‹ Fêtes et courtisanes de la Grèce (volume 4)Chapitre 90 sur 110 · SERVANT DE PRÉFACE ET D’INTRODUCTION AU TRAITÉ SUR LA DANSE DES GRECS · texte numérisé non relu

SERVANT DE PRÉFACE ET D’INTRODUCTION AU TRAITÉ SUR LA DANSE DES GRECS

CRATON ET LUCIEN.

LUCIEN

Vous avez élevé , Craton , dans votre sagesse farouche, une grave accusation contre la danse ; vous avez enveloppé dans la critique du spectacle, et Fart lui-même, et le spectateur auquel vous avez reproché des goûts efféminés et frivoles. Que vous êtes éloigné de la droite raison ! que cette accusation est inconsidérée contre un des charmes de la vie ! Voilà ce dont je veux vous convaincre. Il faut cependant vous pardonner , stoïque ; le cachet sombre de votre philosophie s’imprime surtout. Vous n’aimez que ce qui est austère ; et tout ce qui sort de ce caractère , votre sauvage inexpérience le blâme.

CRATON.

Eh quoi ! c’est vous, grands dieux ! qui, nourri dans le sein des plus libérales institutions, vous à qui l’étude de la philosophie

ïfê DANSES GRECQUES,

n’est point étrangère, vous, Lucien, qui, oubliant les occupations les plus graves et le commerce des sages , allez vous asseoir au théâtre pour enivrer vos oreilles du chant, des sons de la flûte, et vos yeux du spectacle d’un homme efféminé qui , revêtu des habits de la mollesse et obéissant à des accens lascifs , imite, dans tous leurs excès, les passions de quelques femmes perdues d’amour, des Phèdre (a), des Parthénope ( b ) et des Rhodope impures (c), et cela aux sons dégradés de la lyre , au bruit des pieds qui marquent la cadence. O honte ! ô ridicule ! est-ce là , par Jupiter ! la place d’un homme libre , d’un homme tel que vous ? A la nouvelle de cet oubli de toutes les convenances, j’ai rougi pour vous. Se peut-il , me suis-je écrié avec indignation , qu’un disciple de Platon , de Chrysippe et d’Aristote , imite dans ses goût l’enfant qui s’amuse d’une plume qui le chatouille ? IN’y a-t-il donc point beaucoup d’autres spectacles

REMARQUES

(a) Amante incestueuse d’Hippolyte.

(■ b ) Une des Sirènes.

(c) Courtisane. Voyez ci-après ce nom.

OBSERVATIONS PRELIMINAIRES. 24g

plus convenables ; et ces joueurs de flûte ambulans qui chantent au son de la lyre et sur un mode plus grave ; l’imposante tragédie , et

Ila comédie , mère des jeux ? Appelez , Lucien, toute votre éloquence à votre secours : si vous voulez éviter d’èlre rayé du nombre des sages, croyez-moi, vous n’avez qu’un parti à prendre; c’est celui d’ensevelir, dans une dénégation

I formelle , un pareil oubli des convenances. Imprudent ! je m’attends à vous voir changé incessamment en Lydée ou en Bacchante. C’est à nous qu’il convient de vous arracher, nouvel Ulysse , à la séduction des Sirènes du théâtre , â vous empêcher de cueillir le lotos , à vous rendre aux lettres et à la philosophie. Mais je faux ; les Sirènes ne captivaient que l’oreille, il suffisait de se les boucher avec de la cire ; mais vous , grave maître , vous voilà pris par les oreilles et par les yeux.

LUCIEN

Quel cynisme mordant, mon cher Craton ! Mais votre comparaison manque de justesse , et n’a aucun trait à la circonstance. L’imprudent qui cueillait le lotos , ou qui prêtait l’oreille aux Sirènes , périssait misérablement :

pour moi, enivre de la plus douce volupté , je ne Fai payée par aucun malheur ; je n’ai point désappris à gérer mes affaires domestiques et particulières. En public, et dans le commerce général avec les hommes, je me suis trouvé une éloquence nouvelle, un coup d’œil plus juste, une finesse d’observation moins commune. Appliquez plutôt à ceux qui sortent d’un pareil spectacle , ce vers d’Homère :

Et les plaisirs pour lui sont encor des leçons.

CRATON.

Par Hercule ! quelle impudeur ! faire trophée de ce qui fait notre honte ! Allez , il faut désespérer de votre retour à la raison, puisque, dans votre délire, vous allez jusqu’au panégyrique de ce qu’il y a de plus méprisable.

LUCIEN

Mon cher Craton , vous êtes-vous assis quelquefois au théâtre , et blâmez-vous ici avec connaissance de cause ? ou bien , étranger à ces jeux que vous ignorez, pouvez-vous vous écrier sérieusement: il n’y a rien de plus méprisable? Alors vos reproches deviendraient ridicules, parce qu’ils seraient hasardés.

CRATON.

Sans doute, avec cette longue barbe et ces cheveux blancs, il convenait à Craton de grossir ce troupeau de femmes perdues , de spectateurs insensés; d’applaudir, déporter au ciel, de la voix et du geste , un acteur efféminé , imprimant à tous ses pas la mollesse la plus dangereuse, la grâce la plus inutile ?

LUCIEN

J’excuse votre ignorance. Mais si vous m’en croyiez, si vous consentiez une seule fois à ouvrir les yeux pour jouir d’un pareil spectacle , vous n’auriez rien de plus pressé que de vous assurer de la meilleure place pour tout voir et tout entendre.

CRATON.

Par ma barbe ! par ce poil hérissé ! si jamais je descends à ces gentillesses... Vous me faites pitié ; vous êtes en délire.

LUCIEN

Mon cher Craton, voulez-vous que, laissant l’éclat des injures, nous en venions à l’objet

meme ? Je veux vous expliquer ce que c’est que la danse ; quel est son prix , quels sont ses charmes , et meme ses avantages ; quelle instruction on en retire ; quel empire heureux elle exerce sur l’esprit des spectateurs qu’elle façonne et qu’elle plie à son gré ; quelle est cette utile harmonie des plus beaux mouvemens de l’àme et du corps. Si la musique est de moitié dans ces prestiges, c’est un charme, et non un défaut de plus.

CRATON.

Je n’ai guère le temps de soutenir la conversation d’un esprit malade qui disserte sur son délire; c’est pousser bien loin la complaisance , que de la prêter au récit de si vides bagatelles. Je n’ai pas besoin de me boucher les oreilles avec de la cire, pour demeurer insensible à une sotte conversation ; je me tais, parlez : personne, pas même Craton , ne vous écoute.

LUCIEN

Fort bien. Je n’attendais que votre silence. Vous verrez si ce sont là de vides bagatelles.

L’art de la danse, vous l’ignorez, n’est point nouveau, il n’est point né d’hier, nous ne le

OBSERVATIONS PRELIMINAIRES. 253 devons pas à nos aïeux. Cet art remonle au berceau du monde ; il naquit avec l’amour : les cœurs des astres, les groupes des étoiles errantes, leurs marches croisées, leurs rapports harmonieux, leurs retours cadencéssemblèrent indiquer aux hommes l’image des premiers pas mesurés qu’ils formèrent. Cette esquisse imparfaite se développa, se perfectionna avec le temps; et de nos jours, porté au plus haut degré, l’art de la danse est devenu une science profonde, fertile en plaisirs et en leçons.

La mère des dieux , charmée de cet art, fit danser ses Corybantes enPhrygie, et ses Curètes en Crète. Cet art sauva le grand Jupiter ; grâce à la danse de ses prêtres, il évita la dent de Saturne. Cette danse était guerrière; les danseurs , armés de glaives , les entre-choquaient sur leurs boucliers; tous leurs mouvemens respiraient la fureur des combats.

Cet exercice devint celui des Crétois, les meilleurs danseurs de la Grèce. Et ne croyez point que ce fussent des hommes obscurs ou privés, c’étaient des princes et des rois. Voilà pourquoi Homère, voulant relever le mérite de Mérion , l’appelle le danseur. Sa légèreté n’était pas seulement célèbre parmi les Grecs ,

mais encore parmi les Troyens, qui admiraient l’agilité et la justesse de ses mouvemens dans les combats; il les devait à la danse. De là ces vers d’Homère :

Héros faible et trop vain du talent de la danse ,

Voyons si Mérion évitera ma lance.

Il l’évita. En effet , il avait approfondi cet art de manière à se dérober aux traits par un simple mouvement du corps. O noble exercice de la danse ! que tu comptes de héros parmi tes disciples! Et pour ne nommer que le fils d’Achille, Néoptolème, son talent dans cet art suffirait pour lui donner l’immortalité ; il inventa la Pyrrhique ( a ) ; et cette gloire réjouit plus le cœur paternel d’Achille, que la valeur meme de son fils. Et si la ville d’ilium , jusqu’alors imprenable, fut renversée de fond en

REMARQUE

(a) La Pyrrhique était une danse... On sait que Scaliger , le père et le docte des doctes, après avoir composé une dissertation sur la Pyrrhique, poussa l’amour de l’antiquité au point de la danser ; lui docteur , le heaume en tête et la dague au point, sur un théâtre préparé , devant l’empereur Maximilien et toute sa cour, que l’enthousiasme gagna, et qui applaudirent d’autant plus, qu’au défaut de l’emportement guerrier, Scaliger y mit tout celui d’un érudit.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES. 2ÜJ

comble , en savez-vous la cause ? c’est que ce héros excellait dans la danse (à). Ces farouches Lacédémoniens , les plus braves des Grecs , n’ont-ils pas appris de Pollux et de Castor à danser la Carienne (ô)? Tout, à Lacédémone, se fait en mesure : c’est au son des flûtes , et même sur un rythme doux et modéré, qu’ils engagent le combat. Une flûte a donné le signal, et la plus belle des Muses, Polymnie, les conduit à la victoire. C’est là que l’éducation de la jeunesse se partage entre les armes et la danse : on lutte, on se frappe, et l’on danse. Le joueur de flûte est au centre, marquant du pied la cadence ; les groupes folâtres circulent à l’entour, et leurs évolutions se développent sous mille formes, empruntent différons caractères : tantôt c’est le mouvement qui plaît à Mars, et tantôt celui que préfèrent Bacchus et Yénus. Le chant qui règle leurs pas est un hymne à Yénus et aux Amours : « Dieux

REMARQUES

(a) Ce raisonnement de Lucien ressemble a celui du maître a danser dans le Bourgeois gentilhomme.

{b) Danse des jeunes filles autour de la statue de Diane à Garium. Voyez Fêtes de Diane.

charmans, venez, disent-ils, vous mêler à nos danses. » Un autre hymne est consacré à rappeler les préceptes de l’art.

Enfans joyeux , en cadence ,

Tracez mollement ces pas.

Tel est le dessin de la chaîne. Les adolescens et les vierges se croisent ; leurs divers entrclacemens figurent les anneaux d’une chaîne qui s’étend ou se resserre; un adolescent conduit le chœur, du pas belliqueux dont il doit marcher à l’armée. Une vierge le suit, imprimant aux siens la décence et la grâce ; de manière que la force et la modestie semblent former les anneaux de cette chaîne. On connaît leurs danses nues (a). Les versd’IIomère sur Ariane, sur les danses consacrées par Dédale , les tableaux du bouclier d’Achille, vous ne les avez pas oubliés ; ni ces deux Cybestélères (A) conduisant le chœur; ni ces groupes, ouvrage admirable de Yulcain, qui semblent circuler

REMARQUES

(a) Voyez G ymnopédies.

(b) Dansant sur ]a tête.

OBSERVATIONS PRELIMINAIRES. 257 en cadence autour de ce bouclier ; ni les danses des Phéaciens voluptueux, dont Ulysse admire la brillante agilité.

Dirai- je que, chez les Thessaliens, cet exercice était tellement en honneur, que le nom de Proorchester (a) était celui qu’ils donnaient à leurs magistrats? Lisez partout les inscriptions des statues érigées aux grands hommes :

A N. PROORCHESTER LA CITÉ.

Le peuple a dressé celte slalue h Élation , qui s’est parfaitement démené dans le combat.

Dirai-je que les danses ont toujours fait parties des solennités instituées par Orphée et par Musée, ces danseurs sublimes? Les danses et les hymnes étaient la préparation sainte à l’initiation.

Je n’achèverai pas de lever le voile qui couvre les mystères pour ceux qui ne sont pas initiés ;

REMARQUE

( a ) Maître de la danse. Lucien joue ici sur les mots qui expriment également l’action de se mettre en avant et de danser.

mais qui ne sait que l’expression trahir les mystères, est la même que celle de rompre la mesure !

Dirai-je que , dans les fêtes de Délos , la danse en formait la plus aimable pompe? Vous montrerai-je ces chœurs de jeunes enfans, se développant , aux sons de la lyre et de la flûte , dans un ordre religieux ? Nos lyriques ne sont occupés que de composer des chants pour ces danses.

Mais pourquoi ne citer que les Grecs ? Voyez les Indiens, au lever du soleil, le saluer, non par une vaine cérémonie à la manière des Grecs (a), mais par une danse qu’accompagne un silence pieux, image du mouvement de cet astre (a). Voilà leurs prières, leurs chœurs, leur sacrifice. Cette danse a lieu au lever et au coucher du soleil.

REMARQUE

[a] En baisant la main.

MYTUOI.OGIE COMPARÉE.

(a) Les danses font une partie considérable du culte religieux , non seulement chez les Indiens , mais aussi chez les Africains , etc.

OBSERVATIONS PRELIMINAIRES. 25g Voyez les Ethiopiens qui marchent au combat en dansant. Avant de lancer une de ces flèches qu’ils ne portentpointdansun carquois sur leurs épaules, mais qu’ils disposent autour de leur tête en forme de rayons , ils prennent une attitude menaçante ; et, pour en imposer à l’ennemi, ils dansent.

Des Indes et de l’Ethiopie , passons en Egypte. Ce Protée (a) de la mythologie égyptienne, qu’est-ce autre chose qu’un habile danseur ou pantomime qui, par la flexibilité de ses mouvemens, semblait revêtir à chaque instant des formes nouvelles, imiter la rapidité du cours de l’onde , des tourbillons de la flamme , du lion ou de la panthère dévorante , de l’arbre qui tombe, etc.? Une fable, pour relever son talent, le change dans les objets mêmes qu’ils imite.

Les danseurs de nos jours ne lui sont point inférieurs; vous les verriez , dans la diversité de leurs formes, reproduire Protée lui-même.

REMARQUE

(a) Emblème des métamorphoses, ou du renouvellement des formes de la nature.

ilGo DANSES GRECQUES.

Cette Empuse (a) qui s’éclipse sous mille apparences fugitives , qu’est-ce encore ? une danseuse.

Chez les Romains, la religion même n’a-t-elle pas institué, en l’honneur du plus vaillant des dieux, la danse grave et solennelle des Saliens, choisis parmi les premiers de l’Etat?

N’est-ce point à ceci que se rapporterait cette fable bilhynienne , que Priape , autre dieu des combats, et l’un, je crois, des Titans ou des Dactyles du mont Ida, chargé par Junon d’élever dans la vertu guerrière Mars encore enfant, mais développant un grand caractère et une virilité excessive , ne le forma à l’exercice des armes que par celui de la danse ? De là cette générosité de Junon , qui fait toujours retourner vers Priape la dixième partie du butin fait par Mars.

Vous n’attendez pas de moi que j’insiste pour vous prouver que les fêtes du grand Dionysus sont des danses ; vous savez qu’on en compte

REMARQUE

(a) Fantôme aux mille formes, déchaîné pendant les nuits par Diane.

OBSERVATIONS PRELIMINAIRES. 261 trois espèces , la Cordace , la Sikinnis et l’Emmélie , dont chacune tire son nom de celui d’un satyre, ministre de Ilacchus; et si le dieu lui-même a subjugué les Tyrrhéniens , la Lydie et les Indes, c’est par la danse. Ses Thyases ont conquis et fait danser ces nations belliqueuses.

Prenez garde, admirable stoïque, d’encourir l’accusation d’impiété, en calomniant un art sacré, institué paries dieux, cultivé par les plus grands d’entre eux , qui leur est consacré : jeux charmans, où la plus haute instruction, je le répète, se mêle à la plus douce volupté. Mais, nourri de la lecture d’Homère et d’Hésiode , comme vous l’êtes ( j’en reviens aux poètes ) , de quel front osez-vous contredire ces panégyristes de la danse ?

Lorsque Homère veutrassembler ce qu’il y a de plus doux et de plus précieux au monde , il évoque le sommeil, l’amour, la musique et la danse qu’il appelle le seul des plaisirs purs , et que Craton seul accuse. Et autre part :

Jvun signale au combat sa lance enorgueillie,

L’autre l'emporte aux jeux plus doux de Polymnie.

Et qu’y a-t-il de plus doux, que l’hymne

accompagné par la danse ? c’est le plus beau présent des Dieux. Homère me paraît avoir fait deux parts des talens : les uns guerriers , les autres pacifiques. Il oppose aux premiers ceux que je viensde rappeler comme les plus brillans.

Et Hésiode qui n’en parle point sur un vain récit, mais qui surprit le choeur sacré des Muses dansant au lever de l’aurore, commence son ouvrage et leur éloge par ces mots : « Je » les ai vues, d’un pied léger, danser aux som- » bres bords de l’Hippocrène , et autour de » l’autel de Jupiter. » Voilà, intrépide stoïque , la cause de la danse entre vous, les poètes et les dieux.

Le plus sage des hommes , au témoignage de la Pythie , Socrate , non seulement fit l’éloge de la danse , mais voulut encore l’apprendre , d’après la haute idée qu’il avait conçue des effets de cette grâce élégante des mouvemens, qui les enchaîne aux lois de la décence , de l’harmonie et de la régularité. Dans un âge déjà avancé, il plaça la danse au rang des plus importantes disciplines : il approfondit ses mystères jusque dans les plus petits détails, fréquentant les bancs des joueurs de flûte, et ne dédaignant pas de puiser une solide instruction

OBSERVATIONS PRELIMINAIRES. 263 auprès de la courtisane Aspasie ; et cependant, il ne connut que ces premiers essais , et non ces développemens prodigieux que l’art a acquis depuis. S’il avait été le témoin de la perfection à laquelle il s’est élevé de nos jours, il eût, pour cette étude , abandonné toutes les autres , et de toutes les sciences, oui, de toutes les sciences, il n’eût fait apprendre aux enfans que la danse (a).

Lorsque vous élevez la tragédie et la comédie au-dessus delà danse , vous oubliez sans doute que celle-ci en fait partie, que l’on danse l'Emmélie dans la tragédie , la Cordace et la Sikinnis dans la comédie.

Mais enfin, puisque votre préférence est décidée , et que vous l’accordez même aux joueurs

REMARQUE

(a) Cette plaisanterie de Lucien rappelle celle de Voltaire , dans le conte de Jeannot et Colin. Il s’agit de l'éducation du marquis de la Jeannotière; on fait l’énumération de toutes les sciences , successivement rejetées : «Et qu'apprendra-t-il donc , dit la marquise a l’abbé ? — A danser , Madame, à danser. »

Grâce à la supériorité de notre siècle et a la direction des lumières , il n’y a presque pas un jeune homme qui n’ait reçu une éducation aussi complète que celle du marquis de la Jeannotière.

de flûte et de lyre , qui viennent disputer le prix, examinons, comparons; laissons seulement de côté la flûte et lyre , qui sont des moyens accessoires de la danse.

Et d’abord, quel horrible et repoussant appareil que celui de la tragédie! Je vois paraître un acteur d’un stature empruntée et démesurée , exhaussé sur des cothurnes («) , la tête couverte d’un masque , bouche béante , comme s’il voulait dévorer les spectateurs. Je ne parle point de cet embonpoint artificiel qui grossit sa poitrine et son ventre, pour réparer le défaut de proportion qui existerait entre la maigreur du corps et l’énormité de la tête : hurlant dans cette cavité , et s’agitant en cent manières , il chante ( [b ) quelquefois des ïambes , et, chose digne de mépris! il module ses malheurs. Il n’a vraiment à lui que le son de

REMARQUES

(а) On connaît ce mot du pantomime Pylade au jeune Hyl as, qui, pour représenter Agamemnon, avait chaussé de très-hnuts cothurnes : «Jeune homme, nous avions à représenter un roi qui commandait a vingt rois; tu l’as fait long, je l’ai fait grand. »

(б) La déclamation des anciens était une espèce de chant. Voyez l’article Mri.oPOf.ÉE , passim.

sa voix, le poète ayant eu le soin de pourvoir à tout le reste. Qu’il chante , quand il représentera Andromaque ou Hécube , à la bonne heure ; mais , lorsqu’il représente Hercule que j’entends gémir, sans aucun égard pour son caractère, sa peau de lion et sa massue, il n’est aucun homme de bon sens qui ne s’écrie avec moi : C’est une inconvenance , un solécisme.

Dans la danse , dites-vous , les hommes jouent le rôle des femmes : ce reproche tombe bien plus sur la tragédie et la comédie, où les rôles de femmes sont remplis par des hommes (a) , et bien plus nombreux.

La comédie lire tout son charme du ridicule des personnages qu’elle introduit, des esclaves, des valets de bouche. Quelle dignité, quelle élégance dans le costume du danseur! Il ne faut avoir que des yeux; son masque est toujours gracieux et convenable à l’action ; sa physionomie n’est point défigurée par cette bouche

REMARQUE

(a) Il n’y avait point d’actrices chez les anciens : une loi interdisait aux femmes de monter sur le théâtre; leurs rôles étaient remplis par des hommes. Sur nos théâtres modernes, c’est trop souvent le contraire?

266 DANSES GBECQUES.

énorme ; l’acleur n’a rien à prononcer, d’autres sont chargés de parler pour lui. Autrefois on ne séparait point ces deux fonctions ; mais, la respiration ne pouvant suffire à la fois aux mouvcmensde la danseetaubesoincle la voix, on reconnut la nécessité de les diviser. Les sujets de la danse ne diffèrent point de ceux de la tragédie ( a ) ; mais ils sont plus variés , plus brillans, plus instructifs, et développés sous plus de formes.

Que si la danse n’a point été admise à disputer le prix des jeux, c’est que les juges l’ont regardée comme un art trop élevé pour le soumettre a cette épreuve.

Je ne veux pas faire valoir qu’une des premières villes d’Italie, qui tire son origine de Chalcis , a cru devoir ajouter au concours la danse , comme le plus bel ornement des jeux.

Il me reste à réparer l’omission de plusieurs

REMARQUE

(a) Cahusac rapporte que la célèbre duchesse du Maine lit composer des symphonies sur la scène du quatrième acte des Horaces , dans laquelle le jeune Horace tue Camille.

Un danseur et une danseuse représentèrent cette action à Sceaux , et leur danse la peignit avec toute la force et le pathétique dont elle est susceptible.

OBSERVATIONS PRELIMINAIRES. 267 points importans pour ne point encourir le blâme d ignorance ou d’impéritie. Je connais les ouvrages que l’on a publiés sur la danse : on s’est occupé d’en distinguer les différentes espèces , et d’en rappeler tous les noms , ceux même de leurs inventeurs, et leurs divers caractères. On a fait preuve delà plus vaste érudition. Pour moi qui n’attache aucun prix à cet étalage d’un vain savoir, je ne l’affecterai point. Rappelez-vous que mon dessein n’a point été de faire un traité sur l’art, et d’entrer dans tous ces détails, me bornant au choix général de ces différens objets. Mon but est de montrer l’état actuel de cet art, d’en faire ressortir l’agrément et Futilité; et, sans m’arrêter sur son berceau , de présenter ses développemens depuis le règne d’Auguste : négligeant les racines , je m’attache aux fleurs et au fruit de l’arbre dans sa maturité.

Irai-je décrire la Thermaystris ou la Grue , ces danses oblitérées; ou la Phrygienne , cette danse bruyante qui convient à l’ivresse des convives; ou la danse incorrecte et lourde de quelques villageois aux sons d’une flûte rustique ? Rien de tout cela n’a trait «à la danse actuelle.

268 danses grecques.

ïl en est que Platon approuve dans ses lois ," d’autres qu’il rejette. Il les divise en plaisirs utiles et agréables , en écartant celles qui choquent la décence ; il accorde aux autres son suffrage et son admiration.

C’en est assez sur l’art en général ; il ne convient point d’épuiser îa matière. Passons à l’examen des qualités qui constituent un danseur; parlons de la nature de ses études , de la multitude de scs connaissances : vcîus reconnaîtrez que son art n’est point un de ceux qu’on aborde facilement, qu’on emporte de première lutte, mais de ceux qui exigent le concours de presque toutes les sciences.

Le danseur doit être instruit de la musique , du rythme, de la géométrie, de la philosophie naturelle et morale, en rejetant les finesses d’une dialectique entortillée qui lui sont inutiles. Il ne doit pas être étranger à cette partie de la rhétorique qui traite des mœurs et des passions : il doit emprunter de l’art du peintre et du statuaire , l’élégance et la précision , l’expression enfin des attitudes; son imitation doit rivaliser celle d’Apelle etdePhidias. Avant tout, il doit se rendre propice Mnémosyne et sa fille Polymnie; sa vaste intelligence doit,

comme celle du Calchas d’Homère, embrasser le passé , le présent , l’avenir. Il doit non seulement ne rien ignorer, mais encore se souvenir promptement. En un mot, et c’est ici la définition essentielle, la danse est une science d’imitation , un langage d’expression qui sert d’interprète aux mouvemens les plus rapides de la pensée , aux sentimens les plus secrets du cœur. 11 faut qu’on puisse dire du danseur, ce que Thucydide a dit de Périclès : Il sait distinguer ce qui convient, il sait l’exprimer.

Ainsi l’imitation des caractères , voilà son objet; l’antiquité est le champ des matériaux, l’histoire celui de ses observations. Il doit connaître tous les faits remarquables des siècles passés , depuis l’origine des choses jusqu’au règne de Cléopâtre ; intervalle dans lequel est compris tout ce qu’il doit savoir.

Son érudition doit avoir présens la mutilation de Cœlus {a) , l’origine de Vénus , la guerre des Titans, la naissance de Jupiter, le

REMARQUE

(a) Je ferais ici à Lucien le reproche d’une érudition mal placée, si je ne craignais pas de l’avoir encouru moi-même.

dol de Rhéa, la captivité de Saturne , l’empire divisé entre les trois frères , la révol te des Géans , le larcin du feu , la création de l’homme , le supplice de Prométhée, la puissance de l’un et de l’autre amour.

Ensuite la course errante de file de Déios , l’enfantement de Latone , la défaite de Python , les embûches de Tityus , le vol des deux aigles qui mesurent la terre, l’histoire de Deucalion et du déluge universel , de l’arche qui recueillit les débris du genre humain , de la nouvelle race née des pierres ; Iacchus déchiré , la ruse de Junon , les feux qui consumèrent Sémélé , la double naissance de Bacchus , tout ce qu’on raconte de Minerve , de Yulcain, d’Erichthonius; la dispute des dieux sur l’Attique, le premier jugement de l’Aréopage.

Toute l’histoire mythologique d’Athènes , mais principalementles courses deCérès, l’hospitalité de Célée , l’agriculture enseignée à Triptolème , la vigne plantée par Icarius, l’acte désespéré d’Erigone , tout ce qu’on a écrit d’Orythyie, de Thésée, de Borée et d’Egée; la double fuite de Médée , l’histoire des filles d’Erechthée et dePandion, ce qu’elles ont fait et souffert dans laThrace;. Acharnas, Philis, le

OBSERVATIONS PRELIMINAIRES. 2ÿ I premier enlèvement d’Hélène , l’expédition de Castor et Pollux contre Athènes , la mort d’Hippolyte , le retour des Iiéraclides : voilà ce qui appartient, entre autres, à l’histoire d’Athènes. J’indique rapidement.

Ensuite Mégare , Nysus, Sylla , le cheveu couleur de pourpre, le voyage de Minos, son ingratitude envers son amante , l’aventure du Cythéron, les malheurs de Thèbes et des Labdacides , les voyages de Cadmus, le bœuf à ses pieds, les dents du dragon fertiles en guerriers, la métamorphose de Cadmus en serpent, les murailles, ouvrage de la lyre («), les fureurs du fondateur de Thèbes , l’orgueil de Niobé immobile dans ses malheurs.

Les aventures de Penlhée , d’Acléon et d’Œdipe ; d’Hercule , ses travaux, le meurtre de ses enfans.

La mythologie féconde 'de Corinthe : Glaucé, Créon; avant eux, Bellérophqn , Slhénobée , le combat de Neptune et du Soleil : ensuite les fureurs d’Athamas, les enfans de Néphélé

( a ) D’Amphion.

REMARQUE

enlevés dans les airs par un bélier, l’apothéose d’Ino et de Mélicerte.

L’histoire desPélopides , de Mycènes, Inachus , Io , Argus son gardien , Atrée , Thyeste , Aérope, la toison d’or, l’hymen de Pélops, le meurtre d’Agamemnon , le supplice de Clytemnestre.

L’expédition antérieure des sept chefs devant Thèbes , le retour des enfans d’Adraste , l’oracle qui les concerne , leurs corps privés de sépulture, et, par suite , la mort d’Antigone et de Ménécée.

L’histoire d’Hypsipyle et d’Archémorus à Némée , celle de Danaé , la garde de sa virginité , la naissance de Persée , son combat avec les Gorgones.

Les fastes d’Ethiopie : Cassiopée , Andromède , Céphée au rang des astres , par la crédulité de leurs descendans.

Les anciens faits de Danaüs et d’Egyptus , les noces tragiques de leurs enfans.

Les merveilles nombreuses de Lacédémone : Hyacinthe tombant sous le disque lancé par Zéphire , rival d’Apollon ; la fleur sortie de son sang, et l’inscription plaintive qu’elle présente, la résurrection de Tyndare excitant la

colère de Jupiter contre Esculape, le jugement de Paris , l’hospitalité fatale , l’enlèvement d’Hélène. Dans l’histoire d’Ilion non moins fertile en grands récits que celle de Sparte, tous les héros moissonnés devant Troie , tous les événemens depuis l’iiijure de Ménélas jusqu’au retour des vainqueurs dans leur patrie , et les voyages d’Enée, et l’amour de Didon.

Les aventures d’Oreste, ses exploits chez les Scythes.

Tous les faits antérieurs et relatifsàlaguerre de Troie; le séjour d’Achille à Scyros, caché parmi des vierges ; Philoctète abandonné ; la folie d’Ulysse, ses courses, ses exploits ; Circé, Télégone , l’empire d’Eole, la vengeance des héros sur les prétendans , et jadis les pièges tendus à Palamède; la colère de Nauplius; les fureurs d’Ajax , fils de Télamon ; le naufrage d’Ajax-Oïlée brisé contre les rochers.

Quelle mine encore quel’Elide ! GEnomaüs, Myrtilus , Saturne , Jupiter , les premiers athlètes des jeux Olympiques,

Et dans l’Arcadie ! la fuite de Daphné, la métamorphose deCalîisto en ourse, les fureurs bachiques des Centaures, l’origine de Pan, Fa* mourd’Alphée et sa course cachée dan&les mers, 3, x8

En Crète : Europe, Pasiphaé, leurs taureaux,; le labyrinthe , Ariane , Phèdre , Androgée , Dédale, Icare, Glaucus, les prédictions de Polyde , Talus , la statue d’airain qui garde Vile.

En Etolie : Althéc, le tison fatal, Méléagre, Atalante , la lutte d’Hercule et du fleuve (a), la naissance des Sirènes , l’origine des Echinades (A) , l’établissement d’Alcméon, délivré des Furies ; Nessus , Dejanire, le bûcher ( c ) sur le mont GEta.

Dans la Thrace : Orphée déchiré par les Bacchantes , sa tète et sa lyre qui murmurent encore au sein des flots ; Hémus , Rhodope , le supplice de Lycurgue.

En Thessalie : Pélias , Jason , Alceste, la flotte aux cinquante voiles, Argo le navire qui parle.

Dans file de Lemnos : Eétès, le songe de Médéc, Absyrthe (J) déchiré de ses mains, sa fuite sur la mer, Protésilas et Laodamie.

(«) Acliéloiis.

{l>) Iles.

(r) D’Hercule.

( d) Frère de Mëdée.

OBSERVATIONS PRELIMINAIRES. 2j5

Et en Asie , quelle autre moisson !

A Samos : les malheurs de Polycrate, sa fille errante chez les Perses ; tous les laits plus antiques, l’indiscrétion de Tantale , le festin des dieux, Pélops mutilé, son épaule d’ivoire.

En Italie : l’Eridan , Phaéton ; ses sœurs désolées et changées en peupliers aux larmes d’ambre ; les Hespérides et les pommes d'or sous la garde d’un dragon , le fardeau d’Atlas, Géryon et l’enlèvement de ses bœufs en Erythie.

Toutes les métamorphoses en arbres, en fauves, en oiseaux ; les femmes changées en hommes , telles que Cénée , Tyrésias et autres.

En Phénicie : Myrrha , Adonis , les pleins et la joie.

Les événemens plus récens depuis l’empire des Macédoniens ; ce que l’amour de Stratonice inspira de magnanime à Antipater et à Séleucus.

Undanseur doit connaître les mystères égypticns , dont il ne soulèvera que légèrement le voile : Epaphus , Osiris ; les dieux changés en animaux, leurs amours , surtout celles de Jupiter et ses métamorphoses ; toute l’histoire tragique des enfers , les crimes, les supplices ,

Famitié de Pirithoiis et de Thésée victorieuse du Cocyte : en un mot , tout ce qu’ont écrit Homère, Hésiode, les plus grands po'ëtes, et surtout les tragiques (a).

Ces traits , qui ne font qu’une partie d’un tout immense , sont du moins les chefs principaux qu’il doit connaître. Je laisse le reste aux expressions du poète, du danseur, et à vos recherches ; il faut que la mémoire du danseur en conserve fidèlement le dépôt , et que son imagination soit prcte à les lui représenter à chaque instant.

Imitateur prêt à rendre parle geste tout ce que le chant exprime , il s’impose , comme l’orateur , le devoir de mettre la plus grande netteté dans son langage, qui doit n’avoir jamais besoin d’être traduit.

REMARQUE

(a) Lucien, selon la remarque de Cahusac, n’exigeait point trop des artistes de son temps, puisque la danse ou la pantomime embrassait alors toutes les grandes parties de la tragédie et de la comédie.

En effet, à cette époque de l'art, les compositeurs étaient à la fois poètes , musiciens et acteurs.

De nos jours, le poëte n’est guère musicien, le musicien n’est jamais poëte, et les acteurs trop souvent ne sont ni l'un ni l’autre.

Il faut , selon un oracle , il faut que le spectateur converse avec un muet , et entende sa réponse.

A ce propos me revient l’histoire du cynique Démétrius: ainsi que vous il dénigrait la danse. Ce n’est, disait-il, qu’un vain accessoire aux sons de la flûte et des instrumens , un horsd’œuvre au spectacle ? ce n’est qu’une suite de mouvemens sans intérêt, sans règles, sans motifs. Le prestige que le danseur exerce , est entièrement l’ouvrage de la richesse de son vêtement («) , de l’élégance de son masque, du son de la flûte , de la volupté des chants, de la beauté des voix qui l’accompagnent ; il prétendait enfin qu’il fallait réduire le danseur à ne tirer que de lui-même tous ses moyens d’illusion. Alors s’approcha de lui un pantomime célèbre du temps de Néron , artiste profondément instruit de l’histoire , et doué du plusparfaittalent d’imitation. «Je ne demande, dit-il à Démétrius , que de suspendre sa critique jusqu’à ce qu’il ait jugé par ses yeux de

REMARQUE

(a) Tunique de soie.

mon talent (et rien de plus juste , sans doute). Je n’emploierai ni le secours du chant , ni celui des instrumens.» Il tint parole, commanda le silence aux musiciens et aux coryphées , et commença à représenter les amours de Yénus et de Mars, le soleil qui les révèle, et Vulcain dont les fdets enveloppent les amans , et les dieux spectateurs, et la confusion de Vénus, et l’embarras même de Mars, tous les détails de la scène. Alors Démétrius enchanté paya à l’artiste le plus grand tribut d’éloges , en s’écriant à haute voix : « Je ne vois pas seulement, j’entends tes gestes, et tu parles avec les mains. »

Mais puisque j’ai rappelé un artiste du siècle de Néron, je veux vous rapporter le témoignage d’un barbare ; il s’agit du même danseur, et cet éloge ne l’honore pas moins. Un barbare du Pont , un roi que les affaires avaient conduit à la cour de Néron , vit ce danseur dont le jeu était si expressif, qu’il ne perdit rien de la scène , quoiqu’il n’entendît pas les paroles que l’on chantait, à demi-instruit qu’il était de la langue. Prêt à partir, le barbare fut traité magnifiquement par Néron , qui ajouta même en le congédiant : « Je vous accorderai tout ce

OBSERVATIONS PRELIMINAIRES. 27c)

3» qu’il vous plaira de me demander. — Cédez- » moi ce danseur : ce présent sera pour moi le » plus précieux. — Mais à quel usage? — Le » voici. Mes Etats sont environnés de peuples » quiparlentdifférenteslangues : il estdifficile 3> de trouver des interprètes; celui-ci sera le 3> mien : ses gestes suffiront pour se faire en- 3> tendre. » Tant il était frappé de la justesse et de la vérité de son expression !

L’objet de la danse est le meme que celui de la rhétorique : ici les mots, et là les gestes doivent exprimer tous les caractères. On aime à saisir et à reconnaître les personnages : magistrats, tyrannicides, habitans des villes ou de la campagne , riche ou pauvre.

Citons encore le mot d’un autre barbare. Il apercevait cinq masques ; et ne voyant qu’un acteur : « Où sont les autres personnages ?» 11 apprend que le même doit remplir tous lesrôles ; et le saluant : « Artiste , j’ignorais que plusieurs âmes animaient un seul corps. » Ce n’est point sans raison qu’en Italie on donne aux danseurs le nom de pantomime (a). Il a de la grâce et.

REMARQUE

(a) Qui représente tout ; tout-çomëdien.

ü8o DANSES GRECQUES.

«Je la justesse , ce conseil poétique qui lui est adressé : « Mon fils, comme le polype, confondez-vous avec l’objet auquel vous vous attachez. Gardez les mœurs des lieux que vous parcourez. »

Le danseur, en effet, doit peindre au vif les mœurs et les passions , l’amour, la jalousie, fa douleur , le désespoir , et dans leur juste degré d’expression.

Ce qu’il y a d’admirable, c’est que, dans le même jour , le même artiste représente les fureurs d’Athamas et la terreur d’Ino : il est Alrée, il va devenir Thy este, Egisthe ou Erope.

Chaque art semble séparé dans son objet ; l’un flatte les yeux , l’autre l’oreille : là , c’est la flûte ; ici, la cythare, le chant. Yoilà cette grave Melpomène ; voici cette Thalie enjouée. Chacun a ses limites : la danse n’en a point , et embrasse tous. les objets : c’est un spectacle qui réuni 1 1 ous les autres , les ins trumens , le rythme , la mesure , les voix et les chœurs. Partout ailleurs lçs mouvemens de l’âme et ceux du corps sont séparés. ; ils. se confondent ici : la danse développe à la fois le corps et la pensée. Un juste accord les règle et les enchaîne. Yoilà jpQurquoi Lesbonasse , de Mitylène , renommé

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES. 281 par ses qualités morales , voyait dans ces jeux l’expression de la sagesse ; il allait la chercher au théâtre.

Et Timocrate, son maître , l’accompagnant un jour par hasard , s’écrie en les voyant : « Fausse et vaine retenue philosophique, de quel spectacle tu me privais ! »

Ces trois élémens de l’âme , selon Platon , l’emportement , le désir, la raison, ne sont-ils pas ceux de la danse ? Et qu’est-ce autre chose que cet amour, cette fureur, cette sagesse qui tour à tour précipitent ou retiennent les pas ? Voilà à quoi se réduisent toutes les parties de la danse , comme tous nos sens au tact.

Et quand cet art ne ferait que développer la beauté des formes , ne confirmerait-il pas le jugement d’Aristote , qui donne à la beauté le troisième rang parmi les biens de la vie ?

L’éloquence muette de la danse , a-t-on dit un peu juvénilement, rappelle celle des disciples de Pythagore.

On divise les arts , en utiles , en agréables ; la danse réunitl’un et l’autre point; et ses fruits sont d’autant plus doux qu’on les cueille avec le plaisir. Combien est-il plus agréable de jouirde la représentation innocente d’une lutte noble el

sans danger, que de voir de malheureux athlètes dégouttans de sang et roulant dans la poussière ! Les mouvemensprécipitésdu danseur, sestours et ses retours sur lui-même , ses sauts , ses attitudes renversées, en donnant un plaisir piquant au spectateur, deviennent pour l’acteur un exercice salutaire. Voilà le plus convenant et le plus agréable des exercices, il rompt le corps, imprime à ses mouvemensplus de flexibilité et plus de légèreté , et augmente sa force avec sa souplesse.

Quel art plus complet et plus charmant ! Il ouvre l’esprit (a) , fortifie le corps, amuse les spectateurs , les instruit de l’histoire , charme leurs yeux par des attitudes , et leurs oreilles par les sons de l’orchestre. Et en effet , si vous aimez les concerts, où trouverez-vous des voix plus belles, des instrumens plus brillans que ceux qui les accompagnent ?

Je n’ajouterai point que ce spectacle épure les mœurs ; c’est l’objet du théâtre , où les

REMARQUE

(a) C’est, sans doute, la faute de nos institutions, si l 'assertion de Lucien est détruite par l’adage moderne : Bc/e comme, un danseur.

malheurs sont plaints et les crimes punis. Le mérite suprême de cet art, il faut le répéter , est de développer la grâce et la force , et d’accomplir ainsi , qu’on me passe l’expression , l’hymen d’Hercule et de Yénus.

Achevons de tracer les qualités morales et physiques nécessaires à celui qui se destine à cet art. J’ai déjà parlé des premières; j’ajouterai seulement qu’il doit réunir à une mémoire vaste, facile et prompte, la finesse et la mesure dans l’à-propos ; un goût assez délicat, un jugement assez sûr pour sentir également toutes les beautés et tous les défauts des vers et de la musique.

Son physique doit être , selon la règle ( a ) de Polyclète , d’une stature ni trop exagérée , ni trop basse , mais d’une proportion bien prise ; ni trop chargé d’embonpoint, cela répugne ; ni de cette maigreur décharnée qui fait ressembler au squelette. Et, à cette occasion, je dois vous rappeler quelques mots du peuple , excellent jugé dans cette matière.

REMARQUE

(a) Statue de Polyclète, si achevée dans ses proportions, qu’elle mérita d’être appelée la règte, et d'en servir aux autres compositions.

Les habitans d’Anlioche , pleins d’esprit et de passion pour la danse , ont un tact fin , auquel rien n’échappe. Un acteur presque nain s’avançait pour représenter Hector : « Eh ! c’est Astyanax ! qu’Hector vienne, »

Un autre, presque géant, représentait Capanée escaladant les murs de Thèbes ; « Laisse l’échelle, et enjambe, »

Un autre, chargé d’un embonpoint énorme, prenait son élan : « Ménage la planche (a). » A un autre fort maigre : « Portez; - vous mieux. »

Je n’ai rapporté ces traits que pour faire ressortir l’universalité du culte de cet art qui fait les délices de tous les peuples , aussi choqués de ses défauts que charmés de ses agrémens. Continuons. Le corps du danseur doit être

REMARQUE

(a) On pourrait citer quelques exclamations de notre parterre, beaucoup plus piquantes encore. Je n’en rapporterai qu’une.

Un acteur fort laid jouait le rôle de Mithridate. Ace m&t. de Mo ni me :

Seigneur, vous changez de visage , un plaisant s’écria : « Laissez-le faire. »

OBSERVATIONS PRELIMINAIRES. i>8t> à la fois souple el ferme , pour se prêter également à Tà-plomb du repos, et à l’action rapide de tous les mouvemens.

Le développement des bras a lieu surtout dans les jeux sacrés , dans la représentation des combats d’Hercule, de Mercure et de Poîlux. Hérodote prétend que le témoignage des yeux estplus sûr que celui de l’oreille ; dans la danse, ces deux sens sont également frappés.

Telle est la puissance de cet art, que l’amante, frappée du spectacle des malheurs de l’amour, y recouvre la raison , et le mélancolique la gaîté, comme s’il avait bu les eaux de l’oubli, et ce breuvage qui, selon l’expression du po'ëte , dissipe les noirs soucis.

Que les spectateurs se pénètrent des sentimens que l’acteur exprime, je n’en veux pour preuve que ces larmes qu’ils répandent alors qu’ils sont témoins d’une scène douloureuse et tragique. E t voyez quelle est l’impression même de la danse bachique, enjouée ; on n’y voit cependant que des Satyres. Eh bien ! pour regarder ces Satyres, ces Corybantes, ces Titans , ces rustiques personnages , toute la ville, à un certain temps de l’année , oublie toutes les affaires , et consume au spectacle des jours

entiers. On y voit danser les premiers de la ville; et, loin d’avoir le préjugé d’en rougir, ils tirent plus de vanité de ce talent que de la goire de leurs ancêtres, ou de leur dignité même.

Après avoir détaillé les beautés de cet art , il me reste à indiquer les défauts de quelques artistes. Ceux du physique ont été tracés ; venons à ceux du moral.

Quelques unsd’entre eux, par ignorance, et beaucoup ne réunissent pas toutes les parties d’un art si étendu , commettent plus d’un contre-sens. Les uns ne vont point en cadence ; leur pied marque un mouvement, et la mesure un autre. Les pas de ceux-ci sont corrects, mais l’expression de leur pantomime est si obscure, que je ne sais si l’événement est antique ou moderne. J’ai vu représenter Saturne dévorant ses enfans, de manière à croire qu’il s’agissait des malheurs de Thyeste ; et confondre avec le trait de l’histoire de Glaucus, celle de Sémélé frappée de la foudre.

Mais l’art ne doitpoint souffrir des fautes de l’artiste : il faut blâmer l’ignorant , sans cesser de faire l’éloge de celui qui, obéissant scrupuleusement au sens et au rythme, remplit toutes les conditions de l’art.

En somme , la perfection consisle à ce que Faction, accomplie dans tous ses points, soit convenablement développée ; que la vérité de l’ensemble résulte des rapports naturels des détails entre eux ; qu’cnfin aucune négligence , aucune inégalité ne permettent au spectateur d’accuser l’incorrection du jeu. Pour y parvenir, l’artiste doit avoir les pensées les plus élevées, un grand fonds d’instruction , une sensibilité profonde , une grande connaissance du cœur humain. Alors éclatent en éloges les spectateurs ravis de se reconnaître , et auxquels le talent de l’acteur, comme un miroir fidèle , représente la physionomie naïve de leurs actions ou de leui's aventures. L’homme applaudit toujours à sa propre image. L’oracle de Delphes disait : Connais-toi. C’est au théâtre qu’on puise cette connaissance ; on y apprend ce qu’il faut rechercher, ce qu’il faut éviter ; on en sort plus instruit qu’on n’y est entré.

Sans doute il y des danseurs qui , comme certains orateurs , tombent dans l’affectation, dépassent le but de l’imitation , la chargent , ne conçoiventplus rien que d’exagéré. Legrand devient colossal , la grâce afféterie , la force âpreté et rudesse. Je me rappelle d’avoir vu un

acteur d’abord célèbre , plein d’instruction d’ailleurs, digne d’éloges à tout autre égard, mais qui , dans une représentation , fut emporté par je ne sais quelle fatalité au-delà des bornes. Il remplissait le rôle d 'Ajcix furieux ; il se pénétra tellement de son rôle, qu’il ne paraissait plus rendre le délire , mais être le délire lui-méme. Il déchira la tunique de l’un des coryphées («); et, arrachant la flûte à l’un des musiciens , il la lança si violemment contre Ulysse qui levait la tète au moment de son triomphe, que, si le pileus n’avait point paré le coup , c’en était fait cette fois du malheureux Ulysse , victime de la véritable démence de l’Ajax. Sa fureur contagieuse gagna le théâtre ; tous de se démener, de hurler, de déchirer leurs habits. Le commun des spectateurs , la tourbe vulgaire , ignorant les règles de la décence et de l’art, croyaient que cette imitation était le comble de la vérité : les plus instruits, quoique rougissant en secret, entraînés par les applaudissemens, couvraient des leurs

REMARQUE

(a) Oui battait la mesure avec une sandale garnie de fer .

OBSERVATIONS PRELIMINAIRES. 289 cette folie, qui n’était plus celle d’Ajax, mais celle des acteurs; car le héros, n’étant point encore satisfait , poussa plus loin l’extravagance : il se précipita jusqu’au milieu des places réservées aux sénateurs , et s’assit entre deux personnages consulaires, qui craignaient fort qu’il ne les prît pour quelques uns des moutons du camp. Parmi les spectateurs , les uns d’étre étonnés , les autres d’applaudir , quelques uns de craindre que de la fiction du délire il n’eût passé à la réalité. Et en effet, lorsqu’il reprit ses sens , cette action lui parut si étrange de sang-froid qu’il en tomba malade, persuadé qu’il avait eu une véritable attaque de frénésie ; ce qu’il laissa bien connaître , lorsqu’appelé à grands cris par ses partisans pour représenter de nouveau les fureurs d’Ajax, il répondit : « C’est assez d’un seul acte de folie. »

Mais son plus grand supplice fut le triomphe d’un acteur, son rival, qui, dans la même pièce , conservant encore de la dignité et de la mesure jusque dans la scène du délire , enleva tous les suffrages.

C’est assez de ces traits pris au hasard ; ils se présentaient en foule. Que ce petit nombre 3, 19

200 DANSES GRECQUES, etc.

suffise à calmer votre ressentiment contre un spectacle dont le charme finira par agir sur vous-même , et dont je veux vous voir idolâtre. Non, vous ne me ferez pas prononcer l’exclamation de Circé :

Eh quoi ! de mes poisons tu braves la puissance !

Ne craignez point ici semblables métamorphoses. Vous ne serez changé ni en porc , ni en âne, mais en homme plus sage. Enivré vousmême, vous boirez dans la coupe à longs traits, et vous la ferez circuler de main en main. Les prodiges qu’Homère récite de la verge d’or de Mercure , qui ferme et rouvre à son gré la paupière des hommes, sont l’image des merveilles delà danse : elle éblouit, ouvre et charme les yeux , éveille ceux de l’intelligence.

CRATON.

'Vous m’avez converti, mon cher Lucien ; mes yeux s’ouvrent ainsique mes oreilles. N’oubliez pas de retenir ma place au théâtre près de vous; je veux avoir ma part de cette sagesse que vous y allez puiser.

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