ombre de la croix et la glorieuse épée

(1) Ce chapitre et les deux suivants sont dus à la plume de M. Amédée Robitaille, le plus dévoué de nos collaborateurs.—C,

de la France ; les conquêtes, les souffrances de nos pères, l'abandon de notre mère-patrie ; un nouvel étendard abritant nos destinées, les luttes pour conserver intactes notre langue, notre foi, nos mœurs, toute cette belle civilisation que nous tenons du catholicisme et de la vieille France. Ici, devant nous, aussi loin que le regard humain peut porter, nous entrevoyons l'avenir que la Providence nous réserve : que sera-t-il?

Nous laissons au lecteur de ce livre la solution du problême. Voilà, lui disons-nous, ee peuple jeune encore et plein de vigueur, voilà son affirmation de principes ; jugez-le etdites quel rôle il doit jouer plus tard en Amérique.

Notre läche est de rendre un compte aussi fidèle que possible de la grande démonstration nationale du 24 juin 1880. L'on nous demande de tenir une plume officielle, et de noter heure par heure les incidents de celte journée exelusivement consacrée aux sentiments patriotiques, tâche ardue qui fait taire le langage du cœur et de Fimagination, pour le renfermer dans les strictes bornes du compte-rendu. Nous apportons auprès du monument national, qu'une plume habile élèvera plus tard au peuple canadien-français, des matériaux qui, nous l'espérons, pourront lui servir, et sur lesquels, pour toute inscription, nous gravons profondément les mots et chiffres: « vincr- QUATRE aUIN 1880.»

Endormi aux sons des joyeuses fanfares qui n'avaient cessé de se faire entendre, pendant la soirée du 23, Québec se réveille tout enthousiaste, le 24 juin. Dès einq heures du matin, un peuple nombreux envahit ses rues, ses places publiques, qui toutes sont décorées avee un goût exquis. Partout de la verdure, des arches aux inscriptions patriotiques, des drapeaux aux couleurs nationales, où pluiôt aux couleurs de la France ;

car des deux mères-patries n'est-ce pas elle surtout qui inspirera en ce jour la voix de nos orateurs, l'âme de nos artistes et de nos poëles ? N'est-ce pas cette France, que nous avons perdue el que nous aimons toujours, qui fera le plus fortement battre le cœur du Canadien-Français ?

A sept heures, les enfants de la tribu huronne, qui nous fut toujours fidèle, nous arrivent de Lorette, sous le commandement de leur chef Taourenché {le Point-du-jour). Voilà les associations ouvrières, les sections de la Société Saint-Jean- Baptiste, les élèves de l'Université Laval et du Séminaire ; les délégations que nous envoient nos frères des Etats-Unis, les représentantsde l'Acadie: les députés à l'Assemblée Législative, qui rencontrent ici leurs commettants venus de tous les comtés de la Province ; les nombreux voyageurs que Québec a reçus depuis l’avant-veille : tous se dirigent vers les Buttes-à-Neveu, Plaines d'Abraham, lieu de réunion des sociétés qui devront figurer dans la procession.

L'hermine du professeur apparaît tout auprès du traditionnel costume du collégien ; la magistrature et le barreau, l'homme de profession et l’ouvrier, les classes dirigeantes et les classes dirigées, se sont donné rendez-vous à celte fête de la patrie. Le drapeau blanc fleurdelisé se déploie lentement, au souffle de la brise matinale, à côté du drapeau d’Albion; mille oriflammes se rapprochent, sc croisent et s'éloignent dans la plaine.

Le comité d'organisation avait eu à choisir l'endroit où serait célébré le saint sacrifice de la messe, et d’où partirait la procession. Ce fut d’abord toute une question. Les uns opinaient pour l'Hôpital du Sacré-Cœur, d’autres pour le site de l'ancien collège des Jésuites, et d’autres enfin, pour les Plaines d'Abraham. Chacun de ces endroits éveille de

beaux souvenirs historiques. Le comité, après discussion, décida à l’unanimité, en réservant à la haute approbation de Monseigneur l’Arehevêque de Québec la sanction de ce choix, que la fête religieuse serait célébrée sur les Plaines d'Abraham.

À huit heures, 40,000 personnes sont groupées autour de l'autel, érigé pour la circonstance, sur les Buttes-à-Neveu.

Nous lisons dans les livres saints que Josué plaça les enfants d'Israël sur les monts Garizim et Hébal, pour prononcer les bénédictions réservées à eeux qui demeureraient fidèles à l'alliance du Seigneur, et proférer des malédictions contre les transgresseurs de sa loi ; et que, durant cette solennité, l'Arche d'Alliance se trouva entourée des Prêtres, des Léviles, des Juges, des Officiers et des Anciens du peuple, et fut placée dans

la vallée qui sépare les deux monts. (1)

Cette grande scène biblique est là sous nos yeux, pleine de vie, saisissante de réalité. L’Areche d’Alliance a fait place à l'Alliance Nouvelle, au Christ Homme-Dieu, s’immolant pour le salut du monde. Aujourd'hui comme alors, le sacrificateur est le Grand Prêtre, mais la victime a changé. L’Autel du sacrifice est élevé au-dessus du peuple qui, avee ses Prêtres, ses Lévites, ses Juges, ses Officiers, ses Anciens, l'entoure de toute part. Ici, comme dans la Judée, la terre est le parvis, le ciel la voûte du temple, et l'ornementation en est fournie par Ja nature, Le majestueux Saint-Laurent, qui effleure dans son cours rapide les bases du promontoire, en jetant au vent des notes harmonieuses tirées de ses flots ; le Cap Diamant, couronné de sa formidable citadelle ; Québec ; la vallée de la

“(13 Josué, VIII. 33.

par son des oue la

rivière Saint-Charles ; les Laurentides, détachant, sur le brouillard du matin, leurs cimes altières ; les villages de Beauport, de Charlesbourg, des Loreltes, perchés comme des nids d'aigles ; le champ de bataille des plaines d'Abraham, tressaillant sous les pas d’un peuple, dont, en un jour néfaste, il avait bu le plus pur sang, devenu si fort, si plein de vie: tels sont les larges décors de ce temple grandiose.

Près de l'autel, nous voyons : Nos Seigneursles Evèques des Trois-Rivières et de Sherbrooke ; Son Honneur le Lieutenant- Gouverneur de la province de Québec, et Madame Robitaille ; l'honorable J. G. Blanchet, président de la Chambre des Communcs ; l'honorable Hector L. Langevin, représentant le gouvernement fédéral ; les honorables Dr. Ross, et A. Turcotte, présidents du Conseil Législatif et de l'Assemblée Législative de la province de Québec, précédés des sergents d'armes des deux Chambres ; les membres du Conseil Législatif et les députés au Parlement local ; le maire, les échevins et conseillers, et les officiers de la Corporation de Québec ; le recteur et les professeurs de l'Université Laval ; M. Claudio Jannet, le comte Jules de Foucault, et un grand nombre d’autres personnages, tant du clergé que de la société civile. Plus de

cinq cents prêtres entourent l'autel ou se mêlent à la foule.

Le saint sacrifice de la messe commence. Monseigneur l'Ar

chevêque de Québec va offrir au Dieu des nations l’holocauste

de la nouvelle alliance. Les Zouaves pontificaux, cette pha-

lange sacrée du Canada à qui était confié le drapeau de Carillon, vieille relique d'un passé glorieux, èt auxquels aussi était décerné l'honneur, plus grand encore, d'être, auprès de l'autel, les gardes du Christ, s'avancent au pas de course, sous le commandement de M. B. A. Testard de Montigny.

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Un chœur de six cents voix, soutenu par des fanfares, et un nombreux orchestre, dirigé par monsieur Gustave Gagnon, maître de chapelle de la Basilique, attaque avec entrain le Kyrie de la messe royale de Dumont, harmonisée spécialement pour la circonstance par M. Gagnon.

Le peuple se prosterne el demande à Dieu, à ce Dieu qui a fortifié le cœur de ses pères au moment de la lutte suprême, dans ce même endroit où nos destinées jadis furent changées, de le bénir et de lui conserver la foi, la langue et l'héritage de ses aïeux.

La voix du canon avertit au loin la foule que te moment solennel de l'élévation est arrivé, Tout se tait, tout genou fléchit. L'Hostie sainte est élevée au-dessus de nos têtes. « Sanctus, Sanctus, Sanctus, Dominus Deus sabaoth, Benedictus qui venit in nomine Domini. » Ce spectacle, d'une solennité incomparable, ne s’effacera jamais de la mémoire de ceux qui en ont été les témoins. Qui de nous ne s’est alors senti ému, et ne s’est relevé plus croyant, plus confiant dans notre avenir comme peuple, plus heureux. «L'effet produit, dit le Mercury, journal protestant, fut immense, quand tous eeux qui étaient présents, inclinant leurs têles et priant, on entendit les accents profondément pieux que rapportait l'air du malin. »

La messe terminée, monseigneur l’évèque de Sherbrooke, dont la superbe éloquence a laissé dans Québec des souvenirs si vivaces, esquissa à grands traits l’histoire de la race française au Canada. Nous sommes heureux de pouvoir reproduire, dans ce volume, cette page d’éloquence sacrée, qui a fait verser des larmes et a été spontanément applaudie par un auditoire dont l'enthousiasme était contenue avec peine par la majesté

nt

du saint sacrifice. Voici ce magnifique discours, à la fois si religieux et si patriolique :

Memento dierum antiquorum, cogita generationes eingulas ; interroga patrem tuum, et annuntiabit tibi; magores tuos, et dicent tibi.

Souviens-toi des anciens jours, pense à chacune des générations; interroge ton père, et il te le racontera ; interroge tes ancêtres, et ils te le diront.

(Devr., XXXII, 7.)

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