DU PÉLOPONÈSE , COMPOSÉ PAR ASPASIE
« Ils obtiennent de nous des récompenses dignes d’eux , ces magnanimes citoyens , objets du deuil public et particulier , que leurs amis, leur famille , la ville entière conduisent en pompe aujourd’hui dans la route fatale qu’ils se sont frayée par leur mort. Il ne reste plus qu’à l’orateur à rendre les derniers honneurs à ces héros ; la loi l’ordonne , c’est un devoir qu’il faut remplir.
« L’éloquence éternise en effet la mémoire des grandes actions, et répand parmi les hommes la gloire de ceux qui les ont faites. Ces discours sont nécessaires pour accorder aux morts les éloges qui leur sont dus, pour exciter l’émulation des vivans , pour exhorter les enfans et les frères à l’imitation de ces vertus, pour consoler les pères et mères , les aïeux meme, s’ils existent.
» Sous quel point de vue verrons - nous donc un sujet si important ? De quelle manière
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commencerons-nous l’éloge d’hommes généreux dont les vertus, pendant leur vie, ont fait la joie de leurs parens, et qui ont cherché la mort pour prix du salut des vivans P
» Il faut les louer de ce qu’ils étaient naturellement généreux ; ils tenaient cette générosité des auteurs de leur naissance. Louons donc d’abord leur généreuse origine. Ils la devaient ensuite à leur éducation et à leur institution (a). F aisems voir , à cet égard , combien ils s’en sont montrés dignes par une suite glorieuse de belles actions.
»> Leur premier titre de noblesse est d’avoir eu pour ancêtres des hommes dont l’origine n’était point étrangère (6) , qui n’étaient point venus d’ailleurs s’établir dans celte contrée. Ils étaient autochthones ; cette terre qu’ils habitaient, qui les nourrissait, était leur patrie;
REMARQUES
(a) Voyez dans Piousseau , Emile , 1. i , la différence d’éducation et d’institution.
(b) Je ne sais où les Grecs avaient pu prendre cette ridicule prétention, et comment un philosophe, tel que Platon, pouvait la soutenir. Les Grecs étaient, a l’époque où il écrivait, le peuple le plus moderne; ses arts, ses lois, ses sciences, ses dieux, son alphabet lui avaient été transmis par des nations étrangères.
elle les traitait en mère , et non pas en marâtre , ainsi que les autres hommes ; et maintenant qu’ils ne sont plus , ils reposent dans le sein maternel de celle qui les fit naître, les éleva , et reçut leur dépouille mortelle. Il est donc juste de rendre d’abord hommage à cette tendre mère , puisque c’est louer à la fois la noble origine des héros que nous célébrons (a).
REMARQUE
(a) Cette prétention à une antiquité plus ou moins grande, a été dans tous les temps un sujet de dispute entre lespeuples. Justin, 1. 1 1 , c. i, dit que la nation scythe passait pour être la plus ancienne, mais que l’Egypte voulut lui disputer cette prétention. Il nous a conservé les raisons qu’apportèrent les orateurs de ces différentes contrées pour faire valoir leuf cause. L’Egyptien allègue, en faveur de son pays, les mêmes preuves employées ici par Platon, l’avantage d’un climat tempéré sur un climat glacé, qui ne peut ni engendrer des créatures vivantes , ni recevoir des étrangers; la facilité du sol à produire spontanément les alimens nécessaires à l’homme, etc. L’orateur des Scythes réfute l’Egyptien par les argumens que M. Bailly, esprit d’un ordre supérieur, et qui réunit tous les genres d’instruction , a fait valoir depuis avec tant de philosophie, delinesse et d’élégance, dans ses Lettres sur l’origine des Sciences et sur V Atlantide. « La température du climat plus ou moins chaude, dit l’orateur scythe, est indifférente ; les hommes naissent formés pour le climat qu’ils doivent habiter, et chaque sol produit les fruits qui lui conviennent. Mais, ajoute-t-il , si le monde a été
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» Cette contrée mérite non seulement nos éloges , mais encore ceux des autres hommes , pour une infinité de causes , et surtout parce qu’elle a le bonheur d’être chérie des dieux. La dispute qui les divisa pour elle , et le jugement qui la suivit, prouvent assez ce que j’avance. Après avoir été célébrée par les dieux , comment ne serait-elle pas digne de l’être par tous les hommes ?
» Un second sujet d’éloges , également juste , c’est que quand la terre entière produisait , enfantait des animaux de toute espèce, féroces ou herbivores, cette contrée seule demeura pure , et ne donna point la naissance à des monstres farouches. De tous les animaux, elle ne choisit et n’engendra que l’homme ,
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ravagé par le feu, nulle autre contrée n’a pu être habitée avant la Scythie; car les régions septentrionales ont dû être refroidies les premières, puisqu’il n’en est point où le froid soit plus vif. Si l’eau a couvert la terre, les lieux les plus élevés ont dù être les premiers desséchés, et par conséquent les premiers couverts d’habitans; et nulle autre contréen’est plus élevée que la Scythie. » L’orateur scytlie , dit Justin , l’emporta sur l’orateur égyptien, et sa nation fut reconnue la plus ancienne. Yolney prétend que les Grecs sont une colonie de Scythes.
qui, par son intelligence, domine sur tous les autres êtres , et qui a seul établi les devoirs civils et religieux.
» Une preuve bien forte que cette terre le fit naître , ainsi que nos aïeux, c’est que tout être, doué de la faculté d’engendrer, porte avec lui la nourriture propre à l’objet qu’il doit créer. C’est à ce caractère qu’on distingue une mère , de celle qui usurpe ce nom sacré. Celle-ci n’a point les sources de lait, aliment du nouvel être. Cette terre, notre patrie et notre mère, donne donc une preuve incontestable qu’elle a créé les hommes, puisqu’elle est la seule et la première qui , dans les premiers âges , ait produit un aliment propre à l’homme, l’orge et le froment , ces fruits précieux et nécessaires à sa nourriture (a). Cette
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(a) Cette opinion que les contrées où tes plantes alimentaires, telles que les graminées , croissent spontanément , ont dù être habitées les premières, a été renouvelée de nos jours parle célèbre Linné. M. Heinzelmann a rapporté « que le froment et l’orge croissent spontanément dans la Tartarie moscovite, et que les habitans de la Sibérie font du pain avec le seigle qui y vient naturellement et sans le semer. Linné conclut que la Sibérie peut être le pays d’où les hommes sont sortis après le déluge pour se disperser dans le reste du
créature vivante lui doit donc la naissance , et ces témoignages prouvent plus encore en laveur de la terre qu’en faveur d’une mère.
» Notre patrie n’est point avare de ses riches moissons ; elle les dispense meme aux auties hommes ; elle a produit ensuite 1 olivier , ce soutien des forces épuisées (a). Après avoir nourri et fortifié ses enfans jusqu a 1 adolescence , elle les a soumis à l’empire et à 1 instruction des dieux, qu’il est inutile dénommer. Nous connaissons tous les dieux qui ont protégé notre vie , qui nous ont enseigné les arts nécessaires à nos besoins journaliers , qui nous ont donné des armes, et mus en ont appris l’usage. Les ancêtres de ces hommes dont nous faisons l’éloge , nés et élevés avec tant d’avantages, ont fondé la république, dont il est convenable de dire quelques mots.
» Les républiques sont les nourrices des
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monde, puisque celle contrée est la seule qui produit les premiers alimens de l’homme civilisé. » Voyez les Lettres de M. Bailly sur l'origine des Sciences.
(«) Platon appelle l’olivier le soutien des forces épuisées, parce que les athlètes se frottaient d’huile pour donner plus de souplesse a leurs membres.
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hommes ; les bonnes produisent les bons ; les mauvaises, les méchans. Il faut donc prouver que nos ancêtres furent élevés dans une sage république qui les a rendus vertueux , ainsi que nous, et les morts que nous célébrons.
» Le gouvernement était , comme aujourd’hui, aris tocratique ; sa forme n’a point changé depuis cette époque. Quelques uns le nomment démocratique , ou autrement , selon leur goût : mais c’est réellement une aristocratie , par l’accord unanime de tous les ordres de citoyens. Alors nous avions des rois , quelquefois par droit de succession , quelquefois par droit de suffrages. Maintenant que l’autorité est dans les mains du peuple , il confie Jes charges et le pouvoir à ceux qu'il en juge les plus dignes. La faiblesse , l’indigence , une naissance obscure ne sont pas des motifs d’exclusion, et les avantages contraires ne conduisent pas aux honneuïs comme dans fes autres villes. Cette forme d’administration a pour base Légalité de notre origine. Les autres villes sont composées d’hommes inégaux et de toute espèce ; aussi leur administration est inégale ; clic est tyrannique ou oligarchique. Parmi les hommes qui les habitent , les uns sont maîtres , les autres
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sont esclaves. Pour nous, qui sommes frères et nés d’une mère commune , nous ne connaissons pas ces odieuses distinctions ; l’égalité d’origine nous soumet tous naturellement aux mêmes lois , et personne n’a le droit de l’emporter sur les au tres que par une plus haute renommée de prudence et de vertu.
» Voilà pourquoi leurs ancêtres et les nôtres, et ces héros eux -memes, nés avec de si rares avantages , et élevés au sein de la liberté , ont fait tant de belles actions publiques et particulières pour servir l’humanité. Ils étaient déterminés à combattre contre les Grecs mêmes pour la liberté d’une partie de la Grèce, et contre les Barbares pour celle de la Grèce entière.
» Le temps me manque pour raconter dignement comment ils repoussèrent Eumolpe et les Amazones , débordés sur nos terres ; comment ils arrêtèrent les dévastations précédentes; comment ils secourui’ent les Argiens contre les sujets de Cadmus, et les Héraclides contre les Argiens. Ainsi , ne nous arrêtons pas à ces actions qui ont eu leur récompense. Mais je crois devoir rappeler celles qu’aucun poëte n’a célébrées avec une grandeur égale à
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celle du sujet , et qui sont encore dans l’oubli. Faisons-les connaître et admirer , et que les po'ëtes les chantent ensuite dans leurs odes , ou dans leurs autres compositions.
» Le premier de ces exploits de nos pères que je rappellerai, est d’avoir repoussé de cette terre, leur patrie, les Perses, maîtres de l’Asie , et dont l’Europe reconnaissait aussi les lois. Ces faits méritent bien de vous être présentés les premiers , et la vertu de ces héros est digne de vos éloges. Mais, pour les louer comme il convient, il faut jeter les yeux sur les temps dont nous parlons , lorsque toute la Grèce servait déjà sous le troisième roi. Le premier fut Cyrus , qui par son courage affranchit les Perses , ses sujets , du joug des Mèdes, qu’il asservit eux-mêmes, et qui étendit sa domination sur le reste de l’Asie jusqu’à l’Egypte. Son fds agrandit son empire, de l’Egypte et de tous les lieux de la Libye dans lesquels il put pénétrer. Darius, le troisième de ces rois , s’avança par terre jusqu’aux limites de la Scythie , et ses vaisseaux s’emparèrent de l’empire des mers et des îles. Rien n’osait lui résister; une crainte servile enchaînait tellement les âmes , qu’un grand nombre
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de nations puissantes et belliqueuses se soumit aux Perses. Darius accusa les Eréthriens et nous d’avoir secouru les Sardes ; sous ce prétexte il arma trois cents vaisseaux qui portaient cinquante mille soldats. Dalys était leur chef ; le roi avait ordonné de ne revenir que vainqueur des Eréthriens et des Athéniens, et la tète de ce général répondait du succès. Datys aborda dans l’Eréthrie , combattit des hommes que la Grèce comptait au rang des plus valeureux ; et cependant, malgré leur nombre , il les subjugua en trois jours. Il parcourut toute la contrée, pour que rien ne pût fuir le glaive ou les fers du vainqueur. Ses soldats , parvenus aux bords de l’Eréthrie, la traversèrent d’une mer à l’autre en se tenant par la main, afin de pouvoir se vanter à leur roi qu’aucun ne leur était échappé. Cette pensée les fit descendre dans les plaines de Marathon. Us croyaient facile de joindre les Athéniens aux habitans de l’Eréthrie, et de les soumettre à la meme nécessité ; ils portaient ainsi partout le ravage, et cependant aucun des Grecs n’osait secourir les Eréthriens subjugués et les citoyens d’Athènes. Les Lacédémoniens seuls en curent le courage ; maisils n’arrivèrent
que le lendemain du combat. Les autres Grecs, frappés de crainte, n’armèrent point, et ne pensèrent qu’à leur salut particulier. Quelqu’un qui serait né dans ces temps malheureux , saurait quelle fut la valeur de ces héros qui soutinrent à Marathon tout l’effort des Barbares , élevèrent les premiers des trophées de leurs armes, et châtièrent l’insolent orgueil de l’Asie entière ; qui enseignèrent aux autres peuples , et prouvèrent par leurs exploits que la puissance des Perses n’était pas invincible, et que le nombre des soldats et la richesse des armemens cèdent au courage.
» Ces héros nous ont donné l’existence ; ils ont fait plus, ils ont créé notre liberté, et celle de tous les habitans de ce continent. Les Grecs, disciples de Marathon , jetant les yeux sur cet événement mémorable, ne craignirent plus dans la suite de combattre pour le salut de la patrie. Les prémices de nos éloges sont donc l’offrande légitime que nous devons à ceux qui les ont appris à vaincre.
» Les vainqueurs dans les combats maritimes de Salamine et d’Artémisc méritent notre second hommage. D’autres raconteront le nombre de leurs faits généreux , les maux
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qu’ils eurent à souffrir sur l’un et l’autre élément , et la grandeur d’âme avec laquelle ils les supportèrent ; je ne rappellerai que l’action qui me semble la plus glorieuse , lorsqu’ils renouvelèrent les exploits de Marathon. Ce combat avait seulement montré à toute la Grèce, qu’un petit nombre de ses guerriers suffisait pour repousser sur terre une multitude de Barbares. Rien ne prouvait encore ce que pouvaient ses vaisseaux. Les Perses passaient pour invincibles sur mer par leurs forces , leur nombre , l’art nautique , et la magnificence des armemens. C’est donc une justice que de louer les braves marins qui , par cette victoire navale , délivrèrent les Grecs de la crainte qui enchaînait leur courage , et qui leur rendirent le nombre des vaisseaux aussi peu redoutable que le nombre des soldats. Marathon et Salamine instruisirent donc les Grecs à mépriser également les Barbares et sur terre et sur mer.
» Le troisième fait, par l’ordre numérique et par le courage , est la bataille de Platée , qui sauva la Grèce entière. Ceux d’Athènes et de Lacédémone en partagent la gloire. La circonstance était importante, le péril était
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grand ; ils triomphèrent de tout. Tant de vertu leur a mérité nos éloges et ceux des siècles à venir.
» A cette époque , plusieurs villes de la Grèce étaient encore au pouvoir des Barbares ; on disait que le roi projetait une nouvelle expédition contre les Grecs. Nous devons rappeler les guerriers qui, par leursexploits, achevèrent le grand ouvrage de notre liberté , exterminèrent les Barbares, et en purgèrent les flots. Ce furent ceux qui combattirent sur mer à Eurymédon , descendirent à Chypre , passèrent en Egypte . et portèrent leurs armes en plusieurs autres lieux. Souvenons -nous avec reconnaissance qu’ils firent trembler le roi lui-même, qui, loin de menacer la Grèce, ne songea pins qu’à sa propre sûreté. Ce fut Athènes seule qui éteignit la guerre entre les Barbares et ses citoyens , et tous ceux qui parlaient la même langue que la sienne.
» La paix succéda; Athènes fut respectée : alors elle éprouva ce qu’on voit arriver aux hommes à qui tout prospère. La jalousie naquit , et bientôt enfanta l’envie ; cette passion précipita involontairement Athènes dans une guerre avec le reste de la Grèce. Dès qu’elle
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fut déclarée , nos citoyens combattirent a Tanagre contre les Lacédémoniens pour la liberté dêdaBéotie. La victoire fut incertaine ; une dernière action la décida. Les autres défenseurs des Béotiens les ayant abandonnés , nos guerriers, après avoir vaincu le troisième jour à Œnophyte, ramenèrent glorieusement les fuyards. Ces braves citoyens furent les premiers qui , après la guerre persique , s’armèrent contre les Grecs pour la liberté de la Grèce , et affranchirent ceux qu’ils secoururent. Us sont honorablement placés les premiers dans ce monument , par ordre de la république.
» Alors plusieurs guerres s’allumèrent; tous les Grecs prirent les armes, (ravagèrent l’Attique , et payèrent A thènes ! d’une coupable ingratitude. Mais nos citoyens les vainquirent sur mer ; au milieu du carnage, ils firent prisonniers leurs chefs , qui étaient de Lacédémone. Nosguerrierspouvaientles exterminer ; mais ils les épargnèrent , leur pardonnèrent, et rétablirent la paix, pensant que des hommes d’une même nation ne devaient combattre que pour la victoire , et qu’il ne fallait pas , pour le ressentiment particulier d’une ville, perdre
la Grèce entière ; les Barbares seuls ne doivent attendre que la mort. Les héros qui, après avoir soutenu ces combats , reposent ici , sont donc dignes de nos éloges. Ils ont prouvé , si quelqu’un pouvait en douter , qu’aucun des Grecs ne l’emporta sur les Athéniens dans la première guerre contre les Barbares : c’est une vérité incontestable , et que ces guerriers ont démontrée, lorsque , dans les combats où les exposèrent les divisions de la Grèce , ils vainquirent en particulier, et firent prisonnier chacun des chefs avec lesquels ils avaient défait les Barbares.
» La troisième guerre qui suivit cette paix, fut terrible et inattendue; beaucoup de braves guerriers que ce monument couvre , y perdirent la vie. LTn grand nombre d’autres abordèrent en Sicile, où ils élevèrent plusieurs trophées dans les combats qu’ils livrèrent pour la liberté des Léontins , que la foi des sermons les obligeait à défendre. La longue durée de leur navigation réduisit A thènes à la plus triste nécessité; elle ne put les secourir, et ce refus de secours causa le malheur de leurs armes. Les ennemis qui les combattaient, remportèrent, sur ces alliés des Léontins , l’avantage
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de la valeur et de la prudence. Cependant plusieurs de nos guerriers , dans les combats qu’ils livrèrent sur FHellespont , s’emparèrent en un seul jour de tous les vaisseaux des ennemis , et en défirent un grand nombre d’autres. J’ai dit que cette guerre fut terrible et inattendue, parce que l’acharnemen t des Grecs était tel , qu’ils osèrent presser, par leurs envoyés, le roi, notre plus implacable ennemi, celui que nos efforts communs avaient repoussé, de conduire une seconde fois ses armes dans l’Attique, et de joindre, pour anéantir Athènes, ses Barbares à tous les Grecs. Ce fut alors que cette ville déploya sa force et son courage. Nos généreux citoyens, croyant déjà leur ville assiégée , et la flotte menacée dans Mitylène, armèrent cinquante vaisseaux , les montèrent, battirent les ennemis, et délivrèrent leurs alliés. Les flots ne les ont pas engloutis : le sort fut moins injuste. Ils reposent ici. La mémoire de ces hommes doit être honorée; nous devons à leur valeur cette victoire navale et tous nos autres avantages; ils ont acquis à notre ville la réputation de ne pouvoir être prise , quand toutes les forces humaines se réuniraient contre elle. Et c’est ce que les faits
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ont prouvé; nous n’avons été surmontés que par ços propres divisions , et non par aucune autre puissance : nous n’avons cédé à aucune force étrangère ; nous nous sommes vaincus et humiliés nous-mêmes.
» La paix et la tranquillité établies au dehors , nous fûmes en proie à des divisions intestines, mais telles que tous les hommes, condamnés par le sort à des guerres civiles , souhaiteraient que leur ville n’éprouvât que des troubles pareils. Nos citoyens du Pyrée et de la citadelle se joignirent avec douceur et avec humanité ; et , contre l’espoir du reste de la Grèce , ils cessèrent , avec la plus grande modération, les hostilités contre leshabitans d’Eleusine. Faut-il chercher une autre cause de toutes ces actions, et de l’amitié durable, fondée sur des faits , et non pas sur des mots , dont ils se lièrent, que celle de la communauté d’origine? Nous devons cependant rappeler à la mémoire les citoyens qui se sont donnémutuellement lamortdans celte guerre, et les rendre, autant que nous pourrons, propices, par des vœux et par des prières, à ceux qui les ont vaincus , puisque nous oublions tout nous-mêmes. Le malheur des circons-
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tances, et non l’animosité ni la haine, les porta à se combattre ;< nous en sommes tous témoins , nous qui avons vécu avec eux : en faveur de notre origine commune , nous nous pardonnons réciproquement, et ce que nous avons fait , et ce que nous avons souffert.
» Ensuite nous eûmes partout la paix ; Athènes , parfaitement tranquille , pardonna aux Barbares , qui n’avaient point mis à se venger des maux cruels qu’elle leur avait fait souffrir l’acharnement qu’on devait attendre d’eux. Mais elle était indignée contre les Grecs; elle se rappelait l’ingratitude dont ils avaient payé ses bienfaits ; qu’ils s’étaient unis aux Barbares ; qu’ils avaient détruit ses vaisseaux , qui dans d’autres temps les avaient sauvés ; qu’ils avaient renversé ses murs , qui avaient empéché la chute des leurs. Athènes était bien décidée à ne plus secourir les Grecs, que leur liberté fût attaquée par les Barbares ou par leurs compatriotes. Nous pensions tous ainsi , lorsque les Lacédémoniens , regardant les Athéniens , ces défenseurs de la liberté commune, comme abattus, crurent que rien ne les empêchait plus de donner des fers au reste de la Grèce.
» Mais pourquoi tant de vains discours ? Laissons là les actions anciennes ; bornonsnous à ces faits. Nous savons tous comment les Argiens , les Béotiens et les Corinthiens, frappésdecrainte, recoururent aux Athéniens ; et , ce qui est le plus surnaturel , le grand roi lui-même fut réduit à une nécessité si pressante , qu’il crut ne devoir espérer son salut que de cette ville même , pour la destruction de laquelle il avait montré tant d’ardeur. Le seul reproche mérité qu’on pouvait faire à cette ville, serait d’avoir toujours été trop compatissante, et trop portée à secourir l’infortune. Sa constance fut vaincue ; elle ne put garder les sermens qu’elle avait faits de ne jamais protéger la liberté de ceux qui l’avaient outragée; elle se laissa toucher, elle fournit des secours , elle sauva enfin les Grecs de la servitude, jusqu’à ce qu’ils s’asservissent euxmêmes. Elle n’osa pas cependant secourir ouvertement le grand roi; le respect du aux troph ées de Marathon , de Salamine et de Platée, l’en empêcha : mais on peut avouer qu’il dut son salut à la permission qu’elle donna aux fugitifs et aux volontaires de le servir. Elle, fortifia ses murs , répara ses vaisseaux ; pré-
para tous ses armemens ; et forcée à la guerre , elle combattit contre les Lacédémoniens pour les hahitans de Perse.
» Le roi, craignant Athènes, depuis qu’il voyait que Lacédémone avait renoncé à la guerre sur mer, et voulant violer sa foi , demanda cette partie du continent de la Grèce. Les Lacédémoniens la lui avaient autrefois donnée, afin qu’il se joignît à nos guerriers et à nos autres alliés. Il comptait bien sur nos refus, qui devaient servir de prétexte à sa défection : mais nos autres alliés le trompèrent ; les Corinthiens , les Argiens et les Béotiens consentirent, sous la foi des sermens, à lui livrer à prix d’or cette portion de la Grèce. Nous seuls n’osâmes la lui accorder, ni la lui promettre.
» C’est ainsi que s’accrurent la confiance et la liberté, la vigueur et la santé de cette ville , avec cette haine innée des Barbares, qui a conservé le sang des Grecs pur et sans mélange : car les descendans de Pélops , de Cadmus , d’Egyptus , de Danaüs , et des autres , Grecs par la loi , ne vivent pas avec nous. Telle est la source de cette haine extrême d’Athènes pour les nations étrangères. Aussi rien ne put nous
engager à commettre Faction atroce et impie de livrer des Grecs à des Barbares.
» Revenus au même état d’où la guerre nous avait tirés avec l’aide des dieux , nous nous préparâmes à combattre avec plus d’avantages. Nous avions des murs, nous avions des vaisseaux , nous rendîmes la paix à nos colonies , les ennemis cédèrent presque sans résistance. Nous perdîmes cependant beaucoup de braves guerriers, soit à Corinthe, par le désavantage du lieu , soit à Léchée , par trahison. Je vous fais souvenir de ces généreux citoyens qui délivrèrent le roi de Perse, et chassèrent les Lacédémoniens des mers , afin que vous pariez leur tombe des éloges qui leur sont dus.
» Je vous ai retracé les actions de ces hommes qui reposent ici , et de ceux qui sont morts pour celte ville ; elles sont belles et nombreuses , sans doute. Mais j’en ai tu un plus grand nombre encore de plus éclatantes : car une suite de plusieurs jours et de plusieurs nuits ne suffirait pas à celui qui voudrait les raconter toutes. Que tous les citoyens, l’âme remplie de ces grandes choses , recommandent donc aux descendans de ces braves guerriers , 3. 5
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de ne jamais quitter dans les combats le rang de leurs ancêtres; de ne pas prendre la fuite, en cédant aux conseils de la lâcheté. Moimême , enfans d’hommes généreux , je vous exhorte , et ne laisserai jamais passer aucune occasion de vous engager , de vous exciter à tendre par tous vos efforts à la vertu. Le temps est venu de vous révéler ce que vos pères nous ont prescrit d’annoncer à nos enfans , s’ils se trouvaient jamais dans des circonstances difficiles et périlleuses. Je vous répéterai ce que j’ai entendu d’eux, ce qu’ils vous diraient eux-mêmes s’ils en avaient la puissance ; j’en juge du moins parles discours qu’ils tenaient. Croyez donc entendre d’eux ce que je vous annonce.
» Ils diraient : « Enfans, vous êtes nés de pères généreux , et ceci le prouve ; il nous fallait vivre honteusement, nous avons préféré une mort glorieuse , plutôt que de plonger dans l’infamie vous et votre postérité , et de devenir l’ignominie de nos pères et de leurs aïeux. Nous avons pensé que celui qui déshonore ses pères est mort en effet, qu’il n’est chéri ni des dieux , ni des hommes , ni sur la terre pendant sa vie , ni dans les enfers après
sa mort. Rappelez-vous donc nos discours , et n’entreprenez rien que la vertu ne vous guide; sachez que, sans elle, toutes les possessions, toutes les entreprises sont honteuses et déshonorantes. La richesse ne décore pas l’homme pusillanime ; il est riche pour les autres, et non pas pour lui-méme : la force et la beauté, réunies dans un homme timide et méchant , paraissent déplacées et n’êtrc pas faites pour lui; elles l’exposent seulement à un plus grand jour, et rendent sa lâcheté plus manifeste. Toute espèce de connaissances séparées de la justice et des autres vertus ne se peut appeler sagesse , mais ruse et artifice. Mettez donc vos premiers et vos derniers soins à nous surpasser , ainsi que nos aïeux , par l’éclat de votre renommée ; apprenez que si nous vous passons en vertu, notre victoire fera notre honte , quand notre défaite eût fait votre gloire. Mais nous serons vaincus, sans doute, et vous triompherez, si vous n’abusez pas de la gloire de vos pères, si vous ne la flétrissez pas, si vous êtes persuadés que l’homme qui a une noble idée de son être , ne voit rien de plus honteux que de ne pas tirer sa gloire de lui-même , mais de la
renommée de ses ancêtres. Celte renommée, transmise d’aïeux en aïeux, est un trésor noble et précieux, sans doute ; mais les honneurs et les richesses sont des biens dont il faut jouir; et il est honteux et indigne d’un homme de les laisser passer à sa postérité , après avoir vécu dans une lâche indigence au milieu de si magnifiques possessions.
» Si vous mettez vos soins à suivre ces conseils , votre tendresse nous sera chère, et vous trouverez en nous des amis, lorsque la Parque s’avançant viendra vous ravir. Mais si vous les négligez et n’en faites aucun cas , personne ne vous accueillera avec intérêt ; que vos enfans le sachent.
» Instruisons nos pères et nos mères , s’ils existent, puisqu’il faut les consoler, comment on doit supporter, avec une âme paisible, les malheurs qui surviennent , et ne pas s’abandonner aux larmes : ils trouveront assez de compagnons de leurs pleurs , que leur inforlune présente leur fournira. Mais nous, rappelons à ces hommes désolés et sensibles les vœux qu’ils ont faits pour leurs enfans, vœux que les dieux ont exaucés. Us ne leur avaient pas demandé des fds immortels, mais braves
et fameux ; leurs désirs ont été remplis , puisqu’ils étaient comptés parmi les plus braves. Il est bien difficile que tout succède à l'homme au gré de ses souhaits pendant sa vie. Si ces vieillards supportent le malheur avec courage, on reconnaîtra qu’ils étaient en effet les pères d’enfans généreux , et qu’ils les égalent en vertus ; s’ils en sont accablés, ils feront douter qu’ils fussent véritablement nos pères, où que leurs éloges fussent sincères, ce qui serait également indécent. Mais ceux-là surtout nous louent dignement , qui montrent , par leurs actions , que, braves , ils ont engendré des braves.
« Ce vieux proverbe si répété , rien de trop , me semble juste et applicable à la circonstance. L’homme qui tire de lui-même, ou de ce qui l’approche, tout ce qui peut mener au bonheur, qui ne fait pas dépendre sa félicité des autres hommes , dont la bonne ou mauvaise fortune soumettrait son sort , comme le leur, aux circonstances du hasard , se prépare la vie la plus heureuse : cet homme est courageux, sage et prudent. Qu’il lui survienne des richesses et des enfans, qu’il perde l’un et l’autre, il suit surtout la leçon du