‹ Fêtes et courtisanes de la GrèceChapitre 52 sur 68 · TOUS LES PRÊTRES · texte numérisé non relu

TOUS LES PRÊTRES

A la mort.

( Le Néocore sort. )

LE DADOUQUE.

Parmi les initiés , il en est un qui blasphème contre les dieux : qu’ordonnez-vous ?

l’hiérophante.

A-t-il montré du courage dans les épreuves ?

AUTORITÉ

(i) Tit.-Liv. I. XXXI, c. XIV.

MYSTÈRES D’ÉLEUSIS

LE DADOUQUE.

On n’a pas plus de sang-froid.

l’hiérophante.

Eh bien ! il faut lui dire la vérité.

LE DADOUQUE.

Y pensez-vous?

J’ai réfléchi à tout.

LE DADOUQUE.

Quoi ! vous dévoileriez le vide de nos mystères !

l’hiérophante.

Nous avons besoin de tout le monde ; il faut mettre les philosophes dans notre parti ; il faut changer de poids et de balances selon les hommes et les choses.

En général, le peuple est conduit dans nos temples par deux puissans mobiles , l’espérance et la crainte.

Nous offrons aux voluptueux tous les attraits du plaisir; nous étonnons les esprits faibles par le merveilleux. C’est pour eux que nous disposons le prestige dramatique de ces fêtes; mais avec les politiques qui conduisent les

peuples, avecles philosophes qui les éclairent, il faut agir autrement.

Nous disons au législateur : De quel droit donnerez-vous des institutions aux hommes ? Comment pourrez-vous rompre l’égalité qui existe et pour eux et pour vous ? Comment pourrez-vous , sans titres , sans mission , vous élever au-dessus des autres ? Par la seule autorité des dieux (E).

LE DÉMIOURGOS.

En effet , tous les législa teurs sont tombés à leurs pieds. Celui des Egyptiens , Mènes , re* çutses lois de Mercure. En Grèce , Minos (a) parut inspiré par Jupiter, et Lycurgue par Apollon. Chez les Arimaspcs , Zatraustès les attribuait au bon génie, et chez les Gètes, Zamolxis s’autorisait de Vesta (b). C’est ainsi que Zoroastre , en Perse, communique au

MYTHOLOGIE COMPARÉE

(a) On retrouve Minos dans le Mimis des Celtes, dans le Jcmma-0 des Japonais, etc.

(b) Moïse, communiquant avec lao (i).

AUTORITÉ

(1) Diod. Sic. 1- i.

MYSTÈRES d’éleusis. 35y

fond d’un antre avecl’Agathodémon. Et, pour ne parler que de nous, ainsi Epiménide soutint Solon ; le politique n’éleva son édifice que sur les fondemens du charlatanisme.

le dadouque , se mettant à rire .

Le sommeil d’Epiménide est devenu proverbe (i). Le peuple crut que les dieux lui avaient apparu en songe , et révélé tout ce qu’il plut à Solon d’écrire. Dans le fait, ce sommeil n’était qu’une expression allégorique pour exprimer l’absence de sa raison.

le DÉMIOURGOS , riant à son tour.

On fit courir le bruit que cet homme divin ne prenait aucune nourriture, et ne participait point aux faiblesses et aux besoins de l’humanité. Effectivement, on ne le vit jamais s’asseoir à une table en public ; mais, la nuit , il venait dévorer les victimes , et avaler à longs traits le vin des autels.

l’hiérophante , riant.

Il prétendit bien mourir et renaître plusieurs fois (2).... Mais, que dis-je? ayons plus

AUTORITÉS

( 1 ) Plut. Herod. Diog.-Laërt. in Epirn. I. 1 . — (2 ^Diog.-Laërt

de respect pour le grand homme dont la statue est placée à l’entrée de l’Eleusinium (i), et qui , le premier , éleva dans Athènes le temple des divinités souterraines !

LE DADOUQUE.

Honneur à ce grand homme qui a multiplié dans la ville les temples et les chapelles ! le demiourgos.

Songez bien qu’on lui doit les propitiations » les expiations , les purifications.

LE DADOUQUE.

Et surtout la docile et fructueuse ignorance du peuple. Honneur à ce grand homme !

l’hiérophante.

Avez-vous jamais rien compris à sa théogonie (2)?

LE DADOUQUE.

Pas un mot.

l’hiérophante.

Et son livre sur la génération des Curètes et des Corybantes ?

AUTORITÉS

(1) Pausan . Attic. — (2) Diog.-Laërt.

MYSTÈRES ÏÉÉLEUSIS. 35g

LE DÉMIOURGOS.

Je ne connais rien de plus obsur.

l’hiérophante.

Et moi de plus sublime. Ses écrits ressemblent aux ténèbres du sanctuaire , augustes et impénétrables.

tous , se mettant à rire.

Honneur à ce grand homme, au Curète, fils de la Nymphe Balté !

LE DADOUQUE.

Mais que direz-vous au philosophe ?

l’hiérophante.

Cette phrase, qui pourra le séduire : Noti*e théologie est triple : fabuleuse , naturelle et civile (i).

Je m’explique : fabuleuse, elle est l’ouvrage des po'étes , et reléguée sur les théâtres; naturelle ou physique , elle ne convient qu’aux philosophes , et c’est là le secret des mystères ; civile enfin ou politique , elle est l’œuvre et le moyen des princes, des chefs de société.

AUTORITÉS, (i) Varron et Plutarque.

36o LIV. IV. LA DÉGRADATION.

LE DADOUQUE.

Vous direz cela ?

l’hiérophante.

Sans doute. Notre grande maxime est de plaire à tous les goûts et de nous accommoder à tous les esprits. Les uns se plaisent aux cérémonies nocturnes (i), les autres à celles qui se pratiquent le jour : ceux-là veulent un culte caché , ceux-ci un culte public. La joie convient aux uns , la tristesse aux autres. Il faut ici de l’appareil , et là de la simplicité. Le grand art consiste à employer avec un égal succès le mensonge et la vérité.

LE DADOUQUE.

Le mensonge pour le plus grand nombre, et la vérité pour les adeptes.

l’hiérophante.

Comme vous dites ; tout change , se détruit ou s’améliore avec le temps. Dans l’origine, la religion dut naître du besoin de la pluie et du beau temps. On adora les astres dispensateurs ;

AUTORITÉ

fi) Apul de Deo Socrat. t. ut-

MYSTÈRES d’ÉLEUSIS. 36 1

mais il fallut déterminer la manière de les adorer : de là les rites , les cérémonies ; de là un ordre sacré et le sacerdoce.

LE DADOUQUE.

Grand etpremierpas qui établit trois classes d’êtres : les invisibles ou les dieux , les représentait des invisibles , ou les prêtres , et les sujets des prêtres , ou la multitude.

LE DÉMIOURGOS.

On fit un second pas. Après avoir conquis la puissance , il fallut songer à la conserver ; on en trouva le moyen dans le dogme qui enchaîne la raison.

LE DADOUQUE.

Et pour mieux détruire l’empire de la raison, on eut grand soin d’élever celui de l’imagination et des sens.

l’hiérophante.

Et ne pouvant pas offrir aux imbécilles dépouillés des avantages réels dans ce monde , on inventa les bienfaits imaginaires d’un autre univers ; de là naquit le système de l’immortalité, qui créa des âmes pour nous assujétir les esprits et les corps.

LE DADOUQUE.

Ce fut alors que le but des mystères sembla plus respectable. Les politiques s’en emparèrent , et quelques moralistes se rangèrent sous notre étendard.

Les opinions religieuses , dirent alors quelques uns, ont été toutes imaginées par les sages pour le bien des sociétés , afin de contenir par ce moyen ceux que la raison ne pouvait rappeler au devoir (i).

LE DEMIOURGOS.

Prenez garde que cette vérité ne soit destructive de toute religion.

l’hiérophante.

Dans la réalité , les vieilles et les enfans même n’y croient plus.

LE DADOUQUE.

Que nous importe qu’on y croie? L’impulsion une fois donnée ne subsiste-t-ellë pas toujours ? L’habitude n’entraîne-t-elle pas à à dire (2) : Tombentsur l’indocile et le rebelle les punitions dont les lois le menacent; qu’on

AUTORITÉS

f 1) Cicer.de Nat. Deor — ('ijTimée ^ Traducl.de Le Batteux..

MYSTÈBES d’ÉLEIJSIS. 363

l’effraie même par les terreurs religieuses qu’impriment ces discours où l’on peint la vengeance qu’exercent les dieux célestes , et les supplices inévitables qui sont réservés aux coupables dans les enfers, et les autres fictions que le po'ëte d’Ionie a ramassées d’après les anciennes opinions sacrées. Qu’on y joigne même, s’il est nécessaire , la terreur de ces dogmes étrangers qui font passer les âmes des hommes mous et timides dans des corps de femmes ; celles des meurtriers dans des corps de bêtes féroces ; celles des hommes lubriques dans des sangliers ou des pourceaux ; celles des hommes légers etinconstans dans des oiseaux ; cellesdes paresseux, des ignorans,des fainéans et des sots, dans les poissons.

C’est la juste Némésis qui règle ces peines dans une seconde vie, de concert avec les dieux terrestres, vengeurs des crimes dont ils ont été les témoins.

A merveille; mais je compte beaucoup plus sur nos moyens de prestige ; c’est le charme de la poésie, de la musique, des décorations,, qui attire et retient la foule.

364 liv. iv. LA dégradation.

Tout sera perdu le jour où le rhythme de nos chants et de nos danses sera négligé.

C’est par les poètes, c’est par les artistes que nous régnons.

LE DÉMIOURGOS.

N’avez-vous pas la terreur à vos ordres ? Je ne parle pas de celle qu’inspirent Jes épreuves , de ces supplices qui ressemblent à la mort, et la donnent quelquefois ; je parle de votre redoutable tribunal , devant lequel il est permis d’accuser tous ceux qui ont commis quelque impiété (i).

N’a-t-il pas autrefois condamné le grand Alcibiade (2)? et ce héros, de retour, ne fut-il pas obligé de descendre à la politique de proléger vos cérémonies (3) ? N’a-t-il pas fait mettre à prix la tête de Diagoras (4) ? Ce poète Aristagoras, de Mélos , ne fut-il pas obligé de fuir (5)? Eschyle ne fut-il pas sur le point de

AUTORITÉS

(1) Demosth. Orat. eontrà Andocid. — (2) Plut, in Alcib. Andocid. Oral.de My st . Lysias eontrà Andocid. — (5) Plut. ibid. — (4) Suid. in Di.agor. Arisloph. Aoes. Lysias eontrà Andocid. Joseph eontrà Appion. — (5) Suid. in Socrat. Scol . Arisloph. Nub.

MYSTÈRES D’ÉLEüSIS.

payer de sa vie les traits de la satire? et n’at-on pas exilé la philosophie elle-même dans la personne d’Aristote, accusé d’impiété ?

Quel triomphe pour vous ! Aristote ordonne, par son testament , d’élever une statue à Cérès(i), et Socrate mourant d’immoler un coq (2). Platon et Pylhagore sacrifient àDélos, dans le temple d’Apollon (3) , et l’on surprend Epicure dans celui de Jupiter.

Ajoutez au ressoi't de la terreur, aux illusions du merveilleux, à l’intérêt du dramatique , toute l’influence des prestiges du lieu , du temps , des circonstances ; l’obscurité si favorable aux illusions ; ces antres ténébreux, ces bois épais, pleins d’une religieuse horreur; ces veilles sacrées , où les femmes, parées de tous leurs charmes, viennent rivaliser d’élégance et d’intrigues; la curiosité irritée par le secret, par les termes barbares d’une langue inintelligible et particulière ; la vanité, ce sentiment puissant que nous éveillons, et par lequel nous persuadons aux initiés qu’ils sont

AUTORITÉS

(1) Diog.-Laërt. I. V , c . i. Clem. Alex. Stromal. I. II. Euslhat • ad Arislot. Elhic. — (□ } Diog.-Laërt. — (3) Platon.

supérieurs au reste des hommes dont, ils sont séparés.

l’hiérophante.

Dites aussi que le lien le plus étroit , celui ,de cette fraternité qui rapproche le fort et le faible , le riche et le pauvre , qui tend à ne former qu’une seule famille des membres de la meme société, est notre levier le plus fort.

LE DADOUQUE.

N’en est-il pas un plus puissant encore ? Ne promettons-nous pas la vie , et la vie éternelle ?

*l’hiéropiiante.

On n’y croit plus.

LE DADOUQUE.

Et ces orphéotélestes , ces fanatiques que nous répandons dans la société , et qui , semant les prestiges , les confidences, vont conquérir pour les dieux de nouveaux sujets : les uns en imposent par une vie exemplaire, et par des préceptes sévères et purs ; les autres s’accommodent à la corruption générale des mœurs , et ne se montrent sévères que dans leurs discours.

l’hiérophante.

Petits moyens.

Mystères d’éleusis.

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