SECT. IV. FÊTES DE SATURNE
SECTION PREMIERE
Aristée à Naxos : la rencontre.
Rassasié des honneurs que lui avaient prodigués les Rhodiens , Aristée cinglait vers Naxos, méditant des vers pour les fêtes de Bacchus et d’Ariane. Il ignorait que l’on admirait encore plus sa piété que sa poésie , et il rapportait à sa Muse les éloges donnés à sa religion. Un innocent artifice facilitait le développement de ses compositions ; à l’aide de quelques changemens de mesure et de nom, il reproduisait le même hymne, à peu près comme les prêtres, lesquels emploient une statue unique qu’ils métamorphosent à propos sous un autre costume , pour représenter toutes les divinités de l’Olympe. Ainsi Aristée, dans son dernier hymne, avait célébré le Soleil dans son exaltation , en substituant le nom d’Hercule à celui d’Apollon , l’hydre de Lerne au serpent Python. Ainsi, il célébra par la suite le Soleil dans sa dégrada- 2. 1 5
tion (a) , en remplaçant ces mêmes noms par ceux de Neptune , de Bacchus , etc. i
Cependant, une tempête menace le vaisseau : on sacrifie à l’orageux Neptune (b) («),
(a) Poseïdcia. Sacrifice nommé Orteil on (i).
MYTHOLOGIE COMPARÉE
(a) Ainsi le soleil d’automne est le type du Pluton des Grecs; du Taioaddu des Madécasses; du Tuiston et du Lacton des Celtes; du Cang-Y et de Y Yen-Vang des Chinois; du Maïs , du Sechana’ga , de Y Y amadar-Maraja , du Moïsasour des Indiens; du Summanus des habitans du Latium ; du Mordad des Persans , du Mouih des Phéniciens ; de Y Asmodée des Rabbins ; du Vèdius des Romains; du S or anus des Sabins; de Y Abou Jaliia , de YEblis des Turcs, du Cupai , de Y Agnian , du Watipa , du Toïa , du Musucca des Américains; de YAfriet , de l’ Azra'il , du Scheïtan des Arabes; du Jaia des Indiens; de YHorey des Africains; des Caous des Perses, du Sova des Quojas, du Satan , du Démon, du Diable des Chrétiens; du Be/zebuth que ces derniers disputent aux Slavons Varaignes, etc. etc<. Chez les anciens, les prêtres des divinités infernales étaient vêtus de noir, costume conservé chez les prêtres du Christ.
(b) On retrouve Neptune, dans le Boroon , IswaraKist -
AUTORITÉ
(i) Athen. I. xni.
dont le trident ébranle les flots et menace la terre ; cette cérémonie est sombre : un Eginète , qui se trouvait sur le vaisseau , raconta comment on honorait, dans la même saison, par une fête funèbre , la mémoire de ceux qui avaient péri dans le déluge ( a ). Il fit mention d'une autre cérémonie qui leur est particulière.
La fête ( b ) s’ouvre par un sacrifice solennel à Neptune. Conviées à des repas mystérieux, les familles s’assemblent ; on en bannit comme
REMARQUES
yî) Hydrophoria (1).
(Zi) Aiginélôn.
MYTHOLOGIE COMPARÉE
nerappan des Indiens ; le Canope* ides Egyptiens ; le Niord et le Néith des Gaulois, X Attin des Scandinaves, le Nocca des Goths, des Gètes; le Nicken des Danois; le Tharnimasade des Scythes; le Jebis , le Canon , le Quanon , le Quamvon des Japonais; le Tzar-movskoy des Slavons; le Tlalocatétulhtli des Mexicains.
AUTORITÉS
(i) Jlesyvhius. E/ymo/og. Pindare. Nem. od v. Voyez Boulanger, art. Hydrophories.
228 LIY. IY. LA DEGRADATION, profanes , les étrangers et les esclaves. Ces festins secrets ont lieu pendant seize jours. Ils se terminent par un sacrifice à Vénus.
Comme on lui demandait l’origine de cette fête (i) :
« Plusieurs des Eginètes , dit-il , qui furent à la guerre de Troie , y moururent dans les rencontres, ou à leur retour, sous les coups de la tempête. Ceux qui retournèrent en petit nombre , furent recueillis par leurs pareils et par leurs amis , lesquels voyant que tous les autres citoyens étaient en tristesse et en deuil, pensèrent qu’il ne se devaient pas réjouir, ni faire sacrifice aux dieux publiquement, mais secrètement ; et ainsi chacun à part en son particulier ils recevaient les leurs , et leur faisaient banquets et festins, dans lesquels ils servaient eux-mêmes leurs pères , leurs frères, leurs parens et amis, sans qu’aucun étranger y fût admis.
» A l’imitation de quoi ils font encore tous les ans des sacrifices à Neptune par assem-
AXJTORITÉ.
(i) Plut. Quest.gr.
Idées secrètes qu’ils appellent thiases , dans lesquelles ils s’entre -traitent en particulier l’espace de seize jours durant, sans mener bruit , et pas un serviteur ni esclave n’y entre : et puis à la fin ils font un solennel sacrifice à Vénus, et ainsi mettent fin à la fête (1). »
— « C’est une belle institution morale , dit alors Aristée , que celle qui apprend aux citoyens à voiler leur bonheur particulier dans les malheurs publics; à être humiliés d’une joie qui n’est pas commune à tous ; à exercer dans une fortune personnelle une espèce de pudeur qui la fasse pardonner. »
Le vent s’élève , l’orage se dissipe : on arrive heureusement à Naxos : pour plaire à Erigone , Bacchus y sourit , transformé en grappe ; partout la vigne'errante suspend ses guirlandes ambrées sur ces coteaux chéris du père de l’ambroisie (a).
MYTHOLOGIE COMPARÉE
(a) Les dieux, indiens ont aussi leur ambroisie, connue
(1) Lor/gus , Irad. d' Amyot.
23o LIY. IV. LA DÉGRADATION.
Le spectacle de la vendange frappe Aristée : « chacun aux champs est en besogne à des apprêts : les uns ajustent les pressoirs , les autres raclent, les tonneaux , les autres préparent les hottes et les paniers à porter la vendange ; les autres aiguisent les serpes, les autres apprêtent la meule pour fouler et briser les raisins ; et les autres assemblent l’osier sec et dépouillé d’écorce , pour en faire des flambeaux , pendant la nuit. Le jeune Daphnis porte la vendange dans une botte , la foule en la cuve , entonne le vin dans les tonneaux ; et la charmante Chloé, cependant, prépare à manger aux vendangeurs , leur porte du vin vieux de l’année précédente, puis se met à vendanger aussi elle-même les plus basses branches des vignes auxquelles elle peut atteindre ; car les vignes des vignobles de Naxos sont toutes basses , ou du moins non élevées sur des arbres fort hauts , tellement que les branches en pendent jusque contre terre , e.t s’étendent çà et là comme le lierre.
MYTHOLOGIE COMPARÉE
de leurs adorateurs sous les noms d 'Amourdon , Amourtam , Amrdan .
SACRIFICES A NEPTUNE. 23l
« Comme la coutume est en telle fête du dieu Bacchus, on avait appelé, des villages voisins^ plusieurs femmes pour aider à faire les vendanges : elles jetaient toutes les yeux sur Daphnis , et disaient qu’il était aussi beau que Bacchus ; il y en eut une qui, plus hardie que les autres , le baisa. Daphnis en fit du courroucé ; mais Chloé en fut à bon escient marrye.
» D’autre côté, les hommes qui travaillaient aux cuves et aux pressoirs, jetaient à Chloé plusieurs paroles , et sautaient après elle , comme feraient les Satyres autour de Bacchus , disant qu’ils seraient contens de devenir moutons , moyennant qu’une telle bergère les menât, aux champs. Chloé en étoit bien aise , et Daphnis, au contraire , marry : tellement que l’un et l’autre désiraient que les vendanges passassent bientôt , afin qu’ils pussent retourner aux champs à la manière accoutumée , et, au lieu des chants de ces vendangeurs, ouïr jouer de la flûte, et leurs troupeaux bêler (i). »
AUTORITÉ
(i) Longus , traduct. d’ Amyot.
232 LIV. IY. LA DÉGRADATION, etc.
Ayant aperçu le poète Aristée , les vendangeurs viennent à lui, l’entourent, le couronnent de lierre , et lui demandent du chant : il se recueillit quelques instans, et leur récita le poème suivant en l’honneur de Bacchus.
ggo
SECTION II
FÊTES DE BACCIIUS (a).
Ier. Les vendanges. — §. IL Fêtes de