‹ Fête nationale des Canadiens-Français célébrée à Québec en 1880 [microforme]Chapitre 68 sur 212 · MESSEIGNEURS, MONSIEUR LE PRÉSIDENT, ET MESSIEURS · texte numérisé non relu

MESSEIGNEURS, MONSIEUR LE PRÉSIDENT, ET MESSIEURS

S'il est un spectacle sublime et grandiose, c'est de voir tout un peuple reconnaître, par la célébration d’une fête à la fois religieuse et nationale, que le règne de Dieu est le règne de l'ordre, de la justice et de Ja liberté. Un peuple qui dit avoir besoin de Dieu et qui limplore est un peuple fort, intelligent, un peuple invincible. Si donc cette grande fête de la Saint- Jean-Baptiste dont nous venons d'être les heureux témoins, dans la vieille cité de Champlain, doit demeurer dans l'histoire avec un caractère de beauté et de grandeur exceptionnelles, c’est qu’elle a été la solennelle manifestation des sentiments religieux et patriotiques d’un peuple qui croit, qui aime et qui espère.

Aujourd'hui depuis l'Atlantique jusqu’au Pacifique, depuis les régions du Nord jusqu'au fond de la Baie du Mexique, se trouve disséminée une population canadienne-française qui a sa vie à part, parce qu’elle ne veut pas se confondre avec les nombreuses be hetérogènes qui la pressent de tous cô 6s.

Et partout, dans la patrie comme hors de la patrie, les Canadiens aiment à se rallier autour du drapeau de Saint-Jean- Baptiste, et dans un légitime orgueil, ils s'affirment partout, comme les fils des héros qui vinrent, il y a plus de deux siècles, planter sur le rocher de Québec la croix invincible à côté du drapeau fleurdelysé de la France catholique.

Canadiens du Canada, vos frères des Etats-Unis sont venus en grand nombre célébrer avec vous la Saint-Jean-Baytiste et assister à cette Convention dont les résultats, je l'espère, seront grands et durables, 1Is veulent par là vous témoigner qu'ils n'oublient pas les traditions de foi et d'honneur que notre ancienne mère-patrie remit à nos ancêtres comme le dépôt le plus précieux ; qu'eux aussi sont animés d'un noble zèle pour conserver inlactes leur foi, leur langue et leurs mœurs.

Messieurs, ayanten cette circonstance à me faire l' interprète des sentiments de nos frères émigrés, invité à faire connaître leur conditian, leur rôle aux Etats-Unis, je regrette beaucoup que des évè nements pénibles pour moi, soient venus m'enlever

Ve rm.

tous les instants que j'aurais voulu consacrer à la composition de ce discours. Mais on m'assure—et j'ose l'espérer—que ma bonne volonté suffira pour me gagner les bienveillantes sympathies de cette assemblée savante et distinguée.

I ne faut pas s'étonner, Messieurs, de rencontrer des Canadiens presque partout sur ce continent d'Amérique. Un poëte a dit que nos pères étaient

« Prêtres, laboureurs et soldats. »

Il aurait pu dire avec non moins de vérité qu'ils étaient : «Prêtres, voyageurs et soldats. » C'est par nos frères, en effet, que ce continent d'Amérique a été traversé en tout sens, alors qu'il n’était qu'une immense solitude. Pendant qu’une colonie française s'établit sur les bords du majestueux Saint- Laurent, Joliet explore le Mississipi, Le Moyne d'Iberville est à la Louisiane, La Salle est au Texas, Juchereau de Saint Denis se rend jusqu'à la cité de Mexico, De la Vérendrye traverse les

Montagnes Rocheuses, en un mot nos braves et nobles ancêtres

ont été les premiers à explorer l'Amérique du Nord, et partout ils ont laissé des traces de leur glorieux passage. fci ce sont des postes militaires, là des missions, ailleurs ils colonisen!, fondent des villes, établissent des postes pour le commerce el se mellent en rapport avec les sauvages sur lesquels ils exercent la plus grande influence.

Messieurs, cet esprit d'aventures fait encore tellement partie de notre caractére national, que vraiment, je le crois, si jamais l'on découvre le pôle Nurd on trouvera là un bon et brave Canadien.

Cet amour des voyages, ce goût du nouveau, est sans doute pour quelque chose dans celte déplorable émigration des Canadiens aux Etats-Unis. Mais cette émigration est telle qu'elle doit nécessairement avoir d'autres causes plus fortes et plus générales.

Est-ce le manque de patriotisme qui pousse, comme on l’a dit, les Canadiens sur le sol ou dans les manufactures de la République américaine ?

Certes, non. Le droit d'émigrer est de soi naturel à l'homme et il n'est pas nécessaire de vivre dans son pays pour être un vérilable patriote, Si l'on connaissait mieux les œuvres des Canadiens aux Etats-Unis, les hommes qui président aux des-

tinées. de notre peuple les. entoureraient. des plus grandes

sympalhies. Les faits pourtant parlent assez haut. Quand là, sur celle terre protestante des Etats-Unis, on voit des églises canadiennes surgir comme par enchantement, des écoles canadiennes s'établir aussi vile que les moyens et les circonstances le permettent, quand la langue française se parle, qu’elle s’imprime dans bon nombre de journaux, quand notre population vit toujours de sa propre vie, selon les mœurs el coutumes du pays, qui pourrait nous accuser, nous Canadiens émigrés, de manquer de patriotisme? qui pourrait ne pas reconnaître que nous tenons fortement à demeurer ce que nous sommes, Canadiens Français catholiques ?

Est-ce le luxe, l'intempérance et la parure qui dépeuplent les bords du Saint-Laurent, qui enlèvent à ce jeune pays tant de cœurs et tant de bras ?

Missionnaire aux Etats-Unis, vivant depuis nombre d'années au milieu de mes compatriotes émigrés, je puis certifier que le luxe, l'intempérance et la paresse, que l'on donne quelquefois comme causes de l'émigration, ne sont crerlainement que des causes exceplionnelles, si je puis ainsi parler,

A mon humble avis, la cause réelle et générale de l’émigration des Canadiens aux Etats-Unis repose dans le faux système d'économie politique suivi depuis nombre d'années au Canada. On a semblé oublier que la richesse du pays devait avoir pour source première l'agriculture et la colonisation. Le développement des richesses de notre sol aurait été suivi naturellement de l'industrie et du commerce. En voulant renverser l'ordre naturel des choses, commencer par le commerce au détriment de l’agriculture et de l’industrie, on a obtenu les résultats que nous voyons. Le peuple est pauvre, el il émigre parce qu'il est pauvre.

La preuve de la vérité de ces avancés, messieurs, c’est q'i'à l'heure où je parle, des hommes éclairés et dévoués à leur pays poursuivent, en faveur de la colonisation et de l’agriculture, une croisade qui, il faut l'espérer, sera très-fructueuse. Et constatons avec bonheur que ces amis de la colonisation sont puissamment aidés par le clergé et les hommes politiques dans leur noble et patriotique entreprise. Hâtons-nous de nous emparer du sol ; hätons-nous de fixer avantageusement nos Canadiens dans nos fertiles et immenses vallées, et nous aurons posé une digue puissante au flot toujours croissant de l'émigration.

La presse canadienne s'occupait dernièrement à découvrir

le nombre de nos compatriotes vivant actuellement sous le drapeau de la République voisine. J'ai suivi cette discussion avec beaucoup d'intérêt; j'ai comparé les uns aux autres les chiffres donnés, et après un examen sérieux, je suis demeuré d'opinion que nous avons au moins de cinq à six cent mille Canadiens disséminés dans la vaste République Américaine. Et ce chiffre augmente tous les jours d’une façon extraordinaire. Je pourrais nommer plusieurs localités, aux Etats-Unis, où dans l'espace de ces quatre ou cinq dernières années, la population canadienne a plus que doublé.

Certes, messieurs, ce sont là des faits tristes à constater. Mais si l’on veut être utile. il faut dire la vérité.

Messieurs, si des circonstances ont poussé tant de nos compatriotes vers les Etats-Unis, 1} ne faut pas croire cependant qu'ils oublient la patrie. Non certes, le plus grand nombre d’entre eux désirent revenir vivre et mourir au pays. Combien m'ontsouvent répété que s’ils parvenaient à acheter une terre, où à payer une terre déjà achetée, immédiatement ils reprendraient la route du Canada. En effet, tous comprennent que le sort de l’agriculture est de beaucoup préférable à celui des familles obligées de travailler dans ces serres-chaudes qu'on appuile manufactures, el où sont entassés pèle-mèle hommes, femmes et enfants. Tous comprennent que le travail dans les manufactures est non-seulement pénible, mais qu’il n’est pas du tout favorable à la santé, ni aux bonnes mœurs. Je dois dire cependant, messieurs, à l'honneur de nos compatriotes émigrés, qu’en général ils ont triomphé jusqu'ici des difficultés et des dangers de leur situation.

« La plupart de ces remarques, messieurs, ne s’adr£:ssent pas aux Canadiens de l'Ouest, dont le sort est bien différent. On peut dire de ceux-ci qu'il sont chez eux. Leurs pères ont bâti nombre de villes qui pendant assez longtemps ont été purement canadiennes, et aujourd’hui les Canadiens de l'Ouest reconnaissent les Etats Uuis comme leur seconde patrie.

« Je reviens donc aux Canadiens de l'Est, qui sont les seuls dont il soit question, lorsqu'on parle d’émigration.

« Messieurs, parmi les regrets les plus vifs éprouvés par les émigrés canadiens, il faut mettre, en première ligne, ceux de se voir (trop souvent éloignés d'une église catholique et d’être desservis, pour un bon nombre, dans une langue qu’ils ne comprennent pas. Alors les dangers sont grands et l'épreuve

est terrible. Cependant, en dépit de toutes les circonstances, nos frères émigrés en général ont conservé vive et forte leur foi catholique, et depuis que la Province leur envoie des missionnaires canadiens, ils accomplissent des merveilles qui jettent dans l'étonnement les protestants qui les entourent. Mais malheureusement, il n’y a pas encore aux Etats-Unis assez de prêtres canadiens pour le bien spirituel de nos compatriotes ; il n’y a pas assez de religieux, ni de religieuses, quoique nous ayons déjà les Pères Jésuites, les Pères Oblats, les Sœurs Grises, les Sœurs de la Congrégation, les Sœurs de la Providence, les Dames de Jésus-Marie et les Ursulines. «La moisson est grande, elle est immense, et les ouvriers sont peu

nombreux. »

« Messieurs, je crois que ce n’est pas sans un dessein providentiel que les Canadiens sont comme irrésistiblement poussés vers lous les points de la vaste république américaine, M, le Président l'hon. M. Chauveau, vient d’exprimer cette vérité, et l’autorité de sa parole me confirme dans ma croyance. Le Canada, on l'a souvent répété, est appelé à jouer en Amérique le rôle de la France en Europe. Et nous, Canadiens des Etats-Unis, si nous sommes fidèles à notre vocation nationale, nous rendrons indubitablement un grand service à la république qui nous donne asile et subsistance, en lui faisant connaître et apprécier, par nos œuvres el par toute notre conduite, le Dieu de notre amour et de nos adorations. Un fait étonnant doit nous convaincre de cette vérité. Avant la conquête, messieurs, où se sont formés avec, le plus de fanatisme, les projets de nous anéantir ? D'où sont parties ces bandes cruelles qui, non contentes d'assouvir leur fureur contre nous, s'acharuaient davantage à piller et à profaner nos églises et nos croix catholiques ? Et quand le Canada, abandonné par la France, succomba dans un dernier mais glorieux combat, qui se réjouit à la pensée que c'en élait fait de la nationalité canadienne, de sa langue et de sa foi ?

« Messieurs, nous le savons tous, c'est dans la Nouvelle- Angleterre, que nous avons rencontré nos plus fanatiques ennemis. Ce sont ces colons anglais qui voulaient et qui croyaient nous avoir tués ; mais nous vivons encore non seulement sur les bords de notre Saint-Laurent, mais chez ceux-là mêmes dont les pères avaient désiré nous anéantir, et nous vivons là avec nos prêtres, nos religieux et nos reli-

DES CAN2ZIENS-FRANÇAIS, 307 | gieuses, bâälissant des églises, fondant des écoles, demeurant toujours canadiens et catholiques.

« Messieurs, à qui la victoire ? À nous peuple canadien que protége si visiblement la Providence, ou aux habitants de la Nouvelle-Angleterre dont Dieu s’est servi pour nous éprouver afin de nous rendre plus forts ?

« Messieurs, puisqu'il paraît évident que la nationalité canadienne est appelée à exercer une grande et sainte influence sur les destinées de l'Amérique du Nord, il faut que partout nous rivalisions de zèle pour réchauffer dans les âmes la vraie foi, principe de toute vie et de toute grandeur nationale ; pour conserver notre langue française si riche etsi catholique ; pour conserver pures et intactes nos mœurs canadiennes si belles par leur franchise et leur simplicité. Mais, surtont et avant tout, n'oublions jamais de suivre l’infaillible direction de l'Eglise. Nous lui devons obéissance, puisque nous avons mission de la servir, Par ce moyen nous serons forts et nous marcherons heureux et libres sous l'impulsion d’une même foi, d'un mème amour et d’une mème espérance. »

En terminant, il prie le rév. monsieur Bédard, curé de Fall- River, Massachusetts, de compléter les renseignements qu’il vient de donner. Sur l'invitation des membres de la Convention, dont monsieur le président se fait l’interprête, le rév. monsieur Bédard ajoute aux renseignements donnés par le rév. monsieur Pager et fait le discours suivant :

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