XXV) ; — 15 (XXIII B) ; — 21 (LIT
Tchou Hi est moins assuré que les intentions des auteurs aient été morales; souvent — et surtout pour les pièces où, seul, il voit des chansons d'amour — il s'exprime comme si les paysans de Tcheng les avaient eux-mêmes composées au milieu de leurs débauches. Par exemple, il explique ainsi le beau seigneur : « L’homme à qui la femme avait donné rendez-vous, l’attendit en effet dans la ruelle ; mais elle, qui avait changé de sentiments, n’y alla point et, plus tard, s’en repentant, fit cette chanson!. »
On voit comme la tradition chinoise est hésitante. Cela s'explique: Dès que le Che king servit de thème aux exercices de rhétorique, après surtout qu’il fut devenu un classique et matière d'enseignement, on crut bon de prêter à ce texte pédagogique une valeur morale, indépendante de lutilisation qu’on en pouvait faire — et qu’il aurait eue dès l’origine?. On se servait des chansons pour enseigner : on se persuada qu’elles avaient été faites pour enseigner; on en utilisait les vers pour exhorter au bien: on imagina que chacun était expressément une exhortation à la vertu ; on sonda les intentions des auteurs et autant il fallait de subtilité pour trouver leurs productions aussi morales qu’on le désirait, autant leur métier parut raffiné ; enfin l’on crut que le Che king, dont les lettrés se servaient pour des fins pédagogiques, avait été composé par les savants instituteurs des cours féodales.
Cette théorie sur l’origine du Che king n’allait guère ni avec le sens apparent des chansons ni avec la tradition qui y voit l’expression de mœurs locales ; on fut conduit à imaginer que les poètes de cour, par application de la théorie du droit public qui fait du prince le régulateur des hommes et des choses, avaient donné à leur composition l’allure véritable et la matière même de chants rustiques. Ainsi l’on aurait
1. Cf. XXXV. Le sentiment de.Tchou Hi sur ces chansons s’exprime ainsi : Z£ Z& 2 Êf, paroles de débauchés.
2. Voir la Préface du Che king: Æ Æ JA R ff I Æ# UE À 8 EL EUR.
fermé le cercle — sans une difficulté : pour la morale qu’on enseignait, beaucoup de chansons paraissaient trop libres; on sentait qu’on ne les défendait pas assez en disant : le spectacle du vice ramène à la vertu; — car la tradition les jugeait pernicieuses. Heureusement, l’opinion voulait qu’un Sage eùt expurgé le Che king ; cela permit, puisque, officiellement, on n’y pouvait trouver de vers licencieux, de proposer pour bien des pièces une interprétation qui les dépouillait de toute influence maligne en leur enlevant jusqu’à leur caractère de chansons d'amour. Mais cet expédient n’était pas possible pour toutes, il fallait bien avouer que le classique contenait quelques poésies voluptueuses.
Dans quelques cas, on pouvait encore se tirer d’al'aire, l’archéologie aidant à moraliser les chansons d'amour !. Si lune montre des filles invitant vivement les garçons à les « demander ? », on glisse sur l’impudeur de cette provocation, en faveur du désir qu’elles expriment de se marier à la saison des prunes : car on peut soutenir que c’est la bonne époque. Si, dans une autre, une jeune fille se repent d’avoir manqué un rendez-vous, on soutient qu’elle a honte de n’avoir pas suivi son fiancé venu pour la pompe nuptiale ; outre que le repentir suffirait à rendre la pièce morale, on a loisir de parler d’un usage ancien. Voit-on une fille monter sur Île même char‘ que son amant? On se souvient à temps qu’au sortir de la maison natale, le fiancé restait un instant sur le char de la fiancée ; la pièce nous peint cette scène ; assurément elle fut faite pour donner à un prince le conseil de ne point manquer un mariage politique qui s’offrait à lui. Des amoureux se séparent à l’aube ° ? On prétend qu’ils sont mari et femme, que leur précipitation à se quitter montre le mé-
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. XLIF.
Ut H 9 19 a
pris des voluptés et, puisque c’est la fille qui presse l'amant de partir, on vante en elle l’épouse vertueuse qui ne retient pas son époux trop longtemps dans le lit. À ces pièces qu’une savante explication a reconnues conformes à la morale, on attribue un auteur moral et savant.
D’autres fois il n’y a pas moyen de trouver dans les chansons trace de la morale classique : elles montrent naïvement la mélange des sexes au milieu des champs. Mœurs inconcevables! Les déclamations qu’on pouvait faire sur les mauvais gouvernements ne devaient guère atténuer l’impression voluptueuse que laissait la poésie; pour se conformer à la théorie, on soutenait bien que la pièce était une censure et qu’un bon vassal l’avait faite pour morigéner son prince ; mais on tenait moins à établir son origine savante ; on sentait, en la commentant, qu'il fallait passer vite sur des détails trop clairs : à une pièce qu'on n’explique pas subtilement, pourquoi supposer un auteur subtil ?
Aïnsi, tout en commentant le Che king pour les besoins de la morale, on fut amené à voir des chansons de deux espèces parmi celles où l’on reconnaissait encore des chansons d'amour. Dans les unes, on retrouvait la morale classique et on les prêtait à un auteur que l’interprète imaginait à sa ressemblance ; dans les autres on découvrait des errements inadmissibles et l’on était moins porté à les attribuer à des poètes dignes de ce nom. Or l’on était pénétré d’un respect religieux pour l’autorité ; la distinction qu’on établissait dans le Che king permit de le manifester : aux bons princes, les bonnes chansons et les bons poètes et, avant tout, au roi! Le Tcheou nan, le Chao nan, même le Wang fong ne peuvent contenir que des pièces morales et faites de mains de maître : on les a recueillies dans le domaine royal. On imagina donc qu’elles avaient été composées dans le palais, puis chantées dans les villages, au bénéfice de la morale. En revanche, on hésita à déclarer toujours ou expressément œuvres de sages les chansons recueillies dans les seigneuries. Ainsi
était sauvée, au moins à titre politique, la moralité du Che king : on s’en tint là, malgré les contradictions de la thèse et les difficultés de l'explication détaillée.
En fin de compte, si les Chinois croient à l’origine savante du Che king, c’est qu'ils l’expliquent savamment; s’ils sont obligés d’en faire une explication subtile, c’est qu’ils veulent en tirer un enseignement conforme à l’orthodoxie morale : la théorie de l’origine savante des chansons est liée à leur emploi pédagogique. Si parfois les lettrés se sentent moins sûrs et de la valeur morale et de l’origine savante, c’est qu’il y a trop de distance entre les mœurs qu’ils découvrent dans l’Anthologie et celles qu’ils estiment vertueuses. L’embarras des interprètes leur vient, en dernière analyse, de leur croyance à l’immutabilité des principes moraux.
Mais, dès qu’on ne se sent pas tenu de respecter le Che king comme un classique, dès qu’on ne croit pas à la valeur première des règles confucéennes, rien n’oblige à penser que telle chanson peint le vice et telle autre la vertu, rien n’oblige à prouver que là seulement où s’exerça l’influence royale les mœurs furent bonnes ; il est plus simple, il est plus sûr de présumer que toutes les chansons expriment les mœurs régulières du temps passé.
Elles nous montrent fort simplement des amours de campagne. C'était aux champs ! que garçons et filles liaient connaissance, il y avait en dehors des portes? des lieux de promenade où ils se rencontraient ; c'était tantôt parmi les müriers 3, tantôt dans les vallons, ou bien sur un tertre, ou bien près de la source qui en jaillissait#. Ils y allaient par la grand’ route, souvent sur le même char6 et les mains
. XLIIL, 8 et X.
. XXII, XXII B, XXIV, XXIX ; voir encore LXIII, LXVI, IV.
. XX VII, XXXI, XXXIV ; cf. I, I.
XXXIT.
. XXXVI et XII.
jointes. Les assemblées étaient nombreuses? ; les filles y semblaient un nuage ; elles étaient soigneusement attifées : on admirait leurs beaux habits bigarrés 3, leurs robes de soie à fleurs 4, leurs coiffes grises ou garance ?, leur beauté; on comparaît à des fleurs blanches, à des fleurs de cirier6, celle qui vous charmait ; on 8e choisissait et l’on s’abordaït ; souvent les filles prenaient les devants et invitaient les garçons 7; parfois elles faisaient les fières et traitaient de haut les jeunes fous$ ; puis elles s’en repentaient®. Les jeunes gens se faisaient rustiquement la cour, s’invitant à manger et à boire ensemble !° ; ils se réjouissaient ; alors venaient les cadeaux, les gages d'amour !!, les protestations de fidélité, les serments!?; car, après ces accordailles, il fallait rentrer chez soi et vivre loin l’un de l’autre, chacun dans son village, jusqu’à la réunion prochaine. Il y avait des inconstants qui refusaient de renouer les vieilles relations 3 et qu’on allait supplier et prendre par la main ; d’autres fois on essayait de les piquer de jalousie !# ; sur tous ces ménages d’amoureux les cancans allaient leur train ! ; plus d’une se plaignait des médisances ; telle pleurait son amour perdu; mais la bonhomie paysanne dominait tout :
Lorsqu'on veut prendre une femme Faut-il des princesses de Song ? ‘6
. XXXII et XIL.
. XXXV et XLIIL.