LES PRIAPÉES
nos vêtemens pour des voyageurs : « Nous honorons, dit-il, les types sacrés de la fécondité. Ces attributs divinisés sont tour à tour portés en pompe dajis les cérémonies publiques , ou adorés en secret dans l'intérieur domestique. On imprime cette forme à des . vases, et même à des coupes d'or, d'ivoire oude verre. Les femmes enveloppent cesinstrumens sacrés dans des langes de lin et de soie. On prétend qu'ils servent alors de malheureux supplémens (i) aux faveurs enivrantes de la volupté. Le dieu a droit aux prémices de nos vierges. — Oui , ditEvhemerus, cet usage est consacré. Ravir des prémices est une peine parmi nous plutôt qu'un plaisir, et, à Rome comme en Grèce , soit piété , soit précaution , soit hypocrisie , les jeunes épousées ne manquent pas de s'asseoir douloureusement sur la statue perforante. »
L'habitant de Lampsaque continua gravement :« Ce faisceau qui se balance aux branches de ce pin , et composé d'offrandes en nombre
iLUTORlTÉS.
(i) Greg. Gjrald, Phumut. Schopo*
258 LIV. II. LA rénovation;
novennaire , a été déposé hier par la courtisane Cithéris. En général le nombre exprime celui des sacrifices offerts, et le volume de Tex-voto peut vous donner lapropgrtion des espérances, des désirs , des jouissances , des regrets.
Il ne nous fit point grâce des inscriptions qui sont quelquefois des poèmes assez plaisans. Ils contiennent, tantôt la prière naïve d'une vierge ou d'un paysan; tantôt Texclamation d'étonnement qui échappe au voyageur : le plus souvent le dieu parle , il menace ou conseille les adultères, se plaint des oiseaux, des voleurs , de la situation fatigante et de l'expression incommode que le sculpteur lui a données; quelquefois des visites lascives et des caresses bizarres qu'il reçoit, etc. etc. etc.
Le flegme d'Oribaze avait de la peine à y tenir. Evhemerus, s'apercevant qu'il était fatigué de la loquacité de notre importun , se fit un malin plaisir de la provoquer par-ces questions : « Pourriez- vous me dire , demanda-t-il à l'habitant de Lampsaque , pourquoi l'on fête particulièrement Priape dans vos murs ? — Vous l'ignorez ! ah ! pourquoi m'obligez- vous à redire ce qui fait, a la fois nôtre honte et notre gloire ?
LES PKIAPÊES. 25g
» On dit que Vénus enceinte s'arrêta un jour avec Bacchus à Lampsaque ; Junon , la jalouse Junon^ (a) , se présenta tout à coup sous les traits de Lucine : la reine des dieux a recour^ aux enchantemens , et, par malice ou par vengeance , elle dote Fenfant de Fattribut gigan-> tesque des plaisirs ; il croît, se développe , la force lui tient lieu de grâce, et il ravit toutes les Lampsaciennes ( i ) . .
» Les époux, désolés et humiliés à la fois , condamnent, d'une voix unanime, le géant à Texil. La désolation est aii comble dans Lampsaque ; les femmes implorent les dieux et leur bonté , ou leur vengeance. Cette dernière éclate avec un caractère terrible ; ces maris ^ sans égards , sont afiligés d'une maladie honteuse (6). On implore le redoutable Priape ;
REMARQUES
(a) Les différentes lunes des mois, des saisons, des années, sont présentées, par suite du même système, comme des rivales, tour h. tour vierges ravies, épouses fécondées, et veuves solitaires.
(b) Fuit autem morbus ille quem hodiè gallicum voca-
mus (a).
AUTORITÉS
(i) Strab. ApolL interp, Diodor, Pélron. Qçîd. Apulée, —
(î) G<isp, Schopp. in Priap.
2Ço LIV. ÏI. LA B.ÉKOYATION.
tt a^apai$e , et il consent à rentrer dans les lieux d'où les ingrats Pavaient exilé. De là le culte solennel qu'il obtint à Lampsaqae. »
« Ce culte est plus ancien, dit Oribaze ; ses attributs figurent sur les premiers monumens ; on en trouve la grossière ébauche sur la base des premiers Hermès. — Je voudrais savoir , reprit Evheraerus en s'adre^sant au Lampsacien , pourquoi Tâne est immolé à votre divinité. — Je vais vous le raconter. » Oribaze fronça le sourcil.
« La Grèce en fête célébrait celle du dieu couronné de lierre ; elle a lieu tous les trois ans , à rapproche de l'automne brumeux. On vit paraître les dieux cultivateurs qui habitent les froids sommets du Lycée. Une foule joyeuse les suit ; les Faunes , les Ëgypans , et la folâtre et. licencieuse famille des Satyres, et les Nymphes des eaux et celles des prairies , et Silène chancelant sur sa monture indocile , et le dieu ddnt l'arme enflammée épouvante les oiseaux. Un bois offre, pour le repas champêtre , un délicieux théâtre , et des lits de mousse et de gazon. Bacchus épanche le vin ; un ruisseau qui coule auprès , offre une onde qu'on néglige. Tous les convives étaient cou-
Lies PRIAPisS. 261
ronaés de fleurs. Le chœur des Naïades a piis place ; les unes abandonnent aux vents les tresses flottantes d'une chevelure que d'autres ont relevée avec art. Celle-ci, au-dessous d'un robe dont elle rappelle les plis, fait briller une jambe élëgante ; celle^à étale les . trésors éblouissans d'une gorge d'albâtre. Ici , se montre une épaule accomplie ; plus loin ^ cette robe s'entr'ouvre et tombe. Leurs pieds charmans sont dégagés des nœuds du brode** quin ; les Satyres sont mis à la plus douce des tortures. Silène lui-même sent quelques étin*-
• celles d'un feiï qui se réveille ; une malice char* mante ne lui permet pas d'être vieillard. L'honneur et l'appui des jardins , l'enflammé Priape ne voit au milieu des Nymphes que Lotis ; c'est elle qu'il désire, c'est elle qu'il recherche, c'est elle qui anime ses soupirs ; il prodigue les signes d'intelligence ; il voudrait s'en faire entendre et l'attirer. Les belles sont dédain
, gneuses, et l'orgueil suit les charmes. Lotis le regarde avec un mépris superbe. Cependant la nuit approche ; Bacchus sollicite au sommeil; on se sépare , et chacun s'abandonne au repos. » Lotis , que les jeux ont fatiguée , cherche , sous un arbre hospitalier et sur l'herbe toiiffue,
a62 LIV. II. LA RÉNOVATION.
un repos perfide. Son amant se lève mystérieusement , et , d'un pied furtif et suspendu, il s'avance en retenant son haleine ; il craint qu'un souffle ne le trahisse ; il touche au lit heureux et secret où repose la Nymphe charxxidnte. Déjà il effleurait la pointe du gazon qui la touche , il la voit plongée dans un som* meil profond. Enivré d'espérance et de joie, il écarte une robe importune ; il est sur la route, de ses vœux. Voilà que la monture (a) du vieux Silène fait retentir tout le bois d'une intempestive harmonie. La Nymphe effrayée se réveille en sursaut ; ses deux mains ont repoussé Priape ; elle fuit, et réveille toute la forêt. On accourt , et le rire éclate à la vue
MYTHOLOGIE COMPARÉE
(a) L^âne joue un rôle dans plusieurs mjthologies : il (Sit révërë par les Rabbins comme monture de Balaam; ik adorent même leur dieu Ânchialus sous la forme de cet animaL Les Chrétiens respectent en lui la monture de Jésus , les Musulmans celle de Mahomet; ils attendent même leur Daggiad ou Antéchrist monte sur un âae. On reprocha aux premiers Chrétiens d^adorer un âne (i).
AUTORITÉ
(i) TertulL .
LES PRIAPIËES. 263
du dieu surpris au clair de la lune dans sa nudité , et dans Texagération de son transport. Le chanteur importun fut puni de mort ; et c'est depuis ce temps que Ton immole un âne au protecteur de Lampsa^ue (i). »
Alors Kvhemerus : « J'avais entendu parler de cette aventure ; mais o» supposait la scène entre Priape et Vesta. »
Oribaze haussa les épaules. Celui-ci qui s'en aperçut, ajouta: « Selon une autre tradition , que je n'oserai garantir , le dieu trouva un émule, et le tua par jalousie. Mais il est un moyen de résoudre ces difficultés , c'est de nous adresser au grand-prêtre , si vous daignez nous servir de guide et continuer une conversation aussi instructive. »
^ Dans cet instant , le bruit des instrumens; retentissant dans la profondeur du bocage , attira toute notre attention. Chi célébrait une Priapée selon le rite antique. La gravité des cérémonies me parut contraster singulièrement avec le caractère des objets.
AUTORITÉ
(0 Oçid. fast. /. X, V. 393 ad 44o*
264 "V- ^^- ^^ BÉNOVATION.
Nous n'aperçûmes que des femmes (a). La plus vénérable matrone de ce diœui* religieux faisait Tofifice de prêtresse ; elle épancha sur la tête du dieu les flots d'un lait pur qui distillèrent le long de ses membres rembrunis. Un chœur de jeunes filles tjui ressemblaient à autant d'Oréades, élevaient des vases remplis des présens de Bacchus , et des corbeilles où figuraient ceux de Pomone. D'autres , en attitude de Bacchantes, exécHtaient des danses passionnées ; quelques unes jouaient de la double flûte , pinçaient la lyre , frappaient le sistre aigu. Un peintre aurait tiré de cette scène lesujet dW tableau piquant. Ces groupes religieux et folâtres , cette pompe mêlée de désordre ; ici les accidens de la lumière se jouant dans la feuiUée , et là les masses de l'ombre mystérieuse ; le contraste des attitudes, l'élégance des formes , ce mouvement dans la solitude , ce mélange de religion et de volupté, l'abandon même de ces femmes qui ne se croyaient point observées , et dont les transports respiraient alors tous les feux du lieu,
REMARQUE
(a) Monument gravé par Boissart.
LES PïlIAPEES- . i65
de la divinité et de la saison ; tout ^ jusqu^aux objets bizarres qu'il me reste à vous montrer , aurait enflammé les pinceaux de l'artiste.
Bientôt défilèrent , dans une espèce de procession, toutes les représentations du dieu, telles que les a façonnées la science ou le caprice des premiers prêtres. D'abord parut un Priape tenant ime bourse de la main droite, une clochette de la gauche , et portant crêtes de coq sur la tête et sous le menton.
Vinrent ensuite des phallus consacrés , de toutes les dimensions et de toutes les formes. Les uns avaient des ailes , les autres des sonnettes ; quelques uns, plus bizarrement configurés, étaient entés et pyramidaient les uns sur les autres. On en voyait avec des pâtes et des griffes, avec des chaînes, des mors et des brides.
Des animaux ou des génies fantastiques les menaient en laisse ; partout des proportions gigantesques. Ainsi , des simulacres de nains supportaient un organe immense qui semblait fait aux dépens de tout leur corps.
Je remarquai une Bacchante qui portait un enfant ; elle venait sans doute remercier le dieu de sa naissance.
J^en vis quatre autres occupées à sacrifier un bel âne ; une large bande ceignait la victime par le milieu du corps, et rattachait à rautel(2). La prêtresse, chargée des fonctions de victimaire , saisit le couteau des sacrifices, et allait le plonger dans les flancs du malheureux animal...
« Cela n'était que ridicule , voilà qui devient barbare, » s'écria Oribaze d'une voix assez forte pour être entendu.. . . A cette exclamation les mystères sont troublés, la cérémonie et le sacrifice sont interrompus : tout fuit dans l'épaisseur du bois et se dérobe à nos regards. Le bon Oribaze détache alors la victime qui s'échappe en liberté , qui consomme le trouble du bocage en le faisant retentir de tous les éclats de sa voix reconnaissante.
« Partons, dit Evhemerus ; vous savez ce qu'il en coûta dans tous les temps aux profanateurs des mystères : craignez le sort d'Orphée. » Le Lampsacien qui nous servait de guide, frappé d'une religieuse indignation,
AUTORITÉ
(i) Voyez antiquités étrusques y les camées ^ les ba^ reliefs , eic*
LES PRIAP££S. 267
nous a lui même abandonnés. Je jsouris de la peurd'Evhemenis , et m'adressant à Oribaze : « Je n'ai que trop souffert de la toiture que l'on vient de donner à votre gravité : la malice de votre adversaire s'est assez long -temps égayée en prolongeant une conversation et la vue d'un spectacle qui vous déplaisait totalement : il en est puni dans cet instant par ses terreurs ; adievez votre vengeance en le forçant d'écouter une explication qu'il vous avait fait interrompre, et que je suis curieux de connaître. Pour moi , qui observe tou^ les objets philosophiquement, et qui, étranger aux plaisirs des sens , ne recherche que ceux de l'intelligence , je l'avouerai, je n'ai vu dans cette scène qu'une pieuse extravagance. »
Evhemerus m'interrompant ; « Ëhquoi ! le plaisir n'est-il pas un présent du ciel ? n'est-il pas la divinité même ? Si la reproduction est le grand moyen de la nature et la loi dçs êtres , pourquoi les organes de la reproduction ne seraient-ils pas quelque chose de sacré ? Le phallus n'est-il pas l'image du créateur même ? il peuple l'immensité des mondes ; il est ce flambeau de la vie que les générations reçoivent €t se transmettent en traversant les siècles (H).
» Vous ne parlez que des plaisirs de Tintelligence , ingral ! Vous dormiriez encore dans le néant , si le dieu n'avait dardé dans le sein de votre mère u^e étincelle féconde. Mères, épouses , amantes , oui , vous avez dû divini* ser le phallus. » *
Oribaze sourit : Evhemerus, prenant ce sourire pour un signe d'attention , donna carrière à son érudition , tandis qu'assis au pied d'un large platane , nous étions distraits à la fois et par le murmure des oiseaux qui gazouillaient sur nos têtes , et par celui d'une fontaine qui bouillonnait à nos pieds.
« Le père de l'histoire ,(r) ne nous a point laissé ignorer les détails des hommages plus caractérisés que les Babyloniens rendaient à la force expansive de la nature (a). Onn'apeut-
MTTfiOLOGIE COMPARÉE.
(a) Prostitutions orientales.
Aaîn-el-Ginum en Afrique, fêtes nocturnes où Ie5
femmes se lieraient à dies unions mystérieuses Bt fortaites.
Bod^ divinité indienne qui rend féconde. Les filles nées ï
AUtO&ITÉ.
(i) Hérodote y /. i , ;e?. i5i.
LES PRIAPEES. 269
être point fait assez ressortir cette observation , que la prostilution fut uhe loi religieuse deTOrient, soit que cette coutume remonte à la simplicité des temps antiques ; et en effet, partout ou une civilisation perfectionnée n'a pas introduit l'exclusive propriété et Tordre saint €t factice des mariages, on retrouve, du moins à de certaines époqiies , la communauté des femmes ; soit que la superstition , ainsi qu'on l'a remarqué , allie tous les contraires , car les Orientaux sont jaloux ; soit enfin que, ne pouvant arrêter la dépravation des mœurs , les magistrats lui aient fait une part, et aient consenti que l'on réalisât une fois publiquement, dans l'année , ce qui, pendant le reste du temps , avait lieu particulièrement , et sous les voiles domestiques ; car ne faisons point la nature meilleure qu'elle n'est : descendons un
la saîte de Tinyocation étaient obligées de se prostituer dans le temj^ Le prix appartenait aux prêtres.,
Pèlerinages des femmes catholiques à Saint Vitos , à Saint Guignolet, etc*
peu de la hauteur dé ces chimères idéales de perfection morale , d^abnégation des sens , et surtout de fidélité conjugale de la part d'un sexe faible^ mobile j né avec des passions vives et des désirs brûlans que Tardeur du climat enflamme de plus en plus.
» On se récrie à Tindécence , lorsqu'on apprend que les femmes se livraient religieusement à des étrangers dans le temple de Mylilta , tandis qu'on se plaît à recueillir chaque jour, avec une curiosité malicieuse , des anecdotes mille fois plus scandaleuses et plus fréqifentes.
» Je vais plus loin : je soutiens que vouloir établir le contraire serait intervertir la nature ; et je prévois qu'un jour les Orientaux seront obligés de se résigner, ou d'enfermer leurs femmes. » • ^
Nous sourîmes. « Eh quoi ! dans un temple, aux pieds des autels ! ajoutai-je. — Vous avez raison ; cela n'est réservé qu'aux prêtres. Au surplus , cette scène un peu profane se passait effectivement plus loin. Vous savez que l'enceinte sacrée renfermait des cours, des bocages , des pièces d'eau , des espaces de terre