SCÈNE Y
DINOLOCHUS, seul.
La scène représente l’intérieur d’une partie du temple. ( Il fait nuit. )
(// est couché sur une peau de bête fauve; un vase rempli de cicéon est devant lui.)
D’ou vient que j’éprouve une sainte hor-
AUTOIUTÉ.
(i) Procl. com. in Tim. Plat.
3 1 4 Liv. IV. LA DÉGRADATION,
reur ? Ces ténèbres augustes , ce silence universel , les fantômes de mon imagination , tout, jusqu’à mon recueillement, me paraît redoutable. J’ai été pourtant admis aux premiers mystères, sur les bords du torrent consacré aux Muses (i). Myste et adepte, j’ai mérité, par cinq années d’épreuves (2), d’être enfin admis au rang d’épople ou de contemplateur (3). Purifié à Agra , sur les rives mystiques du divin Ilyssus (4) , l’hydrane a fait couler l’eau du baptême sur ma tête (a) (5).
MYTHOLOGIE COMPARÉE
(a) Le Baptême , ou ablution se retrouve presque chez tous les peuples et dans toutes les mythologies.
Les prêtres et le peuple prenaient de cette eau lustrale quand ils entraient dans les temples, pour faire leur sacrifice. Ceux d’entre les Chrétiens qui ont retenu l’usage de l’eau bénite , lui 'attribuent plusieurs qualités qui approchent beaucoup des miracles.
AUTORITÉS
(1) Pausan. Allie. — (2) Ter/a/l. advers. Valent. Sealig. emendat. tempor. I. v. Meurs. E/eusm. — (3) Procl. Theol. Plat. 1. iv, c. xxvi. Hirrier. ecl. ap. Phot. bibl. ed. Steph. p. 1118. Suid. Harpocr. — (4) Thespesios. Cleiri. Alex, stromat. Seol. d Arisloph. — (5) Polien.l ■ v.
MYSTÈRES d’ÉLETISIS.
J’ai immolé l’animal consacré, une truiepleine, et j’ai posé le pied gauche sur les peaux des victimes immolées à Jupiter Meilichius (i). J’ai jeûné (a) (2) , et, suivant l’usage établi par Orphée (3), j’ai prêté un serment redoutable ; on m’a donné la clef de ces expressions hiéroglyphiques : J'ai bu du cicéon , j’ai pris de la cjste ; et, après avoir opéré , j'ai mis dans le calathus , ensuite du calathus , j' ai remis dans la cyste (à) (4). J’ai appris qu’il
REMARQUE
(a) Emblème de la circulation des effets du labourage. Le grain est mis en terre, en sort, y est remis.
MYTHOLOGIE COMPARÉE
Les Indiens ont aussi leur eau lustrale. Ils arrosent exactement, tous les matins, le devant de leurs maisons avec de l’urine de vache , et prétendent s’attirer , par ce moyen, la bénédiction des dieux. Ils croient encore que cette urine a la force d’effacer entièrement leurs péchés (5).
(a) Les Indiens avaient leur Masanpa ; les Mahométans leur Ramadan ; les habitans de l ile de Formose leur
AUTORITÉS
(i) Hesjrch. Said. Casaub. not . ad caracter. Theoph. lexic. — (2) Clern. Alex, strnmat. I. v et VIII. — (3) Fin nie. astral. I. VII m lnrtine. — (4) C/em. Alex, inprotr. Arriob. I. v. Potier. — (5) Coût, et Cérém. re/ig. t. i.p. 16.
3 1 6 LIV. IV. LÀ. DÉGRADATION, ne fallait point dévorer son cœur ( a ) à connaître les chiens de Proserpine (b). J’étais couronné de myrte ; je me rappelle que le laurier, le sel, Forge, Feau de la mer, les fleurs furent employés dans les cérémonies de la purification. Cette eau mystique était le symbole de cette pureté et de cette candeur nécessaires pour remplir ce que l’ordre et les devoirs réciproques exigent de tous ceux qui sont unis en société , et qui sont admis à la société la plus parfaite (i). Onme demanda si j’avais mangé du fruit de Cérès ; je répondis en
REMARQUES
(a) C’est-a-dire ne point se chagriner (2).
(b) C’est-'a-dire les constellations ou les signes en rapport avec la lune (3).
Ce langage d’argot rappelle celui de toutes les associations, et particulièrement celui de la Franc-Maçonnerie et des Pythagoriciens.
MYTHOLOGIE COMPAREE
Kari-chang ; ies Catholiques leur Avait , leur Carême , leurs Quatre-Temps , etc.
AUTORITÉS
(1) Court de Gèbelin , sur les mystères. • — (2) Ctem. Alex, in protr. Arnob. I. v. Potier. — (3) Ibid.
MYSTÈRES D'ÉLEUSIS. 3 1 ÿ
style sacré : J'ai mangé du tambour (a) (i) ; j’ai bu de la cymbale ( b ) ; j’ai porté le kernos ( c ) je me. suis glissé dans le lit. On m’a fait promettre de commencer une vie nouvelle (a). Guidé par la curiosité , irrité par l’attente , soutenu par l’exemple , épuré par les cérémonies préparatoires , encouragé par les épreuves , en un mot , ne pouvant plus retourner en arrière, je viens dépasser, pour la première fois, du vestibule sur les degrés duquel j’ai été assis pendant plusieurs années , dans le sanctuaire même.
REMARQUES
(a) Le tambour était une boîte renfermant des fruits.
(b) Grand gobelet de métal renfermant le cicéon, c’està-dire une mixtion de vin, de miel, d’eau et de farine.
(c) Yase de terre, dans lequel étaient des pavots blancs, du blé , du miel et de l’huile. Ces symboles rappelaient les bienfaits de l’agriculture : on mangeait ces fruits en commémoration ; on les mêlait dans sa boisson.
MYTHOLOGIE COMPARÉE
(a) La confession avait lieu dans les initiations anciennes , chez les Japonais , les Indiens , les Persans . les Africains, les Péruviens, etc. Elle a de là passé che.; les Chrétiens.
AUTORITÉ
(i) Ç!em. Alex.
Il est vrai que , suivant la loi proposée par Aristogiton, j’ai payé les frais de l’initiation(i). Eh ! qu’importe un vain plaisir terrestre que cet argent m’eût procuré ? Je m’ouvre les trésors du ciel.
( Pause. Extase. )
( Dinolochus boit du Cicéon , sa tête fermente et se trouble. Il continue sur un ton d’ins pire.)
Non, ce n’est que sur l’initié que l’astre du jour épanche sa lumière avec complaisance. Il est le favori des dieux : respecté pendant sa vie par le citoyen et par l’étranger , il voit germer sur tous ses pas les fleurs et les fruits de la justice et de la piété (2). Lui seul, apres la mort , se rejoint à l’être des êtres, et son âme glorieuse monte vers l’empirée (3\ tandis que celle de l’impie reste attachée à la fange, et ensevelie dans les ténèbres.
( Dinolochus boit encore du Cicéon.
Mais d’où vient donc mon trouble ? et
AUTORITÉS
(1) Comment. Ilerrnogen. — (q) Arisloph. Grenouilles. — (3) Plat. Phcd.
MYSTÈRES d’ÉLEUSIS. 3 1 9
pourquoi ma mémoire coupable reproduit-elle ce blasphème de Diogène ?Ce serait une chose risible, qu’Agésilas et Epaminondas , qui n’étaient pas initiés , fussent plongés dans le bourbier , tandis que des scélérats seraient admis à la félicité éternelle , pour avoir fréquenté pendant quelques instans les avenues du sanctuaire (1). Homme de peu de foi ! il vous appartient bien de vouloir pénétrer ce sanctuaire impénétrable
(// boit.)
Où. . . . que disais-je ? Si l’initiation n’était pas une chose au-dessus de tout, la Grèce entière et tous les peuples de l’univers s’empresseraient-ils de se rendre à Eleusis? Oui , l’univers. . . .
( Il boit. )
Quel est ce bruit? Je suis seul. . .cependant j’ai cru voir sortir de terre un fantôme ! Me trompai-je? Il était là, il a disparu à gauche... Le voici qui voltige à droite. . .J'ai peur. . . D’où vient donc que l’approche de la félicité me fait trembler ?. . .Quelle file de spectres !
AUTORITÉ
(0 D/og. - Laërt. /. VI.
comme ils grandissent, s’alongent ! De
grâce, épargnez-moi. . . . En voilà un qui tourbillonne ; . . . . cet autre pirouette sur ma tête; . . .cet autre me souflette de ses bras de chauve-souris. . . C’en est fait, je suis, je suis mort ! C’est le blasphème de Diogène qui m’a porté malheur. Maudit cynique !. . .Je ne vois plus rien.
(i/ veut boire.')
O comble d’infortune ! . . . . ma coupe est épuisée. Je suis sûr qu’elle n’était pas encore vide. Un mauvais génie l’aura renversée. . . .
Je n’ai plus de courage Je voudrais être
dehors. Puissante déesse ! je ne suis plus digne d’entrer.
( Les spectres reparaissent. Scènes fantasmagoriques. Dinolochus ferme les jeux et se couche à plat ventre. Le sol sur lequel il s’appuie s’enfonce tout à coup ; la foudre éclate , et il est précipité au fond d’un abîme. )