‹ Fêtes et courtisanes de la Grèce (volume 4)Chapitre 15 sur 110 · TROISIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

TROISIÈME LETTRE

Distinguez bien, mon fils, le culte des grands hommes de celui des héros. La gloire de ces derniers a ses ombres. N’oublions jamais les plaies qu’ils ont faites à l’humanité, et réservons exclusivement noire admiration pour ceux qui adoucissent les maux sans nombre dont la nature a semé notre ingrate et courte carrière.

Ah ! gardons-nous d’enflammer , par des éloges homicides , cette fièvre contagieuse des conquêtes, qui ne se repaît que de larmes et de sang. J’ai assisté quelquefois à des fêtes de la Victoire , et j’ai pleuré sur les malheurs de l’humanité.

SECTION II

A LA VICTOIRE (a) (a) (i).

L o ut ce que l’ivresse d’un succès souvent inespéré, tout ce que l’orgueil exalté et la plus grande des passions , celle de la gloire ,

REMARQUE

(a) Bellorum exuviæ tmncis afiixa trophæis

Lorica, et fractâ de casside buccuJa pendens ,

Et cnrtum temone juguin, victæque triremis Aplustre, et stunmo tristis caplivus in areu,

Humanis majora bonis creduntur ; ad hoc se, Romanus, Graiusque et barbarus induperator Erexit. Causas discriminis atque laboris Inde habuit ; tanto major famæ sitis est quam Virtulis. Quisenim virtutein amplectitur ipsain(2)ï

MYTHOLOGIE COMPARÉE

(a) Andatè ou Andrasté , victoire, déesse des anciens Bretons.

AUTORITÉS

(l) Dionys Halycarn. /. III. Polycen. I. v. Andocid. Hèrodian. Cydon. de Contempl. mort. Hcliodor. I. IX. Démoslh. Ælian. Eusthat- de Amor. Ismen. I. X et XI. Onosand . stratag. c. xxxm. V id. passim. Epicinia poet. Stat. Claitdian. Prospert. Ovid. Hor. Voyez les vers de Virgile ^ lorsqu’il érige, dans les Gé( irgir/ues , i ,n temple à Auguste ; et la pompe du jeune Cyrus , dans Xt> tophon. — (2) Juvénal.

peuvent inspirer , tout ce que l’enthousiasme, peut exécuter, tout ce que les arts qu’il réveille peuvent peindre et chanter, tout ce qu’une multitude sans frein , qui passe de la crainte extrême à l’extrême sécurité , peut éprouver de sentimens rapides , désordonnés et. tumultueux , se retrouve dans une fête de la Victoire. Le prêtre fait fumer l’encens; il pare de festons les colonnes du temple , il semble crier au peuple : Adorez le dieu dont je suis le ministre , adorez le héros dont je suis le flatteur.

La pompe défile ; j’aperçois deux sortes de victimes: les unessontdes animaux couronnés de fleurs : ils vont mourir ; les autres sont des hommes dont le hasard, dispensateur des événemens, a trahi le courage ; ils sont chargés de fers ; ils vont vivre dans l’opprobre et la misère , plus malheureux que ceux qu’on égorge.

On traîne à leur suite des armes rompues , et dont le faisceau forme un trophée des dépouilles ravies, spectacle honteux qui transforme de nobles guerriers en vils brigands : la richesse est devenue le prix du carnage , et tout cet or est taché de sang.

38 FÊTES

L’hymne adulateur retentit de tous côtés ; mais il est interrompu par les gémissemens et par les lamentalions des veuves désolées et des petits enfans devenus orphelins.

Le vainqueur s’avance ; il est monté sur un char ou élevé sur un bouclier : mais il sait que, si la fortune vient à souffler sur cet édifice de prospérités , il s’écroulera en un instant (a) ; il jette autour de lui un regard sombre, et il ne rencontre que la joie stupide d’une multitude qui applaudirait également à sa chute,

REMARQUE

(«) In se magna ruunt (i)

Hæc mori vides Repente, at ilia oririer ,

Necessitati lit obsequare te monent Tôt urbium cad.avera.

Ferire visa vertice ante quæ suo Poli utriusque cardinem :

Ubi ilia imperare suela regibus Superba septimontium ?

Ubi Mycenæ ? ubi inclyta urbs Agenoris , Corinthos , Argos, Ilium ?

Minuta magna, summa et ima respice.

Perenne sub polo nihil (2).

AUTORITÉS

(1) Litcan. — (2) J. Douza.

et la jalousie active de ses rivaux qui , dans un silencieux recueillement, la méditent.

Yenezmaintenant, nation adulatrice, poètes, historiens, chanteurs, artistes, composez vos scènes , vos strophes , vos tableaux.

Il faut l’avouer , les Piomains ont rendu un hommage philosophique aux mœurs républicaines , en plaçant un esclave derrière le char (a), en lui faisant reprocher au triomphateur ses fautes ou ses vices, dans des chants libres où se déploie la franchise militaire : il y a aussi une généreuse noblesse dans leur manière d’applaudir. On se lève , au théâtre, devant le héros , et les jeux sont un moment suspendus pdrle silence de l’admiration ou par les cris de la reconnaissance.

Dans les beaux temps de notre république, elle se montra jalouse des honneurs prodigués aux guerriers ; on défendit à Miltiade de placer

REMARQUE

[a) Quippe tenet sudano banc publicus et sibi consul Ne piaceat, curru servus portatur eodeni (i). Respiciens postte hominem meinento te esse (2).. AUTORITÉS.

(1) Jui èri. — (2) Tertull.

FETES

son nom sur Je tableau exposé dans le Pécile ; on accusa Phidias pour avoir représenté Périçlès sur le bas-relief d’un édifice sacré.

Les trophées étaient suspendus dans les temples; mais, dans la suite , Athènes avilie prostitua le culte et les honneurs réservés aux dieux; elle fit fumer l’encens aux pieds du triomphateur (a). C’est ainsi queDémétrius ( b ) fut fatigué d’hommages. On lui avait dressé trois cents statues, et le dernier jour du mois portait son nom. Ce fut particulièrement sous les rois (i) que ces triomphes étalèrent le plus de luxe et d’orgueil ( c ).

REMARQUES

(a) Bacchus, chez les Grecs, fut le premier triomphateur (2). Fable solaire.

(b) Vid. loc. prop. Dêrriêtria.

(c) Le triomphe du jeune Cyrus , décrit par Xénophon , l’entrée d’Alexandre dans Babylone, retracée par Quinte- Curce , offrent des récits qui paraissent appartenir par leurs prestiges aux romans.

Le pinceau poétique de Jules-Romain ( triomphe de Paul- Emile) , et de Lebrun ( entrée d' Alexandre dans Babylone ), les ont fait revivre sur la toile. C’est la, c’est principalement AUTOTITÉS.

(i) Vid. Appien. Plut. Livius. Tacite. Onuphr. Pane in Noctcs Granzovianœ. — (2) Solin. I. lui. Diod.

HÉROÏQUES. 4* l

Je l’avouerai : j’aurais voulu retrouver dans les fêtes de la Victoire ce double caractère de joie et de tristesse , qui domine en général dans nos fêtes religieuses.

J’aurais voulu qu’aux scènes de cette ivresse, que le bonheur d’échapper aux dangers, et que l’amour de la patrie et l’enthousiasme national font éclore, succédât une cérémonie lugubre et sainte dans laquelle on satisferait à l’humanité en pleurs.

Elles se sont échappées de toutes les bouches éloquentes, ces plaintes sur les malheurs affreux que les combats traînent à leur suite ; ils sont sortis de tous les cœurs honnêtes, ces vœux ardens et philosophiques qui hâtent le moment où le fléau de la guerre ne pèsera plus sur le monde.

Ecoutez le poëte(i): La guerre s’est élancée des gouffres duTénare; elle accourt, elle

REMARQUE

sur les bas-reliefs antiques, que les artistes doivent aller saisir ces riches détails dont le fond odieux est repoussé par la raison, mais dont la forme pittoresque attire l’imagination (B).

AUTORITÉS

(i) Homère. Virgile. Lucain.

vole aux cris des Furies armées de flambeaux, de fouets et de serpens. La rage aveugle , la discorde dont la bouche distille le sang, se précipitent sur leurs pas. Les empires , les générations s’éclipsent et meurent. Ce qui échappe au fer et à la flamme s’éteint consumé par le désespoir , ou dévoré par la contagion. Déployant ses ailes sinistres, la peste vient s’abattre au milieu de ces cimetières , et envoie en tribut aux enfers et les vaincus et les vainqueurs.

Ecoutez les politiques : il n’est rien de si précaire que l’existence d’un Etat toujours en guerre. Combien de fois Athènes fut sur le penchant de sa ruine ! Brûlée par les Perses , accablée par les Lacédémoniens , écrasée par Philippe, détruite par Mithridate , presque anéantie par Sylla. Cette Rome belliqueuse ne fut-elle pas prise parTatius, assiégée par Porsenna , brûlée par les Gaulois , effrayée par Pyrrhus, ébranlée par Annibal , et enfin déchirée par les mains de ses enfans ?

Mais c’est par les armes que s’agrandissent

et se soutiennent les Etats C’est par les

armes aussi qu’ils sont mutilés ou détruits.

SECTION III

AUX GUERRIERS MORTS POUR LA PATRIE (a).

Page 1