Cf. Sseu-ma Ts’ien, Chav., III
4. La maîtresse de maison Æ #ff y joue un rôle de premier plan, il convient de noter- toutes les précautions que l’on doit prendre pour éviter son contact, cf. Li ki, Couv., II, 339.
ainsi dire immuable, les seigneurs eurent une diplomatie aux buts variés et changeants. Ils utilisèrent l'alliance matrimoniale pour édifier des combinaisons diplomatiques, pour pratiquer des luttes d'influence. En conséquence, au moins dans les milieux nobles, les unions matrimoniales au lieu d’être imposées par des règles traditionnelles dépendent de la politique momentanée d’un chef de famille; /es mariages, au lieu de se conclure dans une cérémonie solennelle et sous le contrôle de la collectivité, se contractent au gré des circonstances politiques, à la date imposée par la diplomatie et dès que sont prises les précautions nécessaires pour parer au danger des actes sexuels.
Les unions contractées hors du cercle traditionnel des alliés, celles surtout qui ne respectaient pas la règle exogamique, furent toujours réputées néfastes: on y voyait les causes profondes de la ruine des seigneuries. Mais le mariage du seigneur importait plus à lui seul que tous les mariages du pays. De même que dans la vertu seigneuriale semblaient s’être concentrées toutes les forces sacrées dégagées jadis par les fêtes, de même le mariage du chef parut avoir autant d'influence sur la vie nationale qu’en avait eu autrefois la célébration générale des mariages. On vit, dans les gynécées seigneuriaux, où, sous l’aspect de querelles d'amour personnel et jaloux, se répercutaient les luttes d'influence de la diplomatie féodale, autant de centres anarchiques d’où sortaient le désordre et l’instabilité sociale. Comme, dans son fonds, la nature féminine était jugée pernicieuse, on admit que la femme du prince devait ruiner l’État si son mari n’avait point assez de vertu pour obtenir d’elle, par un effet d'influence souveraine, qu’elle changeât de nature et méritât de devenir la régulatrice des mœurs du pays.
Les sentiments de mépris qui font tenir les femmes enfer-
1. Voir les commentaires relatifs au mariage du Prince X Æ dans Li ki; Couv., IT, 367 et les gloses des Mouelles, LVI.
mées et loin de toute vie publique, la crainte qu’inspire le contact féminin, devinrent, dès qu'il y eut une noblesse et des mœurs nobles, des motifs assez forts pour faire tomber les fêtes de la jeunesse au rang d’usages populaires‘. Au reste, les fonctions que remplissaient jadis ces fêtes, le seigneur se les était attribuées. Toute la puissance multiple et bienfaisante des fêtes s’était d’abord incorporée aux lieux traditionnels de leur célébration. C’est de ces lieux que semblaient émaner la concorde entre les citoyens, le bonheur et la fécondité des mariages, la prospérité de l’année. Ils gouvernaient la vie humaine et naturelle, distribuant les nt aux familles, la pluie et le soleil aux cultures ; tout semblait provenir de leur puissance tutélaire : les fidèles s’imaginaient qu'eux-mêmes descendaient de ces centres ancestraux. Les descendants les plus directs, ceux qu’une généalogie consacrée admettait à porter le nom du grand ancêtre, formaient une race élue, une race puissante, dont Les chefs possédaient en partage, par une espèce de collégialité avec le lieu saint, la vertu qui rend apte à gouverner les hommes et les choses. Ils entretenaient cette vertu par le culte qu'ils rendaient au lieu saint, ils la nourrissaient des hommages que, par leur intermédiaire, les fidèles apportaient à celui-ci. Mais, chefs d’un gouvernement permanent, ils avaient besoin, pour restaurer leur vertu régulatrice d’un culte plus prochain, plus quotidien que celui des fêtes périodiques des monts et des eaux. Spécialisés dans les pratiques religieuses, entourés d’un corps de spécialistes, ils arrivèrent à établir des distinctions dans l’activité globale des premiers âges ; ils préparèrent ainsi un démembrement cultuel et gagnèrent les moyens d'installer dans leurs villes les divers temples où ils purent aller fréquemment restaurer leur autorité. Les lieux saints demeurèrent l’âme extérieure de leur pouvoir;
1. C’est la tradition du Tcheou li et de Tcheng K’ang-tch’eng. Voir p-. 132.
ils partagèrent leurs fortunes : certains accompagnant dans sa chute une race seigneuriale, devinrent de simples lieux de pèlerinage populaire ; d’autres, suivant l’ascension d’une dynastie, devinrent l’objet d’un culte national! — qui, par l'effet du travail de discrimination de la pensée religieuse, s’adressa tantôt à la Montagne, tantôt à la Rivière”.
Il n’y a pas de seigneur sans ville, ni de ville seigneuriale qui n’ait son marché, son temple des ancêtres, son autel du Dieu du sol : Tels sont les héritiers urbains de l’agreste lieu saint. Au marché se font les échanges qui donnent un air de foire aux fêtes de la jeunesse: il est remarquable que le lieu des marchés soit resté celui des rendezvous #, comme si les échanges économiques ne pouvaient se faire sans un commerce des personnes. — Les cérémonies du temple des ancêtres rendent manifestes les rapports établis entre les membres de la société humaine. Les ancêtres sont les gardiens de l’ordre social: c’est à ceux qu’on demande /e Mandat qui autorise à prendre les décisions impor-tantes de la vie; c’est sous leur contrôle que se contractent les mariages et les alliances : c’est par eux que l’on obtient des enfants5., Le dieu du sol est l'héritier le plus direct, mais amoindri et déraciné, de la puissance sacrée du lieu saint : celle-ci se manifestait par la richesse de la végétation ; elle sembla résider tout entière dans un bois sacré, puis dans un arbre saint, enfin dans une stèle taillée dans une essence consacrée Ü, stèle transportable et que le seigneur
1. Voir dans Sseu-ma Ts’ien (Chav., t. IIT, p.422) les efforts des seigneurs de Ts’in pour s’inféoder des lieux saints et les doter d’un culte national.
2. Par exemple : le culte du T’ai Chan. Cf. Chavannes, le T’ai Chan; voir Che king; Couv., 457.
3. Voir dans le Che king, les odes commémoratives des fondations de ville; Couv., p. 403 et p. 360.
4. Cf. les pièces LXIII et LXVI. Noter que c’est dans la banlieue sud de la ville réservée aux échanges que se tient la fête de Kao Mei.
5. Voir l’histoire de la naissance de Confucius : elle montre la transition entre les usages anciens et les modernes ; cf. Chav., SMT, t. V, 289.
6. Cf. Tcheou li, Ti kouan, Ta sseu t’ou et Louen yu, Ngai kong wen: pin pour les Hia, cyprès pour les Yin, mûrier pour les Tcheou.
dispose auprès de sa résidence. On demande au Dieu du sol de maintenir à l’alternance des saisons son caractère régulier, condition d’existence pour la société. Devant lui, au moyen de débats oratoires, souvenirs de l'antique joute, se jugent certains procès, particulièrementles affaires sexuelles! : par exemple, le duc de Chao entendit une cause de mariage, plaidée en vers alternés, sous un arbre, entouré de la vénération de tous.
Ainsi cette activité globale d'aspect religieux, jadis attachée à certaines périodes de l’année, à certains endroits du pays, devint, par la suite, indifférente aux conditions de temps et d'espace; elle fut distraite du domaine de la collectivité pour devenir la chose d’un corps spécialisé. Une fois diminuée d’ampleur, l’économie comme la politique s'étant en partie laïcisée, ce qui en resta, c’est-à-dire l’activité proprement religieuse, moins dépendante de l’ensemble des faits sociaux et soumise à l’eflort d'analyse d’un corps d’interprètes, s’adapta peu à peu à des fins spéciales, si bien qu'il se créa une technique rituelle. Les anciennes pratiques qui étaient des natures les plus diverses avaient aussi une efficacité indéfinie. Grâce à un travail savant de classification systématique, chacune de ces pratiques reçut une destination particulière ; les anciennes fêtes furent réduites à une poussière de rites que les différents systèmes de la pensée religteuse distribuèrent tout au long du calendrier?.
1. Cf. La Rosée des. chemins, XI et Chao nan, 5; Couv., 20; cf. app. I.
2. On constate, en effet, que les ensembles rituels primitifs se sont peu à peu désintégrés ; les diverses pratiques ont donné lieu à des cérémonies distinctes dont le terme a été fixé selon des principes variables. Elles furent tantôt rattachées à des dates solaires, tantôt à un jour du cycle, tantôt à une espèce de date mnémotechnique (par exemple : 3° jour du 3° mois. Cf. le calendrier de K’ing Tch'ou). Le nombre des fêtes paraît s'être accru comme leur durée diminua. Les cérémonies des fêtes démembrées ont élé répandues au long des mois comme autant de jours fériés. Une ébauche de répartition logique des rites coïncide avec cette désintégration des ensembles. Par exemple, le 9° jour du 9° mois est devenu le grand jour de l'ascension (cf. de Groot, Fêles d'Emouy, p. 530); le 5° du 5° mois, celui des rites sur l’eau (ibid., p. 346). Mais les rites de
L'action de ceux qui, dans les cours seigneuriales, étaient devenus les gardiens des traditions religieuses, se fit sentir sur les croyances comme sur les pratiques, et de façon symétrique. Grâce aux spéculations des écoles d’interprètes religieux, l'analyse des notions primitives de Yin et de Yang fournit l'élément intellectuel qui servit de principe d'ordre dans l'établissement d’une technique du cérémonial. D'un autre côté, les croyances anciennes subirent l'influence directe de l’ordre social nouveau: cette mise en vedette des personnalités qui est à la base d’une organisation féodale et qui va de pair avec le développement du culte des ancêtres, se traduisit, dans le domaine des croyances, par la conception de forces religieuses individualisées. C’est ainsi que l’on se représenta les montagnes et les fleuves sous l’aspect de héros, ducs ou comtes!. L'art des généalogies, nécessité de la politique féodale, s’employa à organiser, pour des fins diplomatiques et sous forme de légendes héroïques. l'histoire des cultes locaux. Témoins, les légendes imaginées sur le thème des naissances miraculeuses. Les faits qui s’y rapportent sont souvent des doublets ; ils n’en sont que plus instructifs, car ils montrent l'intérêt que les familles princières attachaient à une origine héroïque et ils attestent le petit nombre de schèmes qui s’offraient à l'imagination des généalogistes. On ne trouve guère que les types suivants de conceptions miraculeuses? : la grossesse est produite par un météore qu'a vu l’héroïne, par une empreinte qu’elle a foulée,
l'ascension, loin d'être réservés à l'automne, se retrouvent encore au printemps (7° et 15° jours du 1* mois; cf. K'ing Tch'ou). Inversement, les rites de l’eau se pratiquent aussi dans un mois d'automne (7* et 14° jours du 7° mois, /bid.). — Je me bornerai à ces indications sommaires : elles conseilleront la prudence à ceux qui veulent chercher l'origine ou la signification des fêtes par la considération de leur date ou du rite qui semble ÿ jouer le rôle principal.