‹ Fête nationale des Canadiens-Français célébrée à Québec en 1880 [microforme]Chapitre 7 sur 212 · IX · texte numérisé non relu

IX

Il y aurait une jolie étude à faire sur nos fêtes publiques en général. Nous ne sommes pas Français pour rien. Les dé- 1 monstrations et les appels à la gaîté sont toujours les bienvenus parmi nous.

Nous avions autrefois nos fêtes de paroisse, qui ne différaient de la Saint-Jean que par les nombreuses visites que se faisaient les campagnes avoisinantes. C'était un branle-bas général. La côte entière s’en mêlait. On festoyait à bouche 4 que veux-tu : de vraies saturnales, en bien des cas. .

Si bien que Mgr de Pontbriant entreprit une réforme

à cet égard. Il attaqua également les fêtes de corpora- k tions de métiers, lelles que la Saint-Eloi des forgerons, et la 8 Saint-Thibault des charbonniers. (C'était en 1755. Si

Plus tard, en 1804, lorsque Mgr Denaut supprima la fête de Beauport, on sait le lapage qui enrésulta. Une insurrection en us règle eut lieu dans une partie de la paroisse, La justice s'en à 7)

mêla. Ce fut toute une affaire.

Au fur et à mesure que l’occasion s’en présentait, nos évé- ‘4 ques abolissaient ces réjouissances. Ce fut Mgr Signaï qui y 1 porta la dernière main, vers 1834, en même temps que M. Duvernay organisait la Saint-Jean-Baptiste.

Je ne sais si l'on a essayé, sous le gouvernement français, de nous imposer la Saint-Louis. Je n’en ai vu de trace nulle part.

La Saint-Louis a dù être observée par la noblesse française venue en Canada et même par Ja noblesse canadienne, qui tenait à la cour de France rar ses rarchemins ; mais notre peuple, breton et normand avant tout, n'a jamais m's le 25 août au niveau de son jour par excellence, la Saint-Jesn.

Vers 1825, quelques ciloyens de Québec, qui sentaient le besoin de nous doter d’une fèle nationale, voulurent introduire la mode de la Saint-Louis ; mais, après une dizaine’ d'années d'existence, celle nouveauté disparut vers 1834, au moment où M. Duvernay fondait la Saint-Jeun-Baptiste.

Les membres de la Saint-Louis, recrutés d'abord dans la classe commerciale, professaient une foi politique et nationale hostile à l’Angleterre, ou tout au moins à sa manière de nous gouverner. Les ouviiers et les entrepreneurs du faubourg Saint-Roch s’y associèrent en grand nombre.

Dans le comté de Terrebonne, la Saint-Louis donnait lieu à une importante foire aux chevaux qui se continue. Autrefois dans «les bonnes années,» c'était l’occasion d'une série de fêtes qui duraient trois et quatre jours.

On vient de le voir, les éléments constitutifs d’une fête natio- | nale existaient parmi nous dès le commencement de ce siècle, Jusque-là, notre race avait été presque seule à se partager le Canada, mais cette situation allait changer. Les Anglais apportaient la Saint-Georges, les Ecossais, la Saint-André, les Irlandais, la Saint-Patrice. Cette dernière avail même été célébrée aux Trois-Rivières, en 1776, par les troupes du congrès de Philadelphie. Quelque chou d’analogue devenait néces-

Nos hommes politiques, de leur Oncnavu

saire parmi les Canadiens.

côlé, cherchaient un moyen d'action de ce genre. un exemple dans la tentative de la Saint-Louis. Il fallait un drapeau commun aux patriotes, un cri de ralliement. Tout était préparé pour cela. On attendait un homme qui sût donner le signal. Pour peindre ce moment déeisif, je dirai un peu comme Boileau : «Enfin Malherbe vint ! »

Enfin, Duvernay vint ! Son instinct admirable

Réunit la Saint-Jean sous la feuille d'érable.

L'industrieux castor tressaillit dans les bois.

De clocher en clocher chanta le coq gaulois : « Nos institutions, notre langue et nos lois ! »

Car il me semble que la chose est claire : à l'instar des citoyens de Québec, M. Duvernay cherchait à nous procurer une fête nationale. Il eut le coup d’œil plus juste en choisissant la Saint-Jean-Baptiste, déjà entrée dans nos mœurs, que la Saint-Louis, ou tout autre patronage. Ilen agit de même à l'égard des emblèmes et de la devise, que la coutume avait sanclionnés.

Une anecdote a élé racontée comme élant apparemment ce qui avait donné à M. Duvernay l'idée d'adopter saint Jean- Baptiste à titre de patron du pays. Je n’y crois pas, puisque les notes ci-dessus attestent d’un fait bien autrement considérable. Voici l’anecdote : Durant la guerre de 1812, plusieurs miliciens, portant le nom de baptême de Jean-Baptiste, répondaient à un appel. L’officier anglais s'en montra très-élonné. « Mordine ! s'écria-t-il, ce sont tous des Jean-Baptiste !» Le mol «Jean-Baptiste » s’appliqua parmi les militaires, aux Canadiens-Français. Ce nom devail aussi être regardé comme

«civil, » puisque dans le Spectateur, publié à Montréal en

re

1813 on lit plusieurs lettres d'un patriote qui signe : Jean- Baptiste.

Les voies étaient préparées. La Saint-Jean-Bapliste aveit une existence deux fois séculaire sur les bords du Saint-Laurent. Au lieu de créer, d'innover, d'improviser, il suffisait de mettre en pratique des idées reçues et de leur donner du corps.

«Heureux, dit Sainte-Beuve, ceux qui sont d’un pays, d’une province, qui en ont le cachet, qui en ont gardé l'accent, qui font partie de son caractère. »

Les mots: «fèle de Saint-Jean-Baptiste, » réveillaient chez les Canadiens des souvenirs puissants. C'était l’un des beaux jours que nos ancêtres aimaïent à célébrer. En le choisissant, M. Duvernay agit avec un instinct, un tact parfait, ce qui assura une longue existence à sa fondation.

Deux ans après, le Canadien (1836) adoptait pour emblème le castor et la feuille d'érable, lesquels, à partir de ce moment, se répandirent dans toutes nos paroisses.

Il ne nous manque plus qu’un chant national ; mais, par exemple, c'est bien le merle blanc à trouver! Heureusement, nous avons assez de chansons, frappées à notre effigie, pour nous passer longtemps d’un hymne façonné dans les règles. Pour ma part, je préfère la Claire Fontaine, ou Vive la Canadienne, à toutes les Marseillaises. C'est moins brutal et non moins poélique,

L'éloge de M. Duvernay a été fait à bien des reprises. ce me bornerai à dire que, dans sa jeunesse (1845 à 1825), aux Trois-Rivières, il manifestait constamment des qualités d'orga-

nisateur au-dessus de l'ordinaire. Chargé de la voierie de la ville, il transforma les rues, les nivela, en fit ouvrir de nouvelles et déploya une énergie rare, jointe à un talent d'initialive dont on tirait d’heureux présages pour son avenir. La tradition locale nous redit assez gaillardement comment il s'y prenait pour proeurer à ses pompiers les primes offertes à leur activité, car il élail chef d’une «compagnie de feu.» La tradilion nous dit aussi par quel procédé il templaça le vieux marché par un neuf, et comment il parvenait à faire vivre ses journaux. Ces derniers mouraient parfois, mais renaissaient de leurs cendres plus vigoureux que jamais ; il en était parlé dans le pays.

Quand il alla à Montréal fonder la Minerve (1826), nombre de gens avoient confiance dans son éloile, Lorsqu'il fut emprisonné (1832) pour avoir défendu les droits populaires, son nom devint cher aux patrivtes. Bientôt après (1834), il s’entoura d’un nouveau prestige en fondant la Société Saint- Jean-Baptiste.

DENJAMIN SULTE.

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