JO FÊTES
proverbe : aucun événement ne lui cause ni trop de chagrin, ni trop de joie. Souhaitons que nos pères lui ressemblent. Montrons-nous tels aussi , sans regrets et sans crainte , si la mort se présente à l’instant. Prions que nos pères et nos mères pensent comme nous , et finissent tranquillement les jours qui leur restent. Qu’ils sachent que leurs pleurs , que leurs cris ne réjouiront pas nos Mânes, et que, s’il existe après la mort quelque sentiment des choses vivantes , leur abattement et leur faiblesse nous seront importuns ; mais que nous aimerions à voir que leur douleur soit paisible et modérée. Notre mort, en effet, est plus à envier qu’à plaindre, puisque nous avons obtenu la gloire la plus belle dont les hommes puissent se couvrir. Qu’ils prennent soin de nos femmes et de nos enfans, qu’ils élèvent ces derniers , ils nous feront tout oublier par ce service , qui nous sera plus doux, plus cher, plus agréable que la vie. Voilà ce que nous devons leur apprendre. Prions Athènes de se charger de nos pères et de nos enfans, de soutenir avec bonté la faiblesse des uns, et d’instruire aux vertus l’enfance des autres. Mais nous savons que ,
sans avoir besoin d’être sollicitée , la république se chargera noblement de ces soins généreux.
» Pères, enfans, voilà ce qu’ils nous avaient prescrit de vous apprendre : j’ai tâché de le faire avec toute l’énergie dont je suis susceptible. Je vous conjure tous en leur nom, vous, de prendre pour modèles ceux dont l’âge vous rapproche; vous, d’imiter la fermeté des autres. Le soutien de votre ATieillesse est l’objet des soins publics et particuliers; ces soins s'étendent sur tous ceux qui tenaient aux morts par quelques liens.
« Vous connaissez vous-mêmes la tendre prévoyance de celte ville, qui veille par de sages lois sur ceux dont les pères ou les enfans ont péri dans les combats ; sa sollicitude pour eux est plus grande que pour les autres citoyens. Elle enjoint aux chefs de prendre garde que leurs pères ou leurs mères n’éprouvent aucune injustice ; elle élève en commun leurs enfans ; elle observe surtout que rien ne fasse sentir à ces orphelins l’étendue de la perte qu’ils ont faite. Elle prend pour leur enfance dessentimens paternels; et quand ils sont devenus des hommes, elle les envoie où le devoir les appelle,
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et leur fournit désarmés; elle leur rappelle la mémoire des exploits de leurs pères, en leur mettant dans les mains les instrumens de la valeur de ces braves guerriers. Pour s’assurer ensuite d’un augure favorable , elle les fait entrer dans les foyers paternels , dominans par leur force, et parés de leurs armes. Après leur mort, elle honore leurs cendres. C’est un devoir dont elle s’acquitte chaque année , sans y jamais manquer: elle y remplit publiquement les rites auxquels la mort de leurs proches oblige les particuliers. Elle y joint des jeux gymniques et équestres, et des combats dans tous les genres de musique. Elle fixe avec équité le droit de succession des enfans aux pères, et des pères aux enfans, et ceux de tous les parens enfin envers les tuteurs. Elle s’occupe de ces soins avec la plus exacte vigilance. Le souvenir de ces choses doit donner plus de force contre les atteintes du malheur. C’est ainsi que vous serez chers aux vivans et aux morts, et toujours prêts à servir et à être obligés.
» Maintenant que vous avez accompli toutes les cérémonies prescrites parla loi, vous pouvez vous éloigner , ainsi que tous les autres citoyens. »
ÉLOGE DES GUERRIERS MORTS DANS LA GUERRE DU PÉLOPONÈSE, PRONONCE PAR PÉRICLÈS (i).
« La plupart des orateurs qui, de ce même lieu, ont déjà fait entendre leur voix , ont célébré le législateur qui a cru devoir ajouter à l’ancienne loi sur la sépulture des citoyens victimes de la guerre, celle de prononcer leur éloge (a) ; persuadés que c’est une belle institution de louer en public ceux qui sont morts pour la patrie.
» Pour moi , j’oserais croire qu’à des hommes qui se sont rendus grands par leurs actions, il suffit de ce qu'ils ont fait pour
(a) La loi qui ordonnait de faire, aux frais du public, les fu ncrailles des guerriers morts en combattant, remontait à une liante antiquité. On ajouta depuis à cette loi, celle de faire 1 éloge de ces guerriers, et cette nouvelle disposition a été attribuée à Solon.
AUTORITÉ
(i) Thucyd. I. fl, traduct. de V Evêque.
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justifier les honneurs qu’ils obtiennent , honneurs rendus parle peuple entier, et dont ce monument vous offre le spectacle ; plutôt que de livrer les vertus d’un grand nombre de héros, au hasard d’être appréciées suivant qu’un seul homme en parlera plus ou moins dignement.
» Il est difficile à l’orateur de garder la mesure convenable, quand on peut même à peine avoir une opinion fixe sur la vérité. L’auditeur qui joint a la conscience des faits , de la bienveillance pour ceux dont on prononce l’éloge, trouvera peut-être tout ce qu’on pourra dire au-dessous de ce qu’il voudrait entendre, et de ce qu’il sait; et celui qui ne connaît pas les choses par lui-même, trouvera, par envie, de l’exagération dans tout ce qui s’élève au-dessus de son caractère : car on ne supporte l’éloge des autres , qu’aulant que l’on se croit capable soi-même de faire ce qu’on entend célébrer ; ce qui s’élève plus haut , on refuse d’y croire.
» Cependant , puisque les anciens ont jugé convenable qu’un tel éloge fût prononcé , je dois me conformer à la loi , et tenter de satisfaire, autant qu’il me sera possible , le désir et l’opinion de chacun d’entre vous.
HÉROÏQUES. y5
» C’est par nos ancêtres que je vais commencer. Dans une telle solennité , il est juste, il est convenable de leur accorder les honneurs d’un souvenir.
» Des hommes d’une même origine ont toujours occupé cette contrée , et c’est par leurs vertus que les plus anciens l’ont transmise à leurs descendans , libre , comme elle continue de l’être. Nos premiers aïeux sont dignes d’éloges , et nos pères encore plus. Ce sont eux qui ont ajouté à l’héritage qu’ils avaient reçu de la puissance que nous possédons , et ce n’est pas sans de grands travaux qu’ils nous l’ont transmise. Mais nous-mêmes, nous surtout qui vivons encore , et qui sommes parvenus «à l’âge de la maturité , c’est nous qui avons procuré le plus d’accroissement à cet empire ; c’est à nous que sont dus tous les avantages qui rendent la républiques! respectable dans la guerre et dans la paix.
» Les exploits qui nous ont acquis les différentes parties de notre domination , les invasions des Grecs et des Barbares, vaillamment repoussés par nous ou par nos pères, c’est ce que je passerai sous silence , sans vous entretenir longuement de ce qui vous est connu.
76 FÊTES
» Mais par quelle conduite nous sommet parvenus à tant de puissance, par quelles institutions politiques et par quelles mœurs nous avons imprimé tant de grandeur à l’Etat, c’est ce que je vais montrer avant de passera l’éloge de nos guerriers ; persuadé que ces détails ne sont pas ici déplacés, et qu’il n’est pas inutile à cette assemblée de citoyens et d’étrangers de les entendre.
« Notre constitution politique n’est pas jalouse des lois de nos voisins, et nous servons plutôt à quelques uns de modèle , que nous 11’imitons les autres («). Comme notre gouvernement n’est pas dans les mains d’un petit nombre de citoyens, maisdans celles du grand nombre , il a reçu le nom de démocratie. Dans les différens qui s’élèvent entre particuliers , tous, suivant les lois, jouissent de l’égalité : la considération s’accorde à celui qui se distingue par quelque mérite ; et si l’on obtient de la république des honneurs , c’est par des vertus , et non parce qu’on est d’une
REMARQUE
(a) Il attaque en passant les Lacédémoniens, dont les lois n'étaient qu’une imitation de celles de Crète.
certaine classe. Peut-on rendre quelque service à l’Etat, on ne se voitpas repoussé, parce qu’on est obscur et pauvre. Tous, nous disons librement notre avis sur les interets publics ; mais, dans le commerce journalier de la vie, nous ne portons pas un œil soupçonneux sur les actions des autres ; nous ne leur faisons pas un crime de leurs jouissances; nous ne leur montrons pas un front sévère , qui afflige du moins , s’il ne blesse pas ( a ).
» Mais, sans avoir rien d’austère dans le commerce particulier, une crainte salutaire nous empêche de prévariquer dans ce qui regarde la patrie ; toujours écoutant les magistrats et les lois, surtout celles qui ont été portées en faveur des opprimés, et toutes celles même qui , sans être écrites , sont le résultat dune convention générale, et ne peuvent être enfreintes sans honte.
(a) Les Lacédémoniens étaient sans liberté dans la vie privée, ou plutôt leur vie était toute publique. Toujours ils étaient gênés, toujours éclairés dans toutes leurs actions: ils ne voyaient dans leurs concitoyens que d’austères censeurs : jamais ils ne cessaient d’être les esclaves de leurs sévères coutumes, et ce dur esclavage commençait avec l’enfance.
78 FETES
» Par des institutions de jeux et de fêles annuelles , par les agrémens et les douceurs de la vie privée , nous offrons à l’esprit des délassemens de ses fatigues , et chaque jour a chez nous ses plaisirs, qui dissipent les ennuis. Notre république , par l’étendue de sa domination, reçoit tout ce qui naît sur la terre entière ; et nous ne recueillons pas moins , pour notre jouissance, les productions des contrées étrangères que celles de notre sol.
» Voici, dans ce qui concerne la guerre , en quoi nous différons de nos ennemis. Nous offrons notre ville en commun à tous les hommes; aucune loi n’en écarte les étrangers, ne les prive de nos institutions , de nos spectacles^/) ; chez nous , rien de caché, rien dont ne puissent profiter nos ennemis. Ce n’est point en des apprêts mystérieux, en des ruses
REMARQUE
(n) Thucydide opposelescoutiunesliospitalières d’Alhèncs aux lois féroces des Lacédémoniens, qui repoussaient de che7< eux les étrangers. Un peu plus bas, il compare l’éducation douce des Athéniens aux durs exercices de la jeunesse lacédémonienne, et prouve que les Athéniens n’en sont pas moins courageux, pour ne pas se refuser, à tous les âges, tous les agrcmens de la vie.
préparées que nous mettons notre confiance : elle se fonde sur notre courage et sur notre activité. Nos ennemis, dès leur première enfance , se forment au courage par les plus rudes exercices ; et nous, élevés avec douceur, nous n’en avonspasmoins d’ardeurpour courir aux mêmes dangers. C’est ce qui est prouvé; car les Lacédémoniens ne viennent pas seuls, mais avec tous leurs voisins , porter la guerre dans notre pays ; et nous, pénétrant seuls chez nos ennemis, et ayant à combatre des hommes qui défendent leur propriété, nous remportons le plus souvent en terre étrangère une victoire aisée.
» Il n’est jamais arrivé qu’aucun de nos ennemis ait à lutter contre toute la masse de nos forces, obligés que nous sommes de monter à la fois noire marine , cl d’envoyer des troupes de terre dans les diverses contrées de notre domination ; mais s’ils se mesurent avec une faible partie de notre puissance, victorieux ils se vantent de nous avoir repoussés ; vaincus , de n’ayoir cédé qu’à toutes nos forces réunies.
» S’il est dans notre caractère de nous précipiter dans les dangers , plutôt en nous
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jouant qu’en prenant de la peine , plutôt par l’habitude du courage que par l’obéissance à des lois , nous n’en sommes pas plus affligés d’avance des maux qui nous attendent ; et, dans l’action, nous ne montrons pas moins de valeur que ceux qui se condamnent à ne cesser de souffrir.
» Voilà ce qui rend notre république digne d’admiration ; elle en mérite encore à d’autres égards. Nous avons le goût du beau , mais avec économie ; nous nous livrons à la philosophie, mais sans nous amollir. Si nous possédons des richesses , c’est pour les employer dans l’occasion , et non pour nous vanter d’en avoir («). Il n’est honteux à personne d’avouer qu’il est pauvre ; mais ne pas chasser la pauvreté par le travail, voilà ce qui est honteux (ô).
REMARQUES
(«) Ce sont toujours les mœurs des Lacédémoniens que Thucydide oppose à celles de sa patrie. Ainsi , contre l'opinion commune sur la p auvreté deSparte, il reproche ici aux Lacédémoniens d’être riches , mais seulement pour tirer orgueil de leurs richesses, et non pour en faire usage.
(6) Le travail était honteifx a Lacédémone; il était abondonné aux serfs, Ilotes et Messéniens ; les femmes mêmes auraient rougi de s'appliquer aux travaux de leur sexe.
HÉROÏQUES. Si
» Les mêmes hommes se livrent à leurs affaires particulières et à celles du gouvernement ; et ceux qui font profession du travail manuel , ne sont point éli’angers à la politique . Seuls, nous ne regardonspas seulement comme détaché des affaires, l’homme qui ne prend aucune part à celles de sa patrie ; nous le traitons d’inutile. Nous jugeons bien les choses, nous les concevons de même, et nous ne croyons pas que les discours nuisent aux actions ; mais ce qui nous paraît nuisible , c’est de ne pas s’instruire d’avance par le discours , de ce qu’il faut exécuter.
» Voici ce qui nous est encore particulier , c’est d’avoir en même temps la plus grande audace , et de bien raisonner ce que nous voulons entreprendre ; tandis que chez les autres , c’est l’ignorance qui rend audacieux, et le raisonnement, inactif. Et ceux-là doivent, sans doute , êti'e considérés comme les plus valeureux, qui connaissent bien ce qui est terrible , ce qui est agréable , sans en chercher davantage à se soustraire aux dangers.
» Même dans les vertus , nous différons du grand nombre: nous devenons amis, plutôt en accordant qu’en recevant des bienfaits.
FETES
L’amitié du bienfaiteur est la plus solide ; ïl veut conserver la bienveillance qui lui est due pour le bien qu’il a fait : celui qui ne fait que payer du retour, éprouve un sentiment plus obtus ; il sait que sa reconnaissance est «ne dette qu’il acquitte , et qu’elle n’a rien d’obligeant. Seuls encore , c’est moins par un calcul d’intérêt que par une confiance généreuse , que nous accordons des bienfaits sans mesure.
« En un mot, j’ose le dire, notre république est l’école de la Grèce. Il me semble y voir chaque citoyen doué d’une heureuse flexibilité que jamais n’abandonnent les grâces , et qui le rend capable d’un grand nombre de qualités différentes. Que ce soit moins ici une vaine pompe de paroles que la vérité des faits , c’est ce qu’indique assez la puissance où ces qualités nous ont conduits. Seule de toutes les républiques , la nôtre se montre, par les effe ts, supérieure à sa renommée (a). Elle est la seule
REMARQUE
( a ) Les députés de Corinthe avaient reproché aux Lacédémoniens d’être au-dessous de leur renommée (1).
AUTORITÉ
(j) Tkiujd. L i , c. lxix.
dont les ennemis qui l’attaqtient ne puissent s’indigner de leur défaite , dont les sujets ne puissent se plaindre de n’avoir pas des maîtres dignes de les commander. Nous ne montrons pas une puissance acquise dans l’obscurité , mais brillante des signes éclatans de notre valeur ; admirés dans l’àge présent , nous le serons encore dans la postérité, sans avoir besoin d’être célébrés par un Homère , ni par un écrivain capable de flatter d’abord l'oreille* mais dont les beautés ambitieuses seront bientôt effacées par la vérité des faits. Par notre audace, nous avons forcé la mer et la terre entière à nous ouvrir un passage , et partout nous avons fondé des monunjens impérissables des maux que nous avons faits à nos ennemis , des biens qu’ont reçus de nous nos amis. C’est pour une patrie si glorieuse , qu’indignés qu’elle leur pût être ravie, nos guerriers ont reçu généreusement la mort; et tous ceux qui leur survivent, brûlent de souffrir pour elle.
« Je me suis étendu sur les louanges de notre république, pour montrer que le conbat n’est pas égal entre nous et des ennemis qui sont loin de jouir des mêmes avantages,
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et pour appuyer sur des témoignages certains l’éloge des citoyens dont nous déplorons la perte. Il est déjà bien avancé cet éloge: célébrer la gloire de notre patrie , c’est parer leurs vertus, et celles des hommes qui leur ont ressemblé , des louanges qu’elles méritent. Il est peu de Grecs qui , comme eux , ne soient pas au-dessous des éloges qu’on leur accorde. La mort a mis au grand jour leur valeur ; elle a commencé par la faire connaître , et a fini par l’immortaliser.
» Si quelques uns d’eux se sont montrés d’ailleurs moins estimables, ils ontacquis, en mourant pour leur patrie , le droit de n’ètrc jugés que sur leur courage. Par une si belle fin , ils ont effacé les taches de leur vie , et ont fait plus de bien en commun que de mal en particulier. Aucun d’eux , amolli par les richesses , n’en a préféré les jouissances à son devoir ; aucun , par cette espérance que conserve la misère, de se soustraire à l’infortune , et de s’enrichir un jour, n’a voulu fuir les dangers. Mettant au-dessus de tous les biens la gloire de se venger de leurs ennemis : persuadés que , de tous les périls , ils n’en pouvaient braver un plus illustre , ils ont voulu
l’affronter pour se procurer cette vengeance * et il est devenu l’objet de leurs désirs.
« L’espérance détruisait à leurs yeux l’incertitude de la victoire ; et, dans l’action, les périls qu’ils ne pouvaient se dissimuler, s’effaçaient par la confiance qu’ils avaient en euxmêmes. Ils ont trouvé plus beau de se défendre et de périr, que de céder pour conserver leurs jours; ils ont évité l’opprobre qui suit la réputation de lâcheté, et ont soutenu l’honneur au prix de leur vie. En un court instant le sort les a surpris, moins frappés de crainte qu’occupés de leur gloire.
» Ils furenttels qu’ils devaient être pour l’état: que les autres, sans avoir moins de courage, fassent des vœux pour que leur vie soit plus heureusement préservée! Qu’ils ne se bornent pas à discourir sur l’utilité publique , sujet que , sans rien dire qui vous soit inconnu , on pourrait traiter fort au long , en s’étendant sur tout ce qu’il y a de glorieux à surmonter ses ennemis ; mais c’est en agissant pour la patrie qu’il faut s’occuper de sa puissance , et s’enflammer d’amour pour elle. Contemplez sa grandeur , mais en pensant que c’est par le courage , par la connaissance du devoir , par
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la honte de commettre une lâcheté dans des combats, que des héros la lui ont procurée. Malheureux dans quelque entreprise, ils ne se croyaient point en droit de priver l’Etat de leur vertu, elle sacrifice d’eux-mêmes était un tribut qu’ils croyaient lui devoir.
Tous lui ont offert en commun leurs personnes , et chacun en particulier a reçu des louanges immortelles et la plus honorable sépulture ; non pas celle où ils reposent , mais le monument où leur gloire sera toujours présente au souvenir, quand il s’agira de parler d’eux, ou de les imiter.
» La tombe des grands hommes est l’univers entier ; elle ne se fait pas remarquer par quelques inscriptions gravées sur des colonnes dans une sépulture privée; mais, jusque dans les contrées étrangères , et sans inscription , leur mémoire est bien mieux dans les esprits que sur des monumens fastueux.
» Yoilà ceux dont vous devez être jaloux. Croyez que le bonheur est dans la liberté , la liberté dans le courage, et ne dédaignez pas de partager les périls de la guerre. Ce ne sont pas ceux qui vivent dans l’adversité , sans espérance d’un meilleur sort, qui ont le plus de
raison de prodiguer leur vie ; mais ceux qui , si leur vie est conservée , risquent de changer le plus de fortune, et qui ont à subir la plus grande révolution s’ils tombent dans le malheur ; car, pour un homme de cœur, l’humiliation, jointe à l’habitude de lamollesse, semble bien plus à redouter , que ne peut l’être , au moment où l’on s’abandonne à son courage , où l’on espère bien de sa patrie , la mort qui survient, et qu’on ne sent pas.
» Aussi ne gémirai-je point sur les pères qui sont ici présens : content de les consoler , ils savent qu’ils sont nés pour les vicissitudes de la vie. Ceux-là sont heureux qui, comme les guerriers dont nous célébrons les obsèques , et qui vous laissent dans la douleur , ob^iiennent là plus brillante fin ; et ceux qui , après une vie sans infortune , trouvent une mort glorieuse.
» C’est, je ne l’ignore pas, ce qu’il est difficile de vous persuader, à vous qui, dans la félicité des autres, dans cette félicité dont vous avez joui, trouverez un sujet de vous rappeler vos peines ; car la douleur n’est pas dans l’absence d’un bien qu’on n’a
FETES
point éprouvé , mais dans la privation de celui dont on avait contracté l’habitude.
» Qu’ils se consolent par l’espérance d’avoir d’autres fils, ceux à qui leur âge permet encore de devenir pères ! Les enfans qu’ils verrons naître leur feront oublier en particulier ceux qu’ils. ont perdus ; et cette consolation sera double pour la patrie , qui verra ces enfans remplir le vide de sa population , tandis que leurs pères lui garantiront la sûreté ; car les citoyens quin’ont pasd'enfanspour lesquels ils s’exposent aux périls, ne lui peuvent être également affectionnes.
» Et vous, à qui l’âge refuse cette espérance, soyez heureux par le temps de votre vie qui s’est écoulé : il a été le plus long ; regardez-le comme un gain que vous avez fait sur le sort. Espérez que le reste sera court, et allégez-en le poids par la gloire des héros dont vous fûtes les pères. Seul , l’amour de la gloire ne vieillit pas ; et, dans l’infirmité du grand âge, le plus grand des plaisirs n’est pas, comme on le prétend , d’amasser des richesses , mais d’obtenir des respects.
» Fils et frères de ceux qui ne sont plus , je
vois pour vous une grande lu lie à soutenir ; car tout le monde loue volontiers ceux qui ne sont plus ; et, par un excès même de vertu, à peine ferez-vous croire que vous les égalez: on jugera que vous leur êtes du moins un peu inférieurs. Les vivans ont des émules qui leur portent envie ; mais on rend honneur avec bienveillance au mérite qui n’est plus un obstacle pour des rivaux.
» S’il faut qu’en faveur des épouses qui viennent, de tomber dans le veuvage , j’ajoute ici quelque chose sur ce qui doit constituer leur vertu , je renfermerai dans bien peu de mots tous les avis qu’on peut leur donner. Vous contenir dans les devoirs prescrits à votre sexe, telle est votre plus grande gloire : elle appartient à celle dont les vices et les vertus font le moins de bruit parmi les hommes.
» J’ai rempli la loi, et j’ai dit tout ce que je croyais avoir d’utile à vous faire entendre. Nos illustrcsjmorls viennent de recevoirl’hommage qui leur est dû ; et, dès ce jour, leurs enfans seront élevés aux frais de la république, jusqu’à l’àge qui leur permettra de la servir: c’est une couronne que décerne la patrie , couronne utile à ceux qui ne sont plus et à ceux cjui nous
restent, et que l’on voudra mériter dans de
semblables combats.
» Où les plus belles récompenses sont offertes à la vertu , là se trouvent les meilleurs citoyens.
» Payez un tribut de larmes aux morts qui vous appartiennent, et retirez-vous.
» Mon fds , nourrissez votre âme indépendante et forte de ces principes qui enfantèrent de grands hommes et de grandes choses. Puissiez-vous un jour mériter un pareil éloge! Mon cher fds , je couronnerais à la fois de fleurs ma tête blanchie et votre tombe glorieuse, arrosée de mes larmes. »