‹ Fêtes et Chansons Anciennes de la ChineChapitre 219 sur 228 · Hiver, nuit, nord. Été, jour, sud, etc · texte numérisé non relu

Hiver, nuit, nord. Été, jour, sud, etc

contraire qui se font vis-à-vis, traduisant le même rythme, une figure mouvante correspondait à chaque période musicale : d'où la solidarité des principes de correspondance alternée et de symétrie affrontée qui sont le fondement des idées de temps et d’espace. Ces principes ne sont qu’une double conséquence de la nécessité où l’on était dans Les fêtes de distribuer un rôle propre à chaque groupe d’acteurs de genre différent. Mais la joute ne fait que représenter dramatiquement la structure sociale des anciens âges où la division du travail entre les sexes était le fait primordial. La société est divisée en deux corporations sexuelles : toutes choses appartiennent soit au groupe Yin, soit au groupe Yang. La collaboration des sexes et leur union assurent la production sociale et la multiplication du groupe : le Yin et le Yang s’unissent sexuellement et sont des principes créateurs. Les hommes travaillent au plein soleil des champs, les femmes à l’intérieur des maisons: le Yang est le principe constitutif des versants ensoleillés, du Sud, de la lumière, le Yén celui des versants ombreux, du Nord, de l’obscurité. Le travail des hommes, qui est Le travail principal, bat son plein dans la bonne saison, période où les cultivateurs se répandent dans tout le pays : le Yang est le principe de l’été, du travail, c’est un principe d'expansion !. Les occupations des femmes se font à l’époque où l’activité humaine est la moins intense et où chacun vit dans sa demeure, replié sur lui-même : le Yin est le principe de la morte-saison, de l’hiver ; c'est un principe de retraite, d'inertie, d’activité repliée et latente. On le voit : les règles anciennes de la division du travail, qui ordonnatent l'activité sociale, fournirent des principes d’ordre à la pensée: principes concrets, principes actifs qui servaient de plan directeur à la conception du monde et qui semblèrent aussi présider réellement à l’évolution naturelle?.

1. Voir le vieux calendrier transmis par le Chou king et Sseu-ma Ts'ien cf. p. 175 et notes et app. Il. :

2. Il y a intérêt à présenter en raccourci l'hypothèse à laquelle ce

Un fait historique marque une date importante dans l’histoire de la civilisation chinoise : c’est /a fondation des villes seigneuriales ; la société changea de structure lorsque la densité accrue de la population rendit possible l’existence d’agglomérations permanentes.

On ne trouve pas trace d’une ville qu’un seigneur ne gouverne pas et l’avènement d’une dynastie féodale se manifeste

vail a conduit. Une analyse fidèle amène à considérer les Yin et le Yang comme un couple de groupements-forces sexués, affrontés, alternants. Or, on peut montrer que l’organisation des joutes suffit à rendre compte de tous les éléments constitutifs de ces notions complexes. Telle est la preuve de l'hypothèse que ces conceptions fondamentales ont leur origine dans les fêtes primitives de la Chine, preuve d'ordre logique et à mon sens principale. — L'état des documents ne permet pas d’apporter une preuve d’ordre historique qui ait autant de valeur ; aucun texte ne dit expressément que les chœurs alternants quand ils se faisaient vis-à-vis dans les vallons sacrés, se plaçaient les filles sur le versant sombre, les garçons sur le versant ensoleillé. Mais, s’il n’en avait pas été ainsi les mots chinois qui signifiaient originairement adret et hubac n’auraient jamais pu avoir la fortune qu'ils ont eue ; celle-ci s'explique parfaitement dans le cas contraire. — En outre, pour admettre que la disposition des sexes dans les joutes était bien telle que l'hypothèse le demande, il y a une raison décisive : c'est que l’on aperçoit nettement pourquoi cette disposition a été choisie. Il serait inconcevable que la distribution du travail telle qu’elle se faisait entre les corporations sexuelles ne se fût point accompagnées de représentations apparentant les femmes d’une part à la saison obscure et aux lieux ombreux de leurs besognes et, d'autre part, les hommes à la pleine lumière et aux jours clairs de leurs travaux. Par l'effet même de la division élémentaire du travail,les chœurs de filles étaient prédisposés à se placer sur l’hubac et ceux des garçons sur l’adret. Ainsi les principes concrets de classification furent d'abord conçus sous un aspect spatial, mais le dispositif de l'image qui servit de plan directeur à leur conception fut déterminé par le fait premier d'une organisation du travail réparti selon un rythme alternant entre deux corporations sexuelles. Le Yin et le Yang qui apparaissent au premier abord comme les catégories où se logeni les différentes espèces sont avant tout deux groupements sexués dont l’activité rythmée préside à la création de toutes choses. — Et il y a une nouvelle confirmation de notre hypothèse dans le fait qu’elle rend compte, non seulement de tous les éléments constitutifs des notions à expliquer; mais encore de leur rapprochement et de leur hiérarchie. — Elle pourrait réclamer un surcroît d'autorité en se reférant aux études de sociologie comparée. On sait que MM. Durkheim et Mauss dans leur travail capital sur les classifications primitives, ont rapproché le système de classifications des Chinois des systèmes employés chez certains primitifs, systèmes pou

lesquels l’état de la documentation autorise à supposer une origine analogue à celle qu'indique notre hypothèse. Voir Année sociolog., t. VI.

toujours par la fondation d’une ville‘. En effet, une agglomération permanente ouvre aux hommes la possibilité de rapports quotidiens. Quand l’activité sociale est de tous les jours il ne suffit plus, pour y maintenir de l’ordre, que des fêtes espacées viennent renouveler périodiquement le sentiment des bienfaits de l’organisation ; un contrôle de tous les instants devient nécessaire, les hommes rapprochés par la vie urbaine ont besoin d’un gouvernement. Le seigneur, qui l’exerce, devient le principe de l’ordre social comme les fêtes l’étaient au temps jadis; son pouvoir gouvernemental est revêtu de ce même caractère auguste qui parait les fêtes antiques : est doué d'une vertu régulatrice qui étend son action aux hommes et aux choses. — La ‘sainteté du chef rayonne autour de lui, elle pénètre ses fidèles immédiats et leur confère des aptitudes gouvernementales : ainsi se trouve créée une noblesse qui est un corps de fonctionnaires. La sainteté du chef s’étend à toute sa résidence, lieu saint où se tiendront les assemblées, où se feront les échanges de toutes natures; le seigneur y bâtit des temples, il y édifie des marchés : c’est autour de lui, dès lors, que l’activité humaine se localise comme elle se concentrait autrefois dans le lieu saint des assemblées. Du même coup, cette activité se répand dans tout le cours de l’année, tout en gardant encore quelque chose de sa nature périodique ; les réunions de cour où se rend l’hommage des vassaux, les foires qui se tiennent au marché, reviennent encore, à temps égaux, rythmer la vie sociale, mais, en somme, celle-ci a pris un caractère nouveau de permanence et, de ce chef, toutes les institutions se trouvent modifiées.

L'opposition des sexes demeura une des règles cardinales de la société : elle prit un aspect nouveau. L'activité masculine, particulièrement dans l'entourage du seigneur, ne perdit

1. Noter que quand une dynastie se sent à son déclin et veut rénover

son mandat, ff, elle essaie d'y réussir en fondant une nouvelle capitale. Voir Che king; Couv., 360.

rien de sa noblesse, bien au contraire; mais tandis que les hommes étaient fréquemment appelés aux réunions de cour, les femmes s’en trouvaient normalement exclues : elles vivaient dans la retraite des gynécées!, constamment occupées à des besognes quotidiennes, tenues à l’écart des solennités de la vie publique. L'opposition, qui restait grande, entre les sexes, sembla déterminée par une différence de valeur entre l’homme et la femme; le contact sexuel, qui inspira toujours plus de crainte, fut redouté parce que l’homme parut en s’approchant de la femme compromettre son caractère auguste. Dès que la femme se trouva retranchée de la vie publique, on imagina qu’elle était trop impure pour avoir le droit d'y participer ; la réclusion où elle vivait, paraissant imposée par cette impureté, devint de plus en plus stricte ; les pratiques qui accompagnaient l’union sexuelle furent considérées comme autant de remèdes destinés à combattre une influence néfaste émanant de la femme ; les rites sexuels disparurent des cérémonies religieuses : on n’en trouve plus trace que dans des cérémonies qui ont plutôt un caractère magique *. Enfin les femmes ne participèrent plus aux cultes publics, sauf en de rares cas, survivances significatives, par exemple, quand elles figurent comme prêtresses des Hauts- Lieux?. Elles ne jouèrent plus de rôle que dans le culte des ancêtres, culte quasiment privéi.

Par une évolution symétrique, le mariage cessa presque d’être une affaire publique. Tandis que les anciennes communautés n’avaient guère qu’une politique intérieure et pour

1. La maison resta chose féminine. L'homme s’attribue le domaine de tout ce qui est à l'extérieur de la maison #*. Les femmes sont confinées dans le gynécée JA. Voir Li ki, Nei tsô ; Couv., I, 659.

2. Par exemple : les rites magiques destinés à provoquer la pluie. Cf. Li ki; Couv., I, 261.

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