SCÈNE Yi
( Antre , tombeau. Le lieu n’est éclairé que par les reflets des flammes qui présentent plus loin l’aspect d’une mer brûlante. Par
MYSTÈRES d’ÉLEUSIS. 321
sa configuration , cette grotte hideuse semble être une des gueules béantes de Cerbère. Elle est hérissée de pointes de fer; on attache Dinolochus sur un chevalet : il ne se soutient plus , il 'voit , et il entend à peine. Une sueur glacée distille de tout soti corps : déguisés en larves , des ministres impitoyables le fagellent et le rappellent au sentiment de la vie par celui des tortures. )
Où suis - je ? ô bonne déesse !.... Je m’en plaindrai au Démiourgos. . . Qu’on me mène au Dadouque.. . Je veux parler au Dadouque... Ils ne répondent pas, et ils continuent de frapper... Maudite curiosité!... L’Hiérocéryx est-il là ?.. . C’est assez ; je ne veux plus avoir affaire aux Eumolpidcs. . . . Chiens de bourreaux. ... de grâce , chers Mystagogues !. . . Ah ! je crois qu’ils sont las. . . O désespoir ! je les envisage enfin. . . . Oui. . . ce sont les
diables, je suis en enfer Voilà le Phlé-
géton Eh! bon dieu ! voici la gueule
de Cerbère!..... J’étais mort! C’est
ce coup de foudre Tâchons de gagner
l’Elysée.
( Un spectre le prend par les cheveux , et ,
l'emportant clans les airs, à l’aide d’une machine , le dépose sur la pointe d'un rocher qui s’élève du milieu de cet océan de flammes. Debout sur ce sommet escarpé , Dinolochus hurle de désespoir ; il glisse , croit rouler dans les feux , traverse des nuages enflammés de ly copodium , et tombe dans un étang d’eau dormante. Tandis qu’il nage et s' efforce de gagner le bord, des prêtres vont le retirer; mais ils ne peuvent le rappeler à la vie, que la frayeur lui a fait perdre.
Cependant un autre initié , d’un courage imperturbable , s’avance , conduit par une prêtresse appelée Mélisse (i) (l’Abeille,) et choisie parmi les prêtresses de Cérès. )
AUTORITÉ
(1) Lad. de fais. Relig.
MYSTÈRES d’ÉLEUSIS.
SCÈTSE VU.
MÉLLISSE, CALLISTHÈNE.
CALLISTHÈNE
Vierge sacrée ! quelle nouvelle carrière s’ouvre devant moi ? Guidez mes pas ( a ) : Hécate vous a accordé l’empire des bois de l’Averne (i). Orphée (2), se confiant à la puissance de sa lyre , évoqua , des enfers , l’ombre d’Eurydice ; Pollux (3) obtint de partager avec Castor l’empire de la lumière et de la nuit. Thésée et le grand Alcide . . .
[a] Imitation du sixième livre de l’Enéide. Warburthon a prouvé que la description de cette descente aux enfers était celle de l’initiation même, et que Virgile l’avait tirée d’un poëme d’Orphée. Il appuie cette assertion sur les preuves les plus fortes j et son opinion a été embrassée par Court de Gébelin, par Voltaire et par tous les écrivains qui Ont traité des mystères.
AUTORITÉS
(1) Lilius et Natal. I. ni , c. xv. — (a) Stat. Epiced. patris, l. V .Nylvarum. — (3) Pindar. nern. ad. x. Hygin.fab. II Apollod. de Orig. deor. I. lu. Plut. Philadelph. Tatian. oral eontr. Græc. Iiom. Odyss. il.
MELISSE.
On descend facilement aux bords de l’Âverne (i) ; jour et nuit les portes du palais de PI u ton sont ouvertes : mais revenir sur ses pas et revoir la lumière (2) , c’est une longue et pénible entreprise. Il en est peu que les dieux favorisent (3) , ou que leur vertu élève jusqu’à l’Olympe. Les fds des dieux y sont parvenus. Il faut traverser des bois sombres (4) que le noir Cocyte entoure de ses ondes. Si vous êtes enflammé du désir de traverser deux fois le Styx, de voir deux fois le lugubre Tartare, etde tenter la plus périlleuse entreprise , apprenez d’abord ce qu’il faut faire. Au fond d’une épaisse forêt, un arbre touffu porte uri rameau d’or (a) (5). 11 est consacré à Junon
MYTHOLOGIE COMPARÉE
(a) Les Egyptiens et les Perses portaient un rameau
( 1 ) Senec. in Herc. fur. — (2) Anacr. Slob. tract, de ament. Philet. Coiis. Eurip. Alcest. Properl. I. IV , et. XII. Jlorat /. IV, od. vil. Cyritl. in Jonam. Tertult. I. 1. — (3) P/iri . epist. il./, i . Stat.Thebàid. il. — (4) Hesiod. Theogon. Pater. - Place. 1. III. — (5) Ctaudian. I. II. de rapt. Proserp. Anton- Ricard. August. Ferent. Jul. Camill. Apul. Metam.
MYSTÈRES d’ÉLEUSIS. 325
infernale. On ne peut s’ouvrir les profondeurs du sombre royaume , qu’après avoir cueilli ce rameau précieux. Un autre lui succède , et le métal refleurit sur sa tige . C’est le présent qu’il faut offrir à la belle Proserpine. Tâchez de découvrir cet arbre , détachez-en le rameau ; il cédera sans peine à vos efforts , si le destin vous appelle : mais, s’il vous est contraire , la violence et le fer même ne pourront l’arracher. C’est à ce prix que vous pénétrerez dans les bois stygiens , inaccessibles aux vivans.
( Callisthène s'avance en silence ; et tandis qu'il roule au fond de son cœur de sombres pensées , il aperçoit une forêt immense.')
Oh ! comment percer cette profondeur î comment y reconnaître le rameau brillant !
( Deux colombes («) fendent les cars , et s’é/e-
REMARQUE
(«) La colombe est le premier et le plus fréquent des MYTHOLOGIE COMPARÉE.
dans les cérémonies religieuses. Chez les Guèbres, ce rameau était de métal.
vaut au-dessus des gouffres empestés de V Avertie, planent lentement , et 'vont s'abattre sur V arbre précieux. L’éclat de l’or vacille dans l’ombre. L’air agité fait bruire ses feuilles légères. Callisthène s’ approche et cueille le rameau. Cependant on aperçoit la lueur d'un crépuscule douteux . Le sol mugit et tremble sous leurs pieds (i) , les forêts inclinent leur tête frémissante. Les longs aboiemens des chiens retentissent dans l'ombre (2), tout annonce l’approche de la divinité («) (3).
MÉLISSE
Loin , loin d’ici , profanes. Une ivresse divine s’empare 4e tous mes sens. Je ne
REMARQUE
augures 5 la flatterie la plaça souvent sur le berceau des empereurs. Cet oiseau estl’heüreux messager de la paix, du bonheur et des plaisirs (4).
(a) Evocation.
AUTORITÉS
(1) Apollon. I. in. Senec. Troad. Id. OEdip. — (2) Theocr. pharm. Horat. in Canid. Plut, in probl. Orph. — (5) Homer. Odyss. il. Stat. thebaid. I. iv. Lucan. I. vi. Senec. OEdip. Claudian. de raptu Proscrp. Orph. — (4) Pierius , /. xxn. Apollon. /. III. Varr. c. XIV. Plia. I. X. Plut, de SoieH. animal. Homer. Iliad. x.
MYSTÈRES d’ÉLETJSIS. 827
respire que la divinité. La terre s’ébranle ; la foudre répand une lumière éclatante ; le dieu annonce sa présence. Un mugissement sourd circule dans les entrailles de la terre ; le temple s’ouvre ; Eleusine élève ses torches sacrées ; les serpens de Triptolème se redressent en sifflant. La triple Hécate apparaît ; lacchus la suit, Iacclius , dont la chevelure est couronnée de lierre. La peau d’un tigre tombe sur ses épaules ; des ongles d’or l’attachent sur sa poitrine , et le thyrse soutient ses pas enivrés (a) (1).
CALLISTÈNE.
Dieu de l’empire des ombres (//), salut ;
REMARQUE
(a) Invocation à Plulon et a Proscr pitié (2).
MYTHOLOGIE COMPARÉE
(a) On retrouve cette formule dans lous les mystères de l'antiquité. l’Eglise chrétienne l’adopta. Elle était connue des Druides. Locus est in Julio VI , civil (3). AUTORITÉS.
(1) Senec. SU. Stat. Apollon. Orph. Ettrip. in Protcsif. Orid. Mêlant, et Fast. Catull. Callim. Moral. /. 111. Tertull . in apolog. Arnob. I. 1. — (2.) Senec. Itère, fur. — (3) Pollux. I. viii. Senec. rhet. in controo. il. Plat, in Thœet. Aristid, orator ad Smyrn.
fantômes muets, chaos, Phlégélon , sombres lieux, où règne un vaste silence (i).
( Seuls ils traversent la profonde obscurité de l'éternelle nuit , les déserts de Pluton ( 2 ) peuplés de spectres ; une lueur pâle , incertaine ( 3 ) les éclaire ,* le ciel est voilé ; les ténèbres s'étendent autour d'eux. )
Piegardez : à l’entrée et dans les premières gorges de l’Orcus (4) , gisent le chagrin (5) et les soucis rongeurs (6). Là, résident les pâles maladies, la triste vieillesse, la crainte, la faim, horrible conseillère (7), la honteuse indigence (8) , monstres hideux ; la mort , la
AUTORITÉS
(1) Fal.Flacc. I. ni. O nid. Fasl. o. CatuU. Hom. Odyss. n. Simonid. Plut, de Litt. Delph. et de Orbe lunœ. — (2) Pirtd. O/yrnp. od. IX. Silius , /. XIII. Senec in fur. Ciaudian. de Rapt. — (3) P/ut. de Defect. orac. Philostr. I. II. i.con. — (4) Senec. epist. 1 o 4 ■ Ciaudian. Senec. trag. Silius. Prudent. Stat.PIat. in Axioch. — (5) Stat. Theb. III. Ciaudian. Dion-Chrys. orat. xvi. — (6) Horat. od. 1 , /.III. — (7) Quintil. in dcclain. Senec. in epist. Basil, honiel. Nazianz. de Paupert. Homer. F.urip. Ciri/I. in Oseatn. Senec. I. lU.de ira. — (8) Lucre! . 1. 1 1 1.
MYSTÈRES d’ÉLEUSIS. 32g
peine , le sommeil qui ressemble au trépas (i) , et l’ivresse trompeuse. Sur le seuil apparaît la guerre homicide ; là , sont les lits de fer (2) des Euménides (3) ; la discorde éperdue (a) , dont la chevelure de serpens est ceinte de bandelettes ensanglantées.
CALLISTHÈNE
Quel est cet arbre antique, immense ?
MÉLISSE
La retraite des songes légers (4) , ils s’attachent à toutes les feuilles. Tournez les yeux : quelle foule de monstres (5)! Voilà l’établc des Centaures , les doubles Scylla, le gigantesque Briarée , l'hydre de Lerne (6). Entendez - vous ses horribles sifflemens ? \oyez-vous la Chimère armée de feux (7),
MYTHOLOGIE COMPARÉE
(a) Moudévi , Discorde des Indiens.
AUTORITÉS
(1) Hesiod. Theog. Orph. hymn. Pansa n . I. v. Homer. i/iad. XIV. — (2) Claudian. in Ruf. — (3) Ocid. Mëtam. J. iv. — ( 4 ) Valet-, argon. VIII. Ovid. Mêlant. 1 . xi. Horrt. I/iad. 1. XIV. — (5) Y i d . Virgilii interpi . Homer. Aidait ‘ ineniblem . Natal. Greg. Gyrald. in myllt. sera. — (6) Tibull. I. 1. el. 111. Nazianz. conlr. Julian. — (7) Horat. I. II. od. XVII.
33o LIV. IV. LA DÉGRADATION.
les Gorgones (i), les Harpyies , et Géryon (2) aux trois corps ?
( Callisthène 'veut combattre les fantômes ; Mélisse V arrête ) (5).
mélisse continue.
Ne craignez rien de ces ombres , de ces vaines et voltigeantes images (4) ; vous ne frapperiez que des fantômes (5). Nous touchons aux roules qui conduisent aux ondes de l’Achéron (6), gouffre immense qui, de ses sombres profondeurs, lance et décharge dans le Cocyte le limon qui bouillonne à sa surface troublée. Portier horrible (7), Caron garde le fleuve; Caron souillé, hideux, terrible, la barbe hérissée et tombant à flots blanchis sur
AUTORITÉS
(1) Eschyl. Prometh. — ( 2) Ibid. Hcsiad. Ilorat. nd. XIV, /. il. -- (5) Horner. Odyss. 11. Philost. icon. 11. Nazi.anz. orat. 1 . contr. Julian. — (4) Homcr. Inc. cit. Senec. in lierait, in OEdip. Tibull. 1. III. cl. il. Lucre t. ab Ennio. — (5) Plut, Apopht. /aconit/. — (6) Plat, in Axinch. Sencc. Claudian. Horner. Odyss. X. Si/ius. — (7) Properl. I. iv. cl. XII. Egyuiiac. doctrin. passirn . Greg. Gyrald. de varia sepe/iendi Ritu. Eurip. Ah est.
MYSTÈRES d’ÉLEUSIS. 33 I
sa poitrine : ses yeux lancent la flamme. Il retient par un nœud les lambeaux de son manteau sur ses épaules. Il guide lui-même sa barque (i) à l’aide d’une perche et de voiles. L’esquif ténébreux reçoit et passe les morts. Il est déjà vieux, mais d’une vieillesse verte encore et vigoureuse. La foule se précipite et assiège le rivage (2). Des mères , des époux , des héros généreux , de jeunes enfans , des vierges et des fils , que leurs tristes parens ont déposés sur le bûcher ; leur nombre égale celui des feuilles qui jonchent la terre aux approches des frimas de l’automne , ou des oiseaux de passage (3) , qui , chassés par l’hiver au-delà des ondes, se groupent dans les airs, et dirigent leur vol vers de plus chaudes contrées. Les premiers qui touchent le bord du fleuve , debout , tendant les mains vers la rive , objet de leurs désirs, supplient le nocher de les passer à l'autre bord. L’inexorable nocher
AUTORITÉS
(1) Aristoph. in Pi.sist (2) Homer. Odyss. il. — (5) Horn .
1/rad. /. in. Claudian. de Rapt. /. il. ld. de Bello Geld. S/at. Thebaid. /. v. l\onn. Dionys, l. 1. Pindar 0/yrnp. od. 11 • Senec. in OEd/p. Jul. Pollux , /. ix.
les choisit et les passe à son gré ; il en chasse
un grand nombre du rivage.
Callisthène , surpris de ce concours tumultueux.
Vierge sacrée , pourquoi ces ombres se précipitent-elles vers le fleuve ? que demandent-elles ? et pourquoi les unes sont -elles éloignées du rivage , tandis que les autres sillonnent ces étangs livides ?
MÉLISSE
Cet étang est le profond Cocyte ; voilà le Styx bourbeux , le Stvx que les dieux mêmes craignent d’attester en vain. Cette foule rebutée est une troupe indigente , privée des honneurs de la sépulture (i). Ceux qui les ont reçus traversent seuls les ondes ; car ces bords affreux et ce fleuve mugissant, l’âme ne les franchit que lorsque le corps a été déposé dans le tombeau. Pendant cent ans (2), ces ombres infortunées voltigent.
AUTORITÉS
( 1 ) lliad. XXIII, Odyss. Sial. Theb. i . Luc. Phars. i . Eurip . Troad. Terlull. de anim. Jlorat. in Arch. — (2) Plat. /• x , politiq.
MYSTÈRES d’ÉLEUSIS. 333
( Ils continuent leur route et s’approchent du fleuve. Mais dès que, du sein des ondes stjgiennes , le nocher les aperçoit marcher dans la foret ténébreuse , et diriger leurs pas vers la rive , il se lève et les gourmande') (i).