TRÈS SAINT PÈRE
« Prosternés aux pieds de Votre Sainteté, le président de la Convention Nationale de Québec et le président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Québec, ont l'insigne honneur de lui présenter l'hommage filial et dévoué du peuple canadienfrançais, et de lui exprimer sa piété, sa reconnaissance et ses vœux les plus ardents.
«Les Canadiens-Français sont accourus aujourd'hui des divers points de l'Amérique, dans l'antique cité de Québec, honorée du titre de métropole du catholicisme, dans l'Amérique du Nord, par votre prédécesseur d’illustre el sainte mémoire, et choisie par nous comme siège d’une Convention de toutes les sociétés nationales canadiennes françaises et acadiennes de cemême continent. Notre but, Très-Saint Père, est de resserrer de plus en plus les liens qui nous unissent, de promouvoir nos intérêts matériels, intellectuels et religieux, de réchauffer au cœur du peuple canadien le sentiment de la nationalité. Fils de la France par le cœur et par le sang, nous sommes restés fidèles aux traditions de nos pères, et le Canada est aujourd’hui ee que l’a fait la France de Charlemagne et de saint Louis. Et si le drapeau fleurdelysé ne flotte plus sur nos rivages, nous vivons en paix à l'ombre de la croix plantée par nos pères, arrosée du sang de nos martyrs et conservée par le courage de nos pontifes. Notre foi respectée par la noble Angleterre, devenue il y à plus d'un siècle la maîtresse de nos destinées, fleurit à l'ombre de son drapeau protecteur. La prospérité et le bonheur règnent dans notre province, protégée par la constitution que legouvernement de Sa Majesté Britanni-
que nous a libéralement octroyée, el qui garantira sur les rives du Saint-L'urent comme sur les bords de la Tamise le respect de l'autorité et la liberté du peu.
«L'action visible de la Providence, Très-Saint Père, éclate à toutes les pages de notre histoire ; et si nous allions oublier cette consolante v:rité, si nous laissions faiblir la foi catholique qui seule a conservé notre peuple, si nous fermions l'oreille aux enseignements du Sièze Apostolique pour écouter les voix discordantes de l'erreur, malheur à nous, privés de ce qui fait notre force au milieu de la lutte, nous serions condamnés comme peuple à l'impuissance et à la mort.
€ Aujourd'hui, Très-Sai. vère, le peuple canadien réuni au pied des autels qui l'ont vu naître et grandir, affirme son existence et déclare qu'il veut garder son autonomie, sans jamais permettre q“e les races diverses qui lPentourent lui enlévent son cachet national ; mais avant tout, ? proteste qu'il veut garder sa foi pure et sans lache au milieu des nombreuses erreurs qui travaillent les sociétés modernes et menacent de les faire sombrer.
« Fidèles à l'enseignement de Laval, le glorieux fondateur de notre Eglise, nous croyons que le pontife romain est le successeur de Pierre, qu'il est l'héritier de tous ses privilèges et de sa puissance, ayant reçu mission de conduire la barque mystique de l'Eglise, sans que les flots puissent jamais la briser ni la submerger, Nous vous considérons, Ô Pontife immortel, comme le représentant de Jésus-Christ dans le monde, et vos enseignements comme des oracles infaillibles. Nous vous saluons comme un astre lumineux allumé par la Providence au firmament de l'Eglise, pour guider les rois et les peuples au milieu des éeueils semés sur la voie des nations.
&Nous vous saluons, à Roi Pontife, car les yeux de notre foi voient encore resplendir sur votre auguste front le dialème du Souverain sous la liare du Pontife ; et quelles que soient les luttes qui doivent vous rendre votre royaume temporel, pacifiques ou sanglantes, nous fournirons les armes de la prière, et s’il le faut nous serons prêts à payer de nouveau le tribut de notre sang,
« Pour nous, Très-Saint Père, nous resterons fidèles à la mission que la Providence semble avoir départie à notre jeune peuple sur le continent américain : étendre la connaissance de Dieu et les limites de l'Eglise catholique. Nous n'avons pas oublié avec quel zèle nos pères ont travaillé à cette œuvre
sublime. Nous suivrons s’il le faut, à Ja trace de leur sung, nos martyrs et nos soldats. Aujourd’hui notre peuple peut lever la tête sans peur comme sans orgueil parceque Dieu la visiblement protégé ; aussi lui consacrons-nous les pr'mices de notre joie et de nos pompes triomphales, A Pexemple des Machabées, à qui le patriotisme de nos ancêtres a demandé des inspiralions, nous chantons des hymnes, nous bénissons Dieu hautement, parce qu’il est bon et que sa miséricorde s'élend dans tous les siècles. Avec le Prophète nous célébrons le salut de la patrie, et il nous semble entendre ses accents retentir sur les rives de notre majestueux Saint-Laurent annonçant la joie et l’allégresse ; car Dieu a vraiment changé nos déserts en lieux de délices et les solitudes de nos forêts en jardins du Seigneur,
«Ah! quelle reconnaissance ne devrns-nous pas à la religion catholique, au dévouement de nos évêques et à le tendre sollicitude du Pasteur suprême qui règle les différends des rois sans oublier les intérêts d'un petit peuple perdu dans les forêts par delà l'Océan.
«Aussi, Très-Saint Père, de génération en génération, notre .
peuple restera fidèle aux enseignements du Siège Anostolique ; toujours il confessera la foi du Père vivant et immortel dans la personne sacrée de son successeur.
« Puisse, Très-Saint Père, la divine Providence vous conserver longtemps pour le bonheur de Église et le salut des peuples ; que du sommet du Va'ican, votre voix domine les clameurs confuses qui s'élèvent du milieu des nations, pour les rappeler au respect de l'autorité, à l’éducation chrétienne de la famille, et à la recherche de la science et de la vérité.
« Tels sont, Très-Saint Père, les sentiments qui animent le peuple Canadien-Français, en Amérique, en ce jour de palriotiques réjouissances, el prosternés aux pieds de votre Sainteté, n'ayant lous qu'un cœur et qu'une âme, nous osons implorer humb'ement votre Bénédiction Apostolique sur nos intérêts spirituels et temporels, sur nos familles et sur le pays tout entier.»
P. J. O. Cnauveau, Président général de la Convention.
Il. J. J. B. Couinann, Secrétaire.
J. P. RuÉAUME, Président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Québec, ALpu. PouLior, Secrétaire,
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Pendant la lecture de cette adresse, toute l'assistance se tient debout et monsieur le président ayant demandé aux membres de la Convention s’ils approuvent l'adresse, des applaudissements et des acclamations enthousiastes retentissent par loule la salle.
’adresse est déclarée votée à l'unanimité.
Monsieur le président général annonce que c'est par erreur que le discours de l’hon. monsieur Laurier est inscrit sur le programme pour ce soir ; l'hon. mouasieur Laurier parlera demain.
L'hon. juge Routhier fait le discours suivant sur « le rôle de la race fiançaise en Amérique. »
MESSEkIGNEURS, MESDAMES, MESSIEURS,
«S'il est vrai de dire que la vie humaine est un désert que nous {raversons pour arriver à la véritable Jérusalem, il faut convenir que nous nous trouvons en ce moment dans une oasis charmante, et que les caravanes qui y sont accourues de tous les côlés ne se composent pas d'étrangers, moins encore d’ennemis, Il n’y a pas de Bédouins parmi nous.
« La source auprès de laquelle nous nous rencontrons est en outre admirablement choisie : c’est la source de science et de vertu que le Moïse du Canada, notre premier et notre plus grand évêque, Mgr de Laval, a fait jaillir du rocher de Québec, il y a deux siècles.
«La colonne lumineuse qui éclaire notre marche, c’est l'Eglise catholique, aux pieds de laquelle nous nous sommes prosternés hier, qui nous a bénis, et qui nous a relevés avec cette parole que nous répétait l'éloquent évêque de Sherbrooke : Memento dierum antiquorum.
« Messieurs, la fête qui nous rassemble en ce jour est vraiment bien belle. Elle est touchante et suave comme une fête de famille, imposante et solennelle comme une fête de l'Eglise; et dans la réalité la grande famille canadienne et l'Eglise se réunissent dans celte fête de la Patrie.
« Mais qu'est-ce donc que la patrie canadienne ?
«Hier, messieurs, au moment le plus solennel de cette mémorable journée, elle s’est montrée tout entière à nos regards,
« Devant nous s'élevait un autel sur lequel Le chef vénéré de l'Eglise du Canada offrait la Victime sans lache—symbole d'amour et gage de paix !
«Derrière nous sedressaientlessombres murailles de la vieille citadelle, calme au milieu de ses terrassements énormes, comme un volcan qui sommeille—symbole de force et de colère, mais aussi gage de paix, comme l'autel !
«€ D'un côté la première ligne des maisons de la ville découpait l'horizon, et de l'autre l'œil apercevait au pied des grandes falaises le fleuve majestueux roulant ses eaux profondes.
«Sur nos têles, le ciel étendant les frontières infinies de la patrie universelle ; sous nos pieds, le sol sacré qui aux grands jours de batailles s’est imprégné du sang de nos aïeux, et sur lequel le doigt de Dieu écrivit un jour nos destinées !
« Puis enfin, autour de nous, ondulant cemme les vagues du grand fleuve, la nation entière, représentée par son clergé, sa magistrature, sus militaires, ses députés, ses artistes, ses professions libérales, ses agriculteurs, ses.artisans, et groupés en faisceau vivant qui semblait n'avoir qu'un cœur et qu'une âme.
«Ce spectacle immense et splendide, c'était celui de la Patrie. L'autel, la forteresse, la cité, l'Etat, le sol, le foyer, la famille, les gouvernants, les gouvernés, tout ce qui constitue Ja patrie était là, et nous avions le droit de la contempler, avec un peu d'orgueil national.
« Mais pourquoi la nation s'est-elle ainsi réunie? Et pourquoi nous-mêmes sommes-nous en ce moment rassemblés dans celle enceinte ?
« Messieurs, laissez-moi répondre par un souvenir de voyage qui donnera à ma pensée une expression imagée et facile à saisir, .
QUn jour, en Italie, je gravissais les montagnes de la Sabine, sur les penchants desquelles sont échelonrées les antiques villes d'Albano, Grotta, Terrata, Frascati et Tivoli, J'avais laissé derrière moi les vieilles maisons de Fraseati, et la superbe villa d’Allobrandini, et je montais lentement les hauteurs de Tusculum, comptant pour ainsi dire sous mes pas les larges pavés de la voie latine construite par les empereurs.
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« De femps en temps je m'arrêtais, et je me relournais pour mesurer l'espace parcouru et la hauteur vertigineuse à laqnelle j'étais arrivé. Sous mes pieds se cachaient déjà dans la verdure des bosquets les petites villes que je venais de quitter ; et plus bas, au loin, s'élendait à perte de vue la campagne romaine, sans arbres, sans haies,'sans cullure, solitaire, abandonnée comme un désert ou plutôt comme un immense sépu!cre au milieu duqnel se dressaient les arêtes irrégulières et crou'antes des grands aqueducs romains.
« Et je me disais : Voilà ce que deviennent les anciens peuples! Partout ici je n'aperçois que des ruines. Sur ma gauche, de l’autre côté de ce ravin, s'élevait autrefois Albe-la-longue : il n’en reste plus rien ! Ces amas de pierres, ces tronçons de colonnes renversées qui couronnent le sommet de la montagne, c'est tout ce qui subsiste de Tusculum, la ville chérie de Cicéron ! Et ma pensée franchissant dans son vol l'Europe et l'Atlantique revenait vers la patrie toute palpitante de bonheur. Vivent les peuples jeunes ! m'écriais-je, vive mon jeune pays ! tout brillant de promesses auquel Pavenir sourit et qui peut regarder son passé sans y voir de ces ruines que l'on admire sans doute, mais qui attristent profondément ! Messieurs, cette grande fête nationale dont les spectacles variés se déroulent sous nos regards, c’est une halle dans la marche ascensionnelle d'un peuple ; c’est une station detoute une race sur les hauteurs déjà glorieuses que ses efforts ont su atteindre, et d'où elle veut embrasser l'espace parcouru, sonder du regard la route qui s'ouvre devant elle, pour s'assurer qu’elle suit le droit chemin, et reprendre ensuite sa marche vers les sommets éclatants qui couronneront ses destinées.
« Devant cette race qui ne forme aujourd'hui qu’une seule famille, et qui se contemple elle-même avec un légitime orgueil, devant cette race dont les pères ont civilisé et chrislianisé celle terre d'Amérique, et qui peut se dire fille de Clovis, de Charlemagne et de Saint-Louis, je tremble d'émotion ot de crainte respectueuse parce qu'on m'a chargé de lui dire quel est son rôle dans ce beau pays du Canada qui est devenu sa patrie. La tâche est au-dessus de mes forces et demanderait plus de temps que je n’en ai à ma disposition ; mais je compte sur les sympathies d'un auditoire dont tous les cœurs doivent battre à l'unisson.
« Pour juger sainement de la mission d'une race, il faut nécessairement étudier son histoire et remonter jusqu'à son origine, Les seules lumières du passé peuvent éclairer l'avenir,
«Reportons-nous donc, messieurs, à celle époque mémorable de l’histoire où le seizième siècle va commenrer.
« Le moyen-âge—que l'on a si longtempscalomnié, et anquel on commence à rendre justicea terminé son œuvre de Titan. Du creuset immense où tous les éléments les plus hétérogènes ont été jetés en ébullition, où le paganisme ver moulu est venu s'engloutir, où les barbares poussés par une force invisible sont venus mêler leurs insatiables passions et leurs instincts farouches, où les guerres les plus sanglantes ont entassé pêlemêle les religions détruites, les races décimées, les villes en ruines et les croyances nouvelles, de ce creuset qui rappelle l'antique chaos, est sortie l'Europe chrétienne, grande et forte, drapée de majesté, revêtue d'armes brillantes, plus belle que la Minerve de Phidias.
« Mais, chose triste à dire, aberration étonnante de l'humaine nature, c’est lorsque le christianisme vient d'achever la première partie de son œuvre, el va réaliser tout ce qu'il peut produire de véritable civilisation, et de bien-être social, c’est alors que l’Europe chrétienne, parvenue à l'adolescence la plus brillante de promesses, se détourne du Christ, et croit pouvoir grandir sans lui.
«L'art de la Renaissance va chercher ses inspirations en dehors de Lui. La Réforme va lui enlever une grande partie de la société européenne, qui semble dire au Christ : «Je suis majeure maintenant, laissez moi marcher seule, »
« Et Dieu, voulant punir ce vœu impie, l'exauce, el il décrète qu'il ira prerdre possession d’un mende nouveau.
« Mais qui deviendra l'instrument de celte œuvre divine ? Sera-ce l'Ialie ? Non, parce que l'Art ita'ien retourne au pazanisme. Sera-ce l'Allemagne ? Non plus, parce qu'elle va devenir la mère de la Réfurme. Serasce la France ? Plus tard peut-être ; mais elle ne sera pas la première appelée, parce qu’une partie de son peuple sera bientôt calviniste.
« Cette gloire appartient à l'Espagne, dont le trône est occupé
par Ferdinand le Catholique et par Isabelle de Castille, qui ne sera pas alleinte par le protestantisme, et qui lutte conrageusement depuis huit siècles contre l’Islamisme, le grand ennemi de l'Eglise.
« Aussi, chose bien remarquable, c’est dans lamême année, 1492, que l’illustre Gonzalve de Cordoue chasse définitivement les Maures de l'Espagne, et que l'immortel Colomb découvre l'Amérique.
«Ces deux grandsévénements plaçaient l'Espagne à la tête de la civilisation et la récompensaient de sa luite persévérante contre la domination musulmane. Quelle année glorieuse pour cette noble nation! Elle triomphait enfin de son terrible ennemi, et elle doublait l'univers !
«Je ne connais rien de plus admirable que le génie et le courage du grand chrélien que Gênes, sa palrie, a éconduit, et que l'Espagne accueille ; qui, s’affranchissant des terreurs et des préjugés du vulgaire, dominant les tätonnements de la science, bravant tous les daugers réels et imaginaires, s'élance le premier, tête haute et le regard assuré, dans l'immensité de la Mer Ténébreuse—comme on appelait alors l’Atlantique—et traverse ce formidable inconnu, qui était la terreur de tous les marins de l’époque !
«Je ne connais pas dans l'histoire moderne de spectacle plus sublirne que celui de Christophe Colomb quittant le petit port de Palos. Debout sur la dunette de la Sancta Maria qui porte à son grand mât le royal étendard de la Croix, il salue avec sérénité la foule haletante qui se presse au rivage, et de sa voix sonore il donne cet ordre qu’on trouverait aujourd'hui bien étrange, peut-être même ridicule ; « Au nom de Jésus- Christ, déployez les voiles.»
«Puis, le grand homme rentre dans sa cabine, et prenant la plume, il écrit en tête de son journal de bord : «n nomine Domini nostri Jesu-Christi.»
« Messieurs, ce seul trait suffit à démontrer le caractère éminemment chrélien de l'expédition espagnole en Amérique. L'Espagne y venait au nom du Christ et pour sa plus grande gloire. Dieu voulait établir en Amerique des peuples nouveaux qui remplaceraient ceux que le schisme allait lui enlever en Europe, et dans ce moment c'était l'Espagne qui accomplissait les œuvres de Dieu, gesta Dei.
« Malheureusement ceux qui vinrent après Christophe Coloml