Voir l'analyse de la fête des Pa Tcha, p. 178 sqq
CONCLUSION DT à
monie du monde par leur concours, conçu sur le modèle de l'union sexuelle. Or, on le sait, tous les membres du corps social appartiennent à l’une ou à l’autre de deux corporations sexuelles et l’ordre de la société dépend de la collaboration rythmée de ces groupements antithétiques. Dans les fêtes où, en même temps qu’il s'établit, se dessine aux veux, le plan de l’organisation sociale, chacun voit l’harmonie générale sortir d’une joute qui oppose un chœur d'hommes à un chœur de femmes et qui trouve dans l’union des sexes son dénouement. Il imagine alors que la vie universelle résulte de l’activité antithétique et solidaire de deux groupements sexuels qui se distribuent l’ensemble du monde et s’unissent à temps réglés. Voilà pourquoi, pour les Chinois, les principes de classification sont aussi des principes réels — voilà pourquoi les catégories de la pensée sont concrètes et ont la valeur de principes cosmogoniques — voilà pourquoi Les deux genres où sont répartis les êtres et les choses apparaissent comme deux principes Cosmogoniques Sexués ;
2° L'espace, pour la pensée chinoise, n’est pas une étendue simple, résultant de la juxtaposition d'éléments homogènes, une étendue dont toutes les parties, qualitativement semblables, sont superposables. C’est, au contraire, un ensemble organisé d’étendues de genres différents, mâles ou femelles, Yin ou Yang, qui sont disposées en vis-à-vis : c’est un groupement d’étendues affrontées. Or, les corporations sexuelles avaient chacune, pour tenir les distances, un lieu réservé de travail: les hommes allaient travailler au plein soleil des champs, les femmes sous le couvert des maisons ou à l’ombre des vergers qui les entourent. Mais c'était surtout sur le terrain des fêtes qu’il fallait à chaque corporation, pour éviter le contact de l’autre, un emplacement qui fût à elle. Au bord des vallons, au flanc des coteaux du lieu saint, les hommes se plaçaient du côté ensoleillé, les femmes du côté de l'ombre *;
1. Je dois reconnaître qu'aucun texte, et pour cause, ne dit expressément que les hommes et les femmes se plaçaient comme je viens de
l'emplacement masculin, l’adret, était Yang, l'emplacement féminin, l’Aubac, était Yin ‘ — ou plutôt c'était le Yin et c'était le Yang : ear les mots dont le sens primitif était adret et hubac furent précisément choisis pour désigner les deux catégories concrètes, — signe certain que la répartition des membres de la société et de toutes choses en. deux groupes fut d’abord aperçue sous son aspect spatial. Elle fut conçue à l’aide du spectacle qu'offrait la distribution des acteurs dans les fêtes. Il en résulta que la catégorie d’espace fut placée sous la dépendance des catégories essentielles de Yin et de Yang. On admit l’existence de deux genres d’étendue. Ce n’est pas tout ; la notion chinoise d’espace fut formée d’après la vision de l'emplacement sacré de la joute ou, pour mieux dire, d’après le spectacle de la figure de ballet que dessinaient les deux groupes opposés d’hommes et de femmes comme les évolutions des deux chœurs placés en vis-à-vis dessinaient une figure dont tous les éléments, se correspondant terme à terme et face à face, contribuaient à donner à l’ensemble une signification, l’espace fut considéré comme un ensemble défini d’étendues affrontées et de genres contraires?. Enfin, trop de sensations de rythme et de visions de mouvements restèrent incorporées à cette représentation de l’espace pour qu’elle n’eût point une tendance à s’apparenter à celle de temps ;
l'affirmer. Voir cept. App. III, p. 282 et 288 de précieuses indications in Legendre et Colquhoun.
1. J'emploie pour traduire le sens premier des mots Yin et Yang, deux termes empruntés à la terminologie alpestre. Yin = hubac — ad opacum — versant ombreux, nord de la montagne, sud de la rivière. Yang — adret — ad rectum = versant ensoleillé, sud de la montagne, nord de la rivière. Le sens premier des mots Yin et Yang étant tel, ilme paraît impossible (étant donné, d'autre part, que le yin «est spécifiquement féminin et le yang masculin), que l'emplacement féminin ne fut point sur l'hubac, l’emplacement masculin sur l’adret. «
2. D'où une notion très particulière du Centre, conçu comme un point de convergence de forces antithétiques et affrontées à influx radiant. !l y aurait lieu de rapprocher l’idée de centre et celle de lieu saint, de centre ancestral. Noter que dans le langage chinois l’idée de centre évoque celles de concorde, d'harmonie.
3° Le temps, pour les Chinois, n’est pas une durée monotone constituée par la succession selon un mouvement uniorme de moments qualitativement semblables. Il leur paraît, au contraire, constitué par l'alternance répétée de deux périodes de genre opposé, Yin ou Yang, mâle ou femelle, et se correspondant temps pour temps. Or, les corporations sexuelles, pour conserver leur indépendance, s'étaient distribué le travail de l’année; une saison appartenait aux hommes pour le labourage, une autre aux femmes pour les travaux d'intérieur, et les deux sexes se relayaient alternativement. Mais c'était surtout pendant les fêtes qu’il fallait, pour éviter un mélange de l’activité des sexes, en organiser l’alternance. Aussi, dans la joute les chœurs d'hommes et les chœurs de femmes se répondent-ils tour à tour : le temps de la fête est occupé par l’alternance répétée de périodes musicales symétriques se correspondant temps pour temips; la représentation d'une suite de périodes accouplées et définies par le chant alterné des voix féminines ou masculines, est à La base de la conception chinoise du temps, selon laquelle il n’est autre chose que le rythme à caractère alternatif de l’activité concurrente du Yin et du Yang;
4o Ni le temps ni l’espace, soumis à l'effet de bipartition des catégories Yin et Yang, ne forment un tout homogène ; il y a deux genres d’étendues et deux genres de durées. Des durées comme des étendues de genre contraire s’opposent, tandis qu’une durée s’apparente à une étendue de même genre. Cette parenté, par deux ?, des notions relatives à l’espace et au temps se comprend bien quand on sait que le concept de l’un et de l’autre s’est formé d’après la représentation d’une scène mimée, où la voix et les gestes des chœurs de genre
1. Les points critiques où se marque le renversement du rythme alternatif — les moments de transition entre les deux genres de vie — les temps de fêtes sont conçus comme une réunion, une rencontre sexuelle, un rendez-vous du Yin et du Yang. Voir p. 133 et notes.