‹ Fête nationale des Canadiens-Français célébrée à Québec en 1880 [microforme]Chapitre 80 sur 212 · FRET 7 CT · texte numérisé non relu

FRET 7 CT

h « Combien avons-nous perdu par ces émigrations ? Les opi- | il | nions les plus diverses règnent sur ce point, mais je ne crois qu pas que l'étude raisonnée du développement de notre race, de | nos régistres de l’état des personnes et de nos recensements |

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justifient certaines conclusions qui me paraissent les unes tout-à-fait insoutenables, les utres fort exagérées. Le mal n'est-il pas asscz profond sans qu'on lui donne des proportions désespérantes ?

« Il est prouvé aujourd'hui que notre race redouble tous les vingt-huit ans. Or, comme il y avait, d’après le recensement et autres documents du temps en 1765, 84,000 français au Canada, dans l’Acadie et dans l'Ouest, et qu'il est survenu quatre périodes de redoublement de 1765 à 1877, cette progression donnerait pour cette dernière année un chiffre de 1,334,000. En 1871, les provinces d'Ontario, Québec, Nouveau-Brunswick et Nouvelle-Écosse comptaient 1,082,000 personnes d'origine française, auxquelles on peut ajouter près de 20,000 pour l'Ile du Prince-Edouard, Manitoba et le Nord- Ouest canadien, soit un total de 1,102,000, chiffres ronds. 1! reste donc disons environ 225,000 âmes comme maximun possible pour les Etats-Unis en 1877, ou à peu près 250,000, maximum possible en 1880.

« Et ces chiffres je les emprunte à la plus grande autorité en statistique qui soit parmi nous, à M. J.-C. Taché—l’auteur de celle œuvre monumentale : le recensement de 1870—qui a été proclamé par des juges compétents en Europe comme l’une des publications les plus claires et les plus savantes du siècle dans le genre.

Jamais peuple n’a obtenu à un plus haut degré que le nôtre celte récompense dont parlent les livres saints : « Les enfants sont un héritage du Seigneur et la fécondité est une récompense, » Jamais peuple n’a fait preuve, que nous sachions, d'une pareille puissance de reproduction, à part les Hébreux en Egypte ; mais nous ne saurions arriver à des chiffres plus imposants sans nous trouver en contradiction avec toutes les données de la statistique.

« Et le résultat que je viens de signaler, n'est-il pas étonnant, prodigieux? {1 n’est pas venu au Canada plus de 15,000 Français jusqu’en 1760 ; or je défie qui que ce soit de citer, dans l’histoire du monde, en dehors d'Israël, un seul groupe qui ait produit une lignée aussi forte et aussi vigoureuse dans un pareil laps de temps. Un redoublement de population, tous les vingt-huit ans, par le seul croît de l'excédant des naissances sur les décès, c’est presque le double du croit des races les plus fécondes qui habitent aujourd’hui la terre.

« Quelles sont les causes de cette émigration ? Elles sont multiples, mais je veux avant tout rechercher les principales, celles qui agissent sur la population présente. Pour la plupart, elles diffèrent des causes qui se font sentir dans d'autres pays et que l'on peut énumérer comme suit: la densité de la population, le service militaire, les impôts, la persécution politique ou religieuse.

« D'abord, notre peuple a le goût du voyage, le goût des aventures. Un certain fonds de mobilité dans notre caractère national, nous porte à rechercher le nouveau, "incertain, l'inconnu. L'amour du lucre était pour beaucc. , dans les courses à travers les bois au temps de la domination française, mais le besoin d'aventures élait le mobile principal qui poussait tant de jeunes gens dans les solitudes les plus reculées, où d'ordinaire ils finissaient par périr ou se sauvagiser. C'élaient se... doute les précurseurs de ceux qui—incapables de comprendre ce que la véritable empreinte française porte de beau et de grand—se laissent angliciser ou américauiser.

« Cet amour du voyage et des aventures existe encore à un haut degré parmi nous, à tel point qu’on retrouve le Canadien à toutes les zônes de ce continent, depuis les glaces du pôle jusque sur les sables embrasés des tropiques, ce qui a fait dire au célèbre P. de Smedt : ‘‘ Et dans quel endroit du désert les Canadiens n'ont-ils pas pénétré ! ” Aussi cette cause de l'émigration ne saurait être réprimée par aucune mesure autre que l'éducation ; car l’âge d'or même, si jamais il s’établissait au milieu de nous, n'y porterait pas complètement remède.

« Une autre cause est cette impulsion mystérieuse, indéfinissable, qui pousse le: .ummes à se mouvoir par grandes masses, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, plus particulièrement de l'Orient à l'Occident, et qui a commencé au moment où Dieu bénissant Noé lui a dit : ‘* Croissez el multipliez, et remplissez la terre. ”?

« Cel instinct de locomotion ct de déplacement par groupes n’est päs exclusif aux Canadiens-Français. 1Il se manifeste avec plus de force encore dans certaines parties du continent, dont la condition géographique est assez semblable à la nôtre avec l'avantage d’un climat plus doux.

« À ce sujet, j'ai entendu sonner quelquefois l'alarme par des personnes d'une sensibilité patriotique peut-être excessive — mais que je préfère de beaucoup à l'insensibilité de ceux

qu'aucun danger réel ou imaginaire de la patrie ne saurait émouvoir— parce que la province de Québec n’a pas grandi aussi rapidement de 1861 à 1871 qu'elle l'avait fait auparavant et qu'elle eût surtout pu faire, étant donnée la fécondité de notre race tn situ.

« Qu'ils me permettent cependant de leur dire que la situation n'est pas aussi sombre qu'ils l’imaginent. La province de Québec se serait sans doute développée plus promplement si elle n’eût pas écoulé de son sang généreux vers la Nouvelle- Angleterre, Manitoba et Ontario; mais il n'y pas dans le fait, tel qu'il existe, raison de désespérer de l'avenir, oh! non. Je prévois même le jour, où la province prenant un élan encore inoui, exercera dans la Confédération un rôle égal sinon supérieur à celui de toute autre province, à cause de la grande étendue de son territoire—comparable à ce'ui de la France— de la vigueur de sa population, et de l'admirable variété de ses ressources agricoles, forestières, minérales et maritimes, qui ne se trouvent nulle part peut-être réunies au même degré.

«On a l'habitude de nous comparer à l'Union américaine lorsque l'on veut amoindrir notre pays et ses institutions. Eh bien, laissez-moi vous citer trois états de la Nouvelle-Angleterre, qui me permettront de montrer que l'un a augmenté sa population dans une proportion moindre que celle de la province de Québec, de 1861 à 1871, et que les deux autres ont même vu décroitre le chiffre de leurs habitants. La population du Vermont s’c.t élevée de 315,098 en 1861 à 330,359 en 1871, soit dans une proportion moindre que celle de Québec ; loin de grandir ou même de rester stationnaire, le Maine qui comptait 628,729 âmes en 1861 n’en avait plus que 626,915 en 1871, et le New-Hampshire qui avait 326,073 âmes en 1861 voyait sa population réduite à 318,300, dix ans plus tard, soit une diminution de 7,773 (1). Dans le même laps de temps, la province tant dépréciée de Québec avait au moins ajouté 79,950 âmes au chiffre de ses habitants. C'est ainsi que le progrès n’est pas loujours ici aussi lent qu’on l’imagine, quand on nous compare à ce qui se passe de l'autre côté de la frontière.

« Je dois ajouter que les migrations ne sont pas les seules

(1) Le dénombrement qui vient d’avoir lieu aux Etats-Unis démontre que les états du Maine, du New-Hampshire et du Vermont n’ont pas ajouté, réunis, 50,000 âmes à leur population, de 1870 à 1880.

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