‹ Fêtes et courtisanes de la Grèce (volume 2)Chapitre 40 sur 98 · II · texte numérisé non relu

II

Élévation du flambeau céleste. — - Digression nécessaire sur Osiris et Isis. Division des deux principes.

L’univers , à sa présence ,

i Semble sortir du néant (a) ;

Il prend sa course , il s’avance Comme un superbe géant.

J. B. Rousseau.

Suite de la conversation entre le philosophe et l’hiérophante de Memphis.

Les prêtres venaient d’annoncer au peuple de l’Egypte l’époque de l’équinoxe du printemps. Je ne peindrai point les cérémonies de cette fête et l’ivresse universelle ; je me hâte de fixer votre attention sur un des plus brillans prestiges du génie de l’antiquité.

(a) Les Syriens adorèrent le soleil dans leur Elagabale; les Gaulois dans leur Abel/ion-, les Cretois dans leur Abélios ; les Lapons dans leur B diva ou Beywe ; les Sépharvaims dans leur Ava ; les Chrétiens dans leur Christ , etc.

FÊTES DU FETT. l5ï

Une foule immense, devant laquelle se développait le cortège sacré, remplissait de ses flots tumultueux, de sa joie et de ses chants , les plaines qui s’étendent aux pieds de la grande pyramide. Vers le milieu du jour, le phénomène eut lieu ; un grand cri perça les airs. Osiris est de retour, il brille : il s’arrête pour contempler son empire : « Arrête , ô Dieu puissant! et dans quels lieux serais-tu donc honoré d’un culte plus pur! Arrête, et jouis au moins de notre reconnaissance et de tes bienfaits! » Tel était le sens de l’hymne religieux que mille bouches faisaient retentir dans les airs au bruit des sistres sacrés et des harpes harmonieuses : les prêtres élevèrent les mains , et le peuple se prosterna.

En effet, étincelant au milieu de sa course , et semblable à un triomphateur, dont le char, au centre de la pompe , se ralentit majestueusement, le soleil passait à midi sur le sommet de la pyramide (i) : son disque, pendant

AUTORITÉ

(i) \ i d . Amm. Marcellin. So/in. Cassiodorc. De Pmv cl Dupuis ; et la note ( D) à la fin.

i52 LIV. I. LÀ CRÉATION,

quelques instans , placé comme un piédestal „ paraissait s’y imposer aux yeux des adorateurs.

Ménéclidès admira ce phénomène ; et lorsque la cérémonie fut terminée , il accompagna le prêtre dans l’intérieur; et s’étant assis avec lui près du tombeau d’Osiris , ils reprirent , en ces termes, leur conversation :

MÉNÉCLIDÈS.

Ainsi, ces constructions , que j’avais regardées comme bizarres dans leurs formes , comme extraordinaires, non moins par le goût que par leur dimension, enfin, comme des prodiges de patience plutôt que de génie ; ces tombeaux immenses où dorment des reliques (a) sacrées , les pyramides ont été érigées d’après des

MYTHOLOGIE COMPARÉE

(a) Vers l’an 35o, les Chréliens d'Egypte gardaient les corps morts des gens pieux et des martyrs, les portaient chez eux, les tenaient sur des petits lits de parade, etc., au lieu de les enterrer.

L’usage des embaumemens amena sans doute cette su perstition, et la vénération des reliques en Orient et en Occident (i).

AUTORITÉ

(i) Hist. des Çèrèm. et des Superst. , p. 58.

FÊTES DU FEU. l53

calculs savans , sur un dessin hardi et philosophique.

LE PRÊTRE

N’en doutez pas : il en est de ce dessin comme de celui de notre doctrine : un examen profond en confirme la sagesse , que ne peut soupçonner l’observateur léger et superficiel. Nos divinités , les seules divinités dignes d’hommages*, sont la Nature , mère universelle , et le principe créateur qui la féconde. Nous appelons la Nature , et la lune , qui est considérée comme son emblème , Isis. Ce principe qui la féconde , ce divin époux qui meurt et renaît dans ses embrassemens , qui semble perdre sa force pour la retrouver encore, c’est le soleil, c’est Osiris.

Nous avons voulu consacrer les phénomènes, de son retour et de son éloignement, mais de manière que l’objet fût lié au signe qui le rappelle, et que le dieu fût lui-même acteur dans cette représentation solennelle et sacrée.

Nous avons donc orienté cette pyramide après l’avoir inscrite dans la moitié d’une sphère, et assise sur des triangles équilatéraux : nous avons combiné scs rapports et scs

dimensions avec un tel artifice , que le soleil semble s’y reposer à midi , quatorze jours avant l’équinoxe du printemps , et quatorze jours après l’équinoxe d’automne. Ainsi l’ombre disparaît à midi de dessus toutes les faces de la pyramide (i), tant que le soleil doit séjourner dans l’hémisphère lumineux , lorsqu’il ramène les fleurs , les fruits , l’espérance et l’abondance , les saisons de la vie : mais au moment où cet astre commence à s’éloigner, lorsque la nuit étend son empire sur les jours , l’ombre obscurcit toute la face boréale de la pyramide ; c’est alors qu’Osiris entre au tombeau. Pendant six mois, ce monument qui lui est consacré , est investi par les ténèbres ; elles s’effacent de nouveau alors que le soleil s’élance vainqueur de la nuit des hivers et de la saison de mort , pour dispenser ses feux et l’existence (D).

MÉNÉCLIDÈS.

Sage pontife , vous ressemblez à votre dieu :

(1) Dupuis , t. II.

AUTORITÉ

FETES DU FEU

vous répandez la lumière sur tous les objets. Continuez.

LE PRETRE

Je viens de vous révéler en peu de mots le secret de toutes les fables.

MÉNÉCLIDÈS.

Et de toutes les religions.

LE PRÊTRE

Le besoin et la reconnaissance ont divinisé la Nature (a), le Soleil et ses bienfaits.

MÉNÉCLIDÈS.

C’est un culte filial. Si je vous ai bien entendu , vous distinguez deux puissances dans l’univers.

LE PRETRE

L'une active et l’autre passive ; c’est-à-dire, l’époux et l’épouse , ou l’acteur et le théâtre.

MÉNÉCLIDÈS.

Vous l’avez dit : le Soleil créateur, et la

MYTHOLOGIE COMPARÉE

(a) On retrouve partout le culte de la Nature ; les Indiens l’adorent sous le nom de Shahti , etc.

l56 LIV. I. LA CREATION.

Nature féconde. Je vois pourquoi vous avez lié la fête que vous donne la nature au printemps , celle où vous célébrez ses promesses et vos espérances ; comment encore se mêlent à ces images celles d’une résurrection , d’une vie nouvelle , d’un passage dans les palais de l’Olympe ou dans les bosquets d’un heureux Elysée ; et comment , au contraire , se rapportent à la désolation de l’hiver , ce tombeau que vous érigez , ces pleurs que vous versez sur un dieu qui doit renaître.

Mais j’ai peine à expliquer ces attributs bizarres , ces cornes , ces serpens placés sur sa tête, repliés autour de sa statue,

LE PRÊTRE

Ces attributs sont empruntés des figures qu’étalent les signes du zodiaque , que le soleil semble parcourir. Ainsi, nous représentons cet astre , lorsqu’il préside au printemps , sous la figure du taureau céleste , le premier des signes de l’année. Le serpent annonce le soleil d'automne et d’hiver , parce qu’ alors la constellation du grand serpentaire se lève, et vient dominer sur le deuil de la nature expirante

MÉNÉCLIDÈS.

Et ces types gigantesques de la fe'condite', ces phallus qui , sous toutes les formes et sous toutes les dimensions, offensent les regards dans vos temples , sur vos autels , et dans la pompe de vos fêtes ?

LE PRETEE.

Sont l’expression et l’image sacrée de sa force divine.

MÉNÉCLIDÈS.

Et celte licence effrénée , ces scènes de débauche , ces prostitutions solennelles ?

LE PRÊTRE

Sont des hommages.

MÉNÉCLIDÈS.

Pontife , voilà ce qui déshonore votre culte, que j’ai admiré jusqu’à ce moment. Ne voyezvous pas l’écueil de votre système ? Il s’élèvera des hommes austères ou d’un tempérament mélancolique , qui diront : La débauche que nous avions reléguée dans les quartiers les plus obscurs de nos cités, règne sur l’autel. Quoi ! vous divinisez ce que vos courtisanes adorent !

Malheureux humains ! faut-il donc vous

li)8 LIV. I. LA CRÉATION. .

dégrader pour mieux imiter l’objet de votre culte! Ils le diront; et forts de ces abus, entraînant un peuple avide de nouveautés, ils le précipiteront dans un autre extrême.

Vous accordez tout aux passions, ils leur ôteront tout ; vous ne présentez au peuple que des objets matériels et sensibles , ils élèveront, ou plutôt ils perdront ses idées dans je ne sais quelle sphère d’abstractions et de spiritualité ; vous flattez les sens , ils les éteindront ; vous éclairez l’homme , ils l’abrutiront; vous remplissez son esprit d’images, et son cœur de sentimens, ils l’assiégeront de fantômes et de craintes.

Tel est le caractère d’une révolution que j’entrevois dans un avenir éloigné, mais qui me paraît inévitable , parce que le caractère primitif de vos institutions sera dénaturé, parce que ces institutions ne flattent peut-être pas assez ce penchant au merveilleux , qui entraîne et subjugue l’imagination.

LE PRÊTRE

Dites , parce que le besoin de tromper les hommes sera peut-être érigé en maximes , lorsque des tyrans auront besoin d’esclaves.

FÊTES DU FEU. l5c)

Pour nous , nous avons cherché à profiter des passions memes de l’homme pour le ramener quelquefois à la nature , dont il est retiré à chaque instant par des institutions factices.

MÉNÉCLIDÈS.

Le problème social consiste à accorder les lois de la nature avec celles de la civilisation.

LE PRÊTRE

Je l’avouerai avec vous, déjà la corruption s’est emparée de notre culte ; déjà une foule insensée imite , dans ses lascifs emportemens, l’animal («) sacré qui reçoit nos hommages au printemps, dont il annonce dans les deux le retour, dont il rappelle sur la terre l’énergie féconde. Ces erreurs sont celles de la multitude ( b ) : nous les autorisons en rougissant ;

REMARQUES

(a) Le bouc de Mendès.

(■ b ) Sainte-Croix assure (i), i°. que les prêtres ne révélaient point au peuple le sens des mystères; 2°. que, parmi les prêtres eux-mêmes , cette connaissance n’était point donnée à ceux d’un ordre inférieur; 3°. qu’enfin , la langue hiéroglyphique devint un chiffre , dont la valeur et le secret ne furent plus connus que d’un petit nombre d’hommes.

AUTORITÉ

(i) Recherc. sur /es Myst.

mais l’abus ne prouve rien contre un principe ; le nôtre fut pur. Il fallait au peuple une religion sensible : la science la plus profonde a présidé à ce système que nous lui avons présenté. Il fallait des fables aux esprits faibles et crédules : nos fables ont été l’enveloppe delà vérité. Les romans mythologiques sont l'histoire physique de l’univers.

Les aspects du ciel et de la terre, leurs bienfaits, les révolutions des saisons, la marche du soleil , celle de la planète qui réfléchit sa lumière, leurs rapports entre eux et avec les autres constellations, fournirent le canevas, sur le fond duquel furent semées ces fictions brillantes, qui ont passé de l’Orient dans l’Egypte (</), et de l’Egypte dans l’Occident.

Résumons. Telles sont les principales bases de ce système. L’univers est divisé en deux principes; l’un actif et céleste; l’autre passif

(a) Quelques philosophes ont regardé l’Egypte comme une colonie d’indiens, descendus dans le Delta par la mer Rouge.

FÊTES DU FEU. 161

et terrestre (a) : de leur union naît la vie universelle.

MYTHOLOGIE COMPARÉE

(a) L’Osiris et l’Isis , qui rappellent le Chang-Ti et le Tai-ki des Chinpis; ainsi l’on retrouve chez les Scythes le Papœus (le Ciel-père), et Y Apia( la Terre-mère) (x). Tels sont encore ,

L ' Ad ad (.Soleil), roi de Syrie, honoré après sa mort comme un dieu , surtout à Damas.

h' Addargatis (la Lune ), femme d Adad.

Jj'Adè, idole des Indiens, Banians, avait quatre bras, comme Adam, auquel les rabbins ont donné deux sexes, et tout le reste double, parce que, suivant eux, il fut créé mâle et femelle.

L ' A glibolus (Soleil), dieux des Syriens.

Le Pachàcamac , grand dieu ; Pachacamama , grande déesse des Péruviens.

L ' Andon , monde visible des Indiens, composé d’un soleil , d’une terre , des planètes et des étoiles.

Le Bruin ou Geogly , dieu que les Indiens regardent comme créateur de toutes choses , principe de toute lumière , irreprésentable.

L’ Odin , conquérant et législateur du N ord , est devenu , AUTORITÉ.

(i) Consultez Chèrèmon , Ho rus , Apoll. lambl. Porphyre , Mercure - Trismég. Pirnand. , ouvrage supposé , mqis où se trouvent les bases de la doctrine égyptienne.

lt)2

Après avoir analysé les propriétés du feu , nous avons considéré les différons degrés de sa lumière et de sa chaleur. Ainsi le soleil est peint tour à toursous les traits de l’enfance, de l’adolescence, de l’àge mûr et de la vieillesse.

Nous avons ensuite lié à son adolescence, ou à sa décrépitude apparente, la renaissance ou la mort de la nature.

Cherchantenfin à expliquer cesphénomènes , tantôt nous avons supposé que le dieu bienfaisant était vaincu par un génie ennemi , par la puissance des ténèbres que ramène l’hiver; tantôt nous avons cru qu’il descendait dans le Tarlare, irrité contre les hommes, pour lesquels il renaissait bientôt sous les traits d’un dieu consolateur.

De là ces fables sur le mal et sur le bien, sur le Tartare et sur l’Elysée , sur la lumière et les ténèbres , sur la vie et la mort.

Tout s’explique ainsi par le tableau physique de l’univers.

MYTHOLOGIE COMPARÉE

chez les Scandinaves , le premier et le plus ancien des dieux.

Et Frea , sa femme , selon les Celtes , etc. etc.

FÊTES DU FEU. l63

Les courses de vos héros sont celles du soleil ou des astres; leurs exploits se rapportent à son passage dans les signes du zodiaque ; leur parure est empruntée de celle des animaux qui figurent au centre de ces signes ; leurs aventures naissent de leurs conjonctions, de leurs rapports avec l’astre qui se couche ou se lève devant eux. Votre Hercule est le soleil considéré dans sa course zodiacale (i).

Le soleil du printemps est Apis, Apollon, Esculape, le dieu sauveur : il préside à l’été, à la saison orageuse, sous le nom de Jupiter, armé de la foudre : Dieu de l’automne, de la saison de la fécondité, il prend les noms d’Osiris , de Bacchus, d’Atys et d’Adonis, de Pan, de Priape (a).

Enfin , dans la saison de la mort et des ténèbres, dans l’hiver, il est Sérapis ou le noir Pluton.

MYTHOLOGIE COMPARÉE

(a) Tour , Priape des Slavons ; Bcuil-Peor , Baalphégor , Betphcgur ou Phégor , celui des Moabites.

AUTORITÉ

(i) Macrobe Cupper. Dupuis. Court de Gébelin : Rou lier sur le Poeine des Mois.

LIY. I. LA CREATION.

Tels sont les noms et les fonctions du principe actif.

A son tour, le principe passif, la terre , ce récipient universel, et la matrice des êtres, est Isis (a), Vénus, Athir, Astarté ; et ces noms expriment la puissance génératrice : celui de Vesta (b) convient à son activité sans cesse renaissante, dont la flamme est le symbole.

Son éternelle fécondité lui a fait donner le titre de mère : elle est votre Cybèlc, votre Cérès (1).

Ménéclidès.

Plusieurs de nos usages confirment cette théorie. Je me contenterai de rappeler quelques unes des fêtes d’Apollon.

Celle que nous appelons Daphnéphorie ou

MYTHOLOGIE COMPARÉE

(a) Camadénou (Isis), vache désirable, née de la mer de lait ; adorée chez les Indiens.

(b) Aghnay , Vesta des Indiens; Arelia , Vesta des Syriens ; Labith-Horchiu , chez les Tyrrhéniens et les Scythes.

AUTORITÉ

( 1 ) Polythéisme anal.

FÊTES DU FEU. l65

fètc des lauriers , est célébrée tous les neuf ans.

Le ministre choisi pour y présider doit réunir à une naissance illustre (i) une force éprouvée et une beauté rare. Il est chargé du laurier sacré.

On porte en pompe l’olivier de Pallas : sa tige est couronnée de lauriers et parée de guirlandes; elle est surmontée d’un globe d'airain, auquel sont appendues des sphères plus petites. Le centre soutient des couronnes couleur de poupre; à sa base serpentent des bandelettes, dont les couleurs rappellent celles de l’aurore.

Le premier globe est le symbole du soleil ; le second, et les sphères qui le suivent, figurent Tordre de la lune et des planètes : le nombre des couronnes est égal à celui des jours de Tannée ( a ).

Deux adolescenss’avanccnt : l’un préside aux

REMARQUE

(a) Cette manière de peindre n’est pas la plus savante , et elle appartient au second genre de l’Ecriture Sacrée. AUTORITÉ.

(i) Pausan. Bœot.

, LIY. I. LA CRÉATION.* 1

Daphnéphories , il doiL comptervivansles auteurs de ses jours ; l’autre marche aux côtés de son ami : sa main soutient la tige sacrée.

Le daphnéphore paraît : il balance une branche de laurier. Sa libre chevelure se répand en ondes sur ses belles épaules ; sa robe superbe esL longue et traînante : à ses pieds brillent des brodequins d’une forme légère (a).

Des chœurs de vierges et de jeunes adolescens chantent des hymnes en l’honneur du dieu (i).

Le chœur des vierges ferme le cortège : elles mesurent, au son de cette musique religieuse , leurs pas et l’agitation cadencée des rameaux qu’elles balancent.

Le temple d’Apollon isménien s’ouvre et reçoit leurs offrandes.

Cette cérémonie est relative au renouvellement des lauriers sur les autels du dieu, aux-

REMARQUE

[a) Ces brodequins sont ceux auxquels on donna ensuite le nom d ’ Ip hic rate (2).

AUTORITÉS

(1) Voyez les hymnes d' Orphée et de CalUmaque , trad. de Dutheil ; et le poème sècul. d' Horace. — (2) Diod. de Sic.

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