‹ Fêtes et courtisanes de la Grèce (volume 2)Chapitre 37 sur 98 · CHANT D’AMOUR ET DE DOULEUR · texte numérisé non relu

CHANT D’AMOUR ET DE DOULEUR

Comme une fleur, de Zéphir caressée,

S’épanouit aux rayons d’un beau jour;

Telle s’ouvrait ma crédule pensée Au souffle pur d’un innocent amour.

Je vis l’objet que je songeais altendre;

Il vint , régna sur mon cœur éperdu.

Il a souri. . . Mon âme a cru l’entendre.

Il va parler!.,., j’ai déjà répondu.

Il attesta, trompeur! mes faibles charmes,

Mes yeux , ma bouche , enflammés de désir :

Je souriais en répandant des larmes,

Ivre à la fois de trouble et de plaisir.

A nos Phrynés prodiguant le parjure ,

Un vain caprice égare au loin son cœur :

Il n’entend plus la voix de la nature;

Il fuit ma flamme et trahit son bonheur.

De sa tendresse un fils était le gage ;

Avec mon fils, l'ingrat fut mon trésor;

Je l’attendais chaque soir sous l’ombrage :

Il ne vient plus, et je l’attends encor.

Cependant Dyphilc s’est ranimé auxaccens de cette voix touchante : il s’émeut ; son fds qui l’aperçoit, l’appelle et lui tend les bras : Dyphile a volé dans ceux de Cydippe. Son

repentir a tout expié Il invoquait son

pardon : Cydippe lui présente et sa main et son fds.

D’ autres groupes leur succédèrent.

Eurydice supplia le dieu de lui enseigner un nouveau moyen de plaire au sensible Théagène. Le dieu lui répondit ; « Sacrifie aux Grâces modestes et simples. »

Nise venait d’embrasser leurs autels ; en touchant ceux de l’Amour , elle crut prendre un nouvel être : elle acquit les attraits de la volupté sans perdreles charmes de l’innocence.

Arsinoé descendit de son char. Sa robe était de pourpre et rehaussée de perles ; l’or et les feux des pierres précieuses étincelaient sur sa tête. L’Amour allait rejeter son offrande ; cependant il eut pitié de la superbe Arsinoé : il lui montra le tableau où Paris présente la

FETES DE L’AMOUR. I l5

pomme à la beauté; le berger foule aux pieds les richesses de l’orgueilleuse Junon ; il tombe auxgenouxde l’aimable Vénus , quin’estparée que de sa longue chevelure.

Arsinoé l’entendit : depuis ce jour, on la voit briller dans les fêtes avec une tunique simple , mais d’une blancheur éclatante ; avec une guirlande de violettes , qui serpente négligemment sur ses blonds cheveux.

L’efféminé Atys parut à son tour. Son sexe semblait indécis. Ses vœux étaient d’un homme; sa parure et ses discours étaient d’une femme. Ses sourcils et ses joues avaient emprunté un éclat artificiel. Sa démarche ressemblait à l’ivresse languissante d’Erigone , et ses yeux, mourans et chargés d’une expression affectée , s’ouvraient avec peine à la clarté du jour. Il balbutiait, d’une voix faible et entrecoupée , quelques mots sans suite et sans valeur.

Dans ce moment, un bruit de trompettes annonçâtes athlètes qui revenaient vainqueurs. Le laurier ombrageait leurs fronts couverts d’une sueur généreuse. L’élite des beautés de la Grèce leur présentait des palmes : Atys rougit ; il se ressouvint d’Alcibiade ; et, après avoir imité la mollesse de ce grand homme ,

Il6 LIV. I. LA CRÉATION.

il se proposa d’imiter sa magnanimité: l’Amour

sourit.

« Ah ! j’ai cessé de plaire, s’écriait amèrement Leucolhoé. » Le dieu lui répondit : « Vous avez cessé de vous occuper de plaire; il faut plus de soins pour conserver sa conquête que pour l’obtenir. Les soins fixent les grâces, les soins font même oublier les années. »

« Grand Dieu ! disait Alcimédon , un sombre nuage s’est répandu sur ma vie ; une mélancolie profonde altère mon humeur et me rend odieux aux autres et à moi-même. — — Alcimédon, aimez. — Mon cœur n’aime plus. — Loin de mon sanctuaire , profane! » Il s’éloignait. La jeune Lygdamé venait de placer des roses sur l’autel du dieu. Le distrait Alcimédon s’embarrassa dans ses guirlandes r Lygdamé , en souriant , les replia trois fois autour du sage. 11 leva alors ses yeux vers la nymphe : il reconnut celle qui rejeta ses premiers soupirs ; ses soupirs s’échappèrent de nouveau et le trahirent. Cependant la folâtre Lygdamé l’avait ramené , chargé de ces chaînes de fleurs, jusqu’aux pieds des autels; ellemême ne croyait suivre qu’un facile caprice :

FETES DE l’AMOXJR. 1 1 y

elle obéissait à un sentimentimpérieux. Alors , par un échange charmant, Alcimédon eut en partage le sourire de Lygdamé , et Lygdamé emprunta la rêverie d’Alcimédon.

Sans cesse une foule nouvelle assiégeait les portiques. L’Amour , toujours indulgent , pardonnait aux volages et aux coquettes. Il les avait punis par le malheur, il les ramenait par la douce et facile indulgence. Mais, s’il excusait la faiblesse , il était inexorable envers celui qui se jouait du parjure , envers celles qui se plaisaient à outrager la tendresse : il dévouait aux furies et les cœurs arides et glacés qui ne se sont jamais ouverts au sentiment , qui se livrent à prix d’or , qui profanent les caresses de la volupté , et ceux qui mettent leur orgueil à séduire des êtres faibles qu’ils abandonnenlaumalheuretaumépris , et celles qui se donnent sans ivresse etparun froid calcul.

Le dieu déchaînait sur leurs pas l’ennui , l’ennui vengeur : leur cœur , toujours vide , s’agitait dans un néant affreux. Semblables aux fantômes du délire ou de la nuit , des images fantastiques erraient sans cesse autour de leur imagination enflammée ; les malheureux s’élançaient à la poursuite de ces trésors imagi-

naires , et retombaient dans un désert où tout fuyait devant eux. Ils restaient seuls devant eux-mêmes, dans toute leur nudité , dans toute leur faiblesse, sans parens, sans amis : on ne les plaigna itpas. De quel droit, après avoir foulé aux pieds la sensibilité, l’auraient -il» invoquée pour eux?

Ils s’apercevaient alors combien ils s’étaient trompés. Ils contemplaient d’un œil jaloux ces êtres heureux et simples que la nature et l’amour ont comblés de leurs bienfaits : il les voy aient puiser dans cette source vivifiante une existence toujours nouvelle , toujours embellie par des charmes renaissans.

Us les voyaient étendre autour d’eux le bonheur, et accroître leur félicité par celle des autres, prévenir le vœu ou la plainte d’un ami, sécher les larmes de l’infortune , ou faire couler celles du sentiment; car le véritable amour est le père de toutes les affections généreuses.

Ils les voyaient revivre dans les enfans qui resserraient leurs nœuds, et qui occupaient et charmaient leurs derniers instans ; ils voyaient , et ils sentaient que ces jouissances ineffables ne pouvaient plus pénétrer dans

leur âme flétrie et desséchée : ils contemplaient ce bonheur , comme les fantômes errans sur les rives désolées du Tartare envient celui des ombres qui reposent dans les bosquets de l’Elysée.

La solennité de ces fêtes revenait tous les cinq ans.

On voit à Samos (1) un gymnase dédié à l’Amour; sa fête est unie à celle de la Liberté (a) de la Grèce ; c’est de ce dieu qu’Athènes l’a obtenue.

En effet, c’est l’Amour qui entretient les liens de la paix et des traités entre les nations ; c’est l’Amour qui conserve les cités ; c’est à l’Amour que sacrifient, avant le combat, les Crétois et les Lacédémoniens qui confondent sa flamme avec celle de l’héroïsme ; c’est l’Amour (2) qui précipite dans les sentiers de la gloire le bataillon sacré des Thébains.

De là cette fable ingénieuse , qui fait naître

REMARQUE

(«) Voyez ci-après Eleiillieries , Eratidies , en mémoire de l’affranchissement d’Athènes par Thrasybule.

AUTORITÉS

(1) Erxias. Muson.de lux. Gr. — (2) Plut. Vie de Pclop.

l’harmonie (a) des amours de Mars et de Vénus.

A Elis (i), dans le temple de Neptune, l’Amour ouvre ses bras à Vénus qui vient de naître au sein des -flots , et sur la tête de laquelle Peylho , ou la déesse de la persuasion , balance une couronne.

Partout la statue de l’Amour s’élève à côté de celle de la Beauté.

La Beauté , selon les Phéniciens , fit naître le Désir et l’Amour (b).

L’Amour, selon Hésiode (2), est l’âme et le créateur du monde.

C’est , dit Orphée (3) , le fils du Temps.

Le système égyptien (4) et l’allégorie grecque (5) admettent deux Amours (a)(c).

REMARQUES

( a ) Harmonie était la déesse tutélaire de Thèbes.

(b) Potlios et Eros.

(e) Éros et Antéros : leurs autels sont ordinairement placés ensemble.

MYTHOLOGIE COMPARÉE

(a) Les Indiens honoraient l’Amour, tantôt sous le AUTORITÉS.

(1) Pausan. — (2) Théog. v. 120. — (3) Hymn. — (4) Phitarq. erot. — (5) P/ntnn, pass. Saplio , hymn. Cic. , de Nat. de or. , /. 111.

et placent le berceau de l’un dans le ciel , et celui de l’autre sur la terre. •

Ecoutez , dit celui-ci (i), il est descendu de l’Ether dans les flancs de la Nuit.

Non , répondent quelques poètes (2) ; la changeante Iris et le léger Zéphyre lui donnèrent le jour. Vous vous trompez, s’écrie Alcée , un souffle l’alluma au sein de la Discorde. Connaissez mieux son origine , prononce Platon à son tour, c’est le vil enfant de l’Intérêt («).

Mais bientôt s’élançant dans la sphère du spiritualisme , ce même philosophe ne voit plus dans l’Amour que l’hymen mystérieux et virginal des âmes épurées et vertueuses.

Ce charme inexprimable qui environne la

REMARQUE

(a) Il le fait naître de Poros ( l’Abondance ) et de Pcnia ( l’Indigence ).

MYTHOLOGIE COMPARÉE

nom de Coma , d 'Eecha , tantôt sous celui de Manmadin , et le regardaient comme le dieu de l’hymen et du plaisir. Ainsi , les Slavons avaient leur Lela.

AUTORITÉS

(1) Acusilaüs. — (2) Plut. erot. not. de Mirab. Tib,

LIV. I. LA CRÉATION, supériorité morale, cet accord si rare de la beauté de l’àme et de celle du corps , l’aspect de la perfection elle-même ; voilà ce qui entraîne , subjugue, et semble justifier l’excès de la passion. C’est alors qu’il ne reste plus de facultés que pour adorer, désirer et sentir; que la vie n’est plus composée que de deux momens, l’un de contemplation et l’autre de souvenir. Comme ces ombres qui ne sont que la réflexion d’une image supérieure vers laquelle on les voit toujours s’élancer, l’âme se fond, s’emporte et se perd dans un seul objet où elle puise son existence , ou plutôt dans lequel elle va se transformant. Le corps n’est plus qu’un fantôme errant , alimenté par un souffle étranger. La nature entière s’évanouit aux regards, le monde est désert, et la pensée le remplit tout entier de l’objet aimé : les nuages emportant cet objet dans les cieux, les fleurs le recèlent dans leur parfum, l’onde murmure son nom , ou gémit de vos soupirs. La forêt mystérieuse n’est plus que l’antre des rêveries ou le temple des voluptés ; les rochers etlcs précipices paraissent l’asile du désespoir.

Quelquefois un sentiment plus calme succède ; cette âme supérieure , en vous attirant à

"FETES DE L’AMOUR, elle, vous communique quelque chose de son élévation : vous rougissez de vos hommages terrestres, ils s’épurent; une adoration plus profonde succède ; la délicatesse de vos sentimens vous conduit à une abnégation totale de votre être ; la dernière vapeur de l’encens qui s’exhale vers les dieux est moins subtile que cet amour. Mais alors délivrées deleurs liens, les oubliant du moins, les âmes se pénètrent, se touchent, s’embrassent et se confondent.

Il faut l’avouer, cet état d’exaltation, le plus délicieux des rêves , est troublé par le réveil doublement importun des sens et de la raison.

Le plus souvent le jeune homme ardent, emporté par les passions vives, revêt de ces idées de perfection une chimère idéale , et se plaît, comme Ixion , à embrasser une nuée. Que devient-il, lorsque, éclairé tardivement, il reconnaît la femme la plus vulgaire dans la divinité qu’il adorait? F enchantement et la passion s’évanouissent.

Ce système est particulier à ce disciple de Socrate. En général tous les autres Grecs ont divinisé l’union des sens et de l’âme. Tel est

12/j. LIV. I. LA CRÉATION,

le sens de la fable de Psyché ; tel est le sens de mille allégories charmantes que présentent les monumens consacrés à l’Amour.

Aveugle , enfant et cruel , il voltige , l’arc en main , et disperse ses flèches sur les faibles mortels : les unes , armées d’une pointe dorée , portent dans les cœurs le trait de la passion ; les autres , émoussées et chargées de plomb , n’y laissent que les glaces du dédain et l’amertume du dégoût.

Quelquefois l’Amour a tenu dans ses mains une rose dont l’éclat éphémère est le symbole des plaisirs fugitifs, ou le myrte dont la branche odorante , mais fragile , en est un emblème non moins expressif.

Partout où se trouvent Vénus et les Grâces , on voit l’Amour .à leurs pieds, sur leur sein, dans leurs bras ; mais le plus souvent il se contente de badiner et de folâtrer avec elles.

L altitude qui lui est la plus familière , est celle qui caractérise l’enfance inconstante et naïve. De là tous ces jeux dont il s’occupe , et ces charmantes bagatelles qui sont pour lui des travaux. Il saute, il danse , se balance comme un oiseau sur une tige flexible, se joue dans les airs et sur les eaux, mène également les

colombes ou les tigres en laisse, et s’assied tour à tour sur un cygne docile ou sur un lion dompté.

Tantôt il se précipite sur un char ailé , et tantôt, souriant à ses triomphes qu'il célèbre, il interroge une lyre d’or. Il est nu, mais il n’en est que plus redoutable. Une flèche est, dans ses mains , plus puissante que la foudre de Jupiter. « Tremble, lui disait un jour le souverain de l’Olympe , tremble , je vais te réduire en poudre. » L’Amour sourit: « Deviens cygne, dit-il au maître du tonnerre, et tombe à mes pieds (i). » Il lui montre alors Léda qui 1 appelle et qui prodigue à l’oiseau fortuné tous les trésors d’un corps d’albâtre. C’est ainsi que l’Amour commande à tous les dieux, qu’il humilie tour à tour. Il désarme Mars ; enfant redoutable , assis sur les épaules d’Hercule , il fait ployer le colosse.

Mercure et la Fortune marchent à ses côtés , symboles de son éloquence et de ses caprices.

Ici , pour exprimer l’empire qu’il exerce

AUTORITÉ

( i ) Epi g. de l\ Anthologie.

sur l’âme, il tient à la main un papillon qu’il déchire, et dont il approche un flambeau (i). Là il s’agroupe avec Psyché qu’il embrasse , plus loin il l’entraîne sur un char (2).

Tantôt il se balance sur des ailes d’azair, de pourpre et d’or, et tantôt il emprunte celles du vautour.

Telles sont les représentations de Gupidon , c’est-à-dire du dieu qui règne sur les sens et sur l’âme subjugués des faibles mortels.

Mais , lorsque l’on considère dans l’Amour le créateur des mondes , l’attraction qui régit les élémens, en un mot, ce premier principe qui ordonna les parties de la matière agitée dans le chaos et l’harmonie éternelle des sphères, ce n’est plus un enfant, c’est un génie qui, secouant dans ses mains le flambeau de la vie , s’élance sur des ailes d’aigle éployées.

Alors l’emblème de l’universelle harmonie , la flûte à sept tuyaux , s’anime de son souffle ; alors, à l’ombre d’un palmier, il embrasse

AUTORITÉS

(il Maffei. — (2) Winkelmann , de l' Aile g. t. Il, p. 4o8.

un bélier qui regarde un autel flamboyant (a).

Enfin il vole de sphère en sphère, d’élémens en élémens, et soumet à son empire l’air, le feu , la terre et les ondes (C).

Ainsi s’explique cette fable antique et célèbre que l’on retrouve chez tous les peuples. La Nuit pondit un œuf, le couva sous ses ailes noires , et fit éclore l’Amour qui déploya soudain ses ailes dorées , et prit son essor à travers le monde naissant (1).

REMARQUE

(a) Symboles astronomiques de la rénovation de la nature au printemps.

AUTORITÉ

(1) Cicer. de Na/, deor. liv. m.

Page 1