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LES JOUTES

On ne peut considérer les fêtes saisonnières des monts et des eaux comme instituées pour rendre un culte aux montagnes et aux rivières, non plus que pour commémorer tel ou tel événement du cycle de la végétation ou du cycle solaire. Elles apparaissent comme des fêtes d'alliance réunissant en un lieu traditionnel, devenu vénérable, les membres d’une communauté locale, aux moments pathétiques de l’année où ils vont changer de genre de vie. Pourquoi s’y tenait-il des joutes de danses et de chants ? Pourquoi, parmi des rites sexuels, s’y faisait-il des accordailles ?

Ces fêtes comprenaient d’autres joutes que celle des chants d'amour : même, de toutes les pratiques que j'ai pu y noter, il n’y en a pour ainsi dire point dont il n’y ait des raisons de dire qu’elle était l’occasion d’une lutte ou d’un concours.

On passait la rivière à gué; Wang Tch’ong prétend que, dans la rivière Yi, deux bandes de danseurs, face à face, pour faire tomber la pluie, imitaient les mouvements du dragon: or souvent l’on représente la pluie comme déterminée

par des batailles de dragons ‘. — On passait aussi l’eau en barques ; il y en avait un grand nombre: il est attesté que les fêtes de la pluie, en Chine, comprirent, de très bonne heure, des joutes de bateaux-dragons ?. — On faisait l’ascension des monts : la fête actuelle de l'ascension donne lieu à des concours de cerfs-volants; ils présagent le succès dans la carrière des honneurs, comme le concours de tir des Pa Teha en ouvrait l'accès. — On coupait des fagots et de la fougère. Les jeunes gens et les jeunes filles Lolo s’alignent face à face pour couper la fougère dont ils feront des feux de joie ; c’est alors qu’ils improvisent les chansonsi. — On cueillait des fleurs avec une grande émulation. Le calendrier de King Tch'ou signale une fête où l’on joutait avec toutes sortes d'herbes ff #° et dans le royaume de Nan Tchao il y avait entre hommes et femmes, dans une réunion printanière, des batailles de fleurs6. — A l’équinoxe de printemps, Kien-ti et sa sœur luttèrent pour la possession d’un œuf qui avait cinq couleurs, qui était très beau: à King Tch’ou, au deuxième mois, des œufs ornés de dessins et de peintures servaient à des joutes 7.

Ainsi, dans nos fêtes, toute activité rituelle, peu importe la matière sur laquelle elle s’exerçait, prenait la forme d’un concours et à propos de tout se livraient des luttes cérémonielles. Pourquoi donc chaque pratique ne semble-t-elle qu’un moyen nouveau d'opposer face à face les acteurs de la fête ? À quoi tient cette ordonnance régulièrement antithétique ?

Cette ordonnance antithétique, le cérémonial déjà savant des Pa Tcha la maintenait encore $: en répartissant sous

. Cf. 160; cf. de Groot, Emouy, 373 sqq.

. Cf. de Groot, Emouy, 356 sqq.

. Ibid., 538 sqq.

. App. IIT, p. 283 in Crabouillet.

. King Tch'ou, 5° j. du 5° m. Cf. SMT, I, 13. . App. III, p. 288 in Sainson. :

+ 54 $Ë F King Tch'ou, mois,

. Cf. p. 184.

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deux catégories les hommes et aussi les choses, on faisait dans cette fête jaillir des consciences le sentiment de l’unité du Tout, monde physique et monde humain. C’est, apparemment, parce qu’elles sont, elles aussi, des fêtes de la Concorde, que les fêtes saisonnières des monts et des eaux se passent toutes en luttes et en concours. A leur occasion se réunissaient les membres d’une communauté locale qui, d’ordinaire, vivaient par petits groupes ; ces groupes étaient étroits, homogènes et fermés. Leur horizon était borné au champ domestique qu’ils cultivaient pendant la saison chaude, au hameau familial où ils se retiraient pendant la saison du repos. Tout entier à la vie de famille, chacun se pénétrait alors d'esprit familial‘, et tous les parents, à vivre ensemble dans une intimité complète et permanente, se sentaient d’une même espèce; une entière communauté de sentiments les rapprochaït, par l’effet d’une ressemblance qui paraissait naturelle. Consolidés quotidiennement et pour ainsi dire sans efforts, les liens qui maintenaient proches les gens d’un même groupe, les liens de parenté, semblaient exister de fait et comme par nature. Entre parents il n’y a point de liens qui soient à créer ; inversement, entre gens qui seraient radicalement étrangers, il n’y en aurait pas qu’il soit possible de créer. Mais, si forte qu’ait été l’occlusion des groupes familiaux, ils ne s’enfermaient point toujours dans un isolement absolu : les groupes voisins se réunissaient en des fêtes périodiques. Les membres d’une même communauté locale se trouvaient alors rapprochés en une intimité momentanée: un sentiment de solidarité, qui débordait les groupes trop étroits, venait faire un instant concurrence au particularisme familial. Ce sentiment occasionnel n’était point aussi simple et uni que les sentiments usuels sur quoi repose l’unité domestique ; L'unité plus complexe d’une communauté locale n’est pas

1. Comparer un processus analogue chez les animaux, plantes ou choses renfermées pour la retraite hivernale; cf. p. 185 sqq.

établie sur la conscience toujours présente d’une ressemblance qui paraît absolue, elles ne sont pas d’une communion renouvelée constamment: c’est une unité supérieure qui, en des circonstances exceptionnelles, allie des éléments dont apparaît plus ordinairement l’antagonisme. Le passage de sentiments par lequel les jeunes gens en arrivaient, à la fin d’un duel où ils se mesuraient et s’éprouvaient, à se sentir liés d’une amitié indissoluble et pris d’un impérieux et brusque besoin de communion‘, suppose que, par cette lutte, la conscience d'ordinaire aveuglée de leurs affinités triomphait d’un sentiment plus apparent, plus usuel d’opposition. Une alliance entre groupes distants, d'habitude, et fermés ne se pouvait fonder sans que leur rivalité ne s’éveillät d’abord par leur rapprochement soudain. Ils devaient, au premier contact, se heurter, s’affronter!. A l’opposé des sentiments familiaux qu’entretenait une continuité d'émotions paisibles et coutumières, c’est par un procédé violent que surgissait brusquement le sentiment exceptionnel de la concorde générale. L’habituelle opposition, le rapprochement solennel, la rivalité, la solidarité des villages voisins se traduisaient par des concours et par des luttes, par une émulation courtoise et pacifique. Réunions saisonnières consolidant aux moments critiques de l’année l’unité sociale, il est naturel que les fêtes des eaux et des monts se soient passées principalement en joutes.

La joute chantée dominait toutes les autres; sans doute elle en était la contre-partie orale. Or, c'était une joute de chants d'amour : elle n'opposait pas seulement les divers groupes membre à membre, elle les opposait sexe à sexe, et, s’il fallait que le partenaire de chacun fût toujours d'un autre village que lui, c'était aussi toujours à une fille que répondait un garçon. Par la lutte poétique se liaient les cœurs et se concluaient les accordailles ; tous les jeunes gens en âge

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