‹ Fête nationale des Canadiens-Français célébrée à Québec en 1880 [microforme]Chapitre 79 sur 212 · MESSEIGNEURS, MONSIEUR LE PRÉSIDENT, ET MESSIEURS · texte numérisé non relu

MESSEIGNEURS, MONSIEUR LE PRÉSIDENT, ET MESSIEURS

« Le voyageur qui parcourt les Etats-Unis s'étonne de retrouver des groupes français ayant conservé la religion, la langue, les mœurs et la physionomie de leurs ancêtres. Ces groupes forment pour ainsi dire des essaims à part dans la vaste ruche américaine. Ils ont résisté à cette force d’assimilation qui semble irrésistible à tant d’autres émigrants, à cette tendance vers l'uniformité qui se manifeste chez nos voisins jusque dans l’alignement systématique de leurs rues, jusque dans le grêle et le provisoire de leurs institutions. A tout prendre, en effet, les Etats-Unis, hommes et choses, portent le caractère d’une improvisation : qualités brillantes, défauts nombreux et sérieux.

« Nos compatriotes émigrés sont restés étrangers en général au mouvement de la politique—la plus absorbante peut-être de toutes les politiques — puisqu'on a dit avec raison qu'un

Américain a pour besogne, chaque semaine, d’élire quelqu'un ou de conventionner quelque chose : cela soit dit avec déférenee pour l'importante convention qui siège en ce moment.

« Comme règle, le Canadien habite l’Union avec l'intention de revenir au milieu des siens. Rien ne saurait remplacer dans son cœur l’image de la patrie absente. Son plus ardent désir c'est de prendre un jour la route du pays natal pour y passer les dernières années de sa vie dans le calme et le repos, en attendant qu'il lègue ses cendres à la terre sainte d’une paroisse canadienne, en compagnie des cendres de ses ancêires, à l’ombre de la croix vénérée.

« Dans l'Est, le très-grand nombre des Canadiens travaillent dans les fabriques. Ils y sont employés à diriger les métiers sans nombre qui ont tant contribué à la richesse industrielle de ja république voisine. Depuis longtemps on les recherche comme les ouvriers les plus habiles, les plus honnêtes, les plus industrieux. Maïs nous voudrions pouvoir dire qu'ils sont tra tés autrement que comme des machines à production. Les autres émigrants se partagent les diverses occupations qu'ils ont pu trouver dans les endroits que le désir ou le hazard leur a désignés pour séjour, s’adonnant aux arts mécaniques, aux professions libérales, et trop souvent, helas ! au labeur si pénible et si incertain de l’homme de peine. On trouve les cultivateurs principalement sur les bords du lac Champlain, qu'ils vont franciser jusqu’à l’ancien fort de Carillon—noble nom que l’on évoque toujours avec orgueil !— conquérant à Jeur tour par la force pacifique du travail, les lieux mêmes que leurs ancêtres ont conquis à la pointe de leurs vaillantes épées.

« A l'Ouest, les Canadiens sont dispersés dans le Michigan, le Wisconsin, l'Ohio, l'Illinois, le Missouri, le Minnesota, le Dakota, le Montana, et jusque sur les bords du Pacifique. Un assez grand nombre de ces aventureux pionniers s’adonnent à Ja culture de la terre, d’autres habitent les villes fondées d'ordinaire par leurs ancêtres. A entendre les noms de certains lieux de l'Ouest, on respire comme un parfum du Canada. Des villes ou des villages s'appellent La Salle, Joliet, P. Marquet, LaVérendrye, Nicolet, en l'honneur de ces découvreurs célèbres ; vous pouvez voguer sur les rivières Montréal, le Petit-Canada, la Canadienne, la Brunette, au bruit des chants légendaires de nos vieux voyageurs ; et puis, que de localités

portent les noms des saints patrons de nos paroisses des bords du Saint-Laurent! Certaines campagnes semblent transplantées comme par enchantement du Canada sur les rives de l'Ohio, du Missouri et du Mississipi, tant leur tournure, tant leur coupe sont restées françaises.

« Après ce rapide aperçu, on se demande quelles causes ont bien pu déterminer ces milliers de Canadiens à chercher un asile sur la terre étrangère. Interrogé par un certain nombre d'ouvriers sur le meilleur moyen d'améliorer leur sort, un homme d'Etat anglais, lord Derby, leur disait : « Emigrez! Emigrez!» On comprend que l'émigration puisse être un soulagement, même une saignée nécessaire, pour une population aussi dense et aussi resserrée dans son expansion que l'est la population des îles britanniques. Mais il ne saurait en être ainsi pour un jeune et vaste pays comme l’est le Canada, abondant en ressources de toute sorte, et qui, loin de souffrir d’une surabondance de population, pourrait nourrir un surplus de plusieurs millions d'habitants.

« Cetle question de l'émigration des Canadiens aux Elals- Unis fait depuis longtemps l’objet des préoccupations de notre clergé, de nos hommes publics, de tous ceux qui s'intéressent à l'avenir de notre race; depuis longtemps on l'agite et on la discute sous toutes ses faces, au parlement et dans la presse, sans pouvoir la résoudre ; elle a conservé malheureusement une actualité saisissante, et les promoteurs de celte convention ont cru devoir lui donner une place importante dans leurs délibérations. C'est cette même question qu'il m'incombe d'aborder en cette circonstance. Pareille tâche serait, je l'avoue, bien au-dessus de mes forces si elle n'avait élé remplie en bonne partie par plusieurs orateurs distingués, notamment par l'éminent évêque des Trois-Rivières, qui a traité ce sujel avec une autorité incontestable.

« Il n'est pas rare d'entendre dire, en parlant de :’émigration canadienne aux Etats-Unis, qu'elle est un fléau pour notre pays. Eh bien, n'allez pas croire que ce fléau date d’hier. L'arbre national poussait à peine ses premières tiges sur les bords de notre grand fleuve que déjà il en était battu. Le vieux ‘* fort et habitation de Kébec ”—pour employer l’expression de Champlain—s'élevait à peine sur les hauteurs de Stadacona que les jeunes hommes de la colonie naissante s’enfonçaient dans la forêt el jusque sur les rives lointaines des lacs

de l'Ouest pour y faire la chasse et la (raite avec les Sauvages.

« Celte fureur du changement et des aventures prit des proportions si alarmantes pour une population composée seulement de quelques milliers d'âmes, que les gouverneurs durent | lancer des édits défendant les départs de la colonie, sans congés,

(II sous les peines les plus sévères. Sans tomber dans les exagé-

1 rations qui ont cours sur le sujet, il n’en reste pas moins le fait | d'une émigration constante, dont le chiffre absolu ne peut pas

être très-grand, mais dont le chiffre relatif est considérable.

Un courant d'émigration assez régulier continua de se diriger vers l'Ouest après la cession du pays; il n’a pas été sans résultats salisfaisants ; car on lui doit d’avoir fondé, avec une étonnante perspicacité, la plupart des centres aujourd’hui les plus populeux et les plus florissants de cette contrée. Les | Etats américains plus rapprochés reçurent toujours leur part

| de cette émigration. Maïs ce ne fut, à vrai dire, qu'à la suite des troubles de 1837 et 1838 que ce mouvement commença à | prendre une certaine importance. Beaucoup de personnes LÀ compromises dans les luttes que l’on venait de livrer pour UT conquérir nos libertés, allèrent se réfugier dans les établisseli ments de Champlain, Corbeau, Plattsburgh, Saint-Albans, (il qui

Burlington et autres, où ils ont formé des groupes compactes. « C'était Ja seconde émigration causée par des raisons poli-

moe DUR + SR

Li | tiques, car il ne faut pas oublier qu'au lendemain de la ces- (il sion un grand nombre d'officiers, de seigneurs et de riches (| LU repassèrent en France, abandonnant à son malheureux sort la alu colonie qui serait restée presque sans chefs si le clergé, auquel ti nous devons tant, n’eût fait de sa cause la sienne et ne lui eût témoigné un inaltérable attachement.

«Plus tard, l'Ouest, y compris le Haut-Conada, continua d’atlirer des émigrants, tandis que d'autres, séduits par l'appât de salaires élevés, allèrent grossir les centres industriels .. de la Nouvelle-Angleterre. Ceux-ci furent les pionniers d’un | mouvement assez considérable pour que l'on prévoie le jour ani | où noire race aura réussi à franciser une bonne partie de l'Est | américain.

Page 1