‹ Fêtes et souvenirs du Congrès de Vienne tableaux des salons par le comte A. de La GardeChapitre 9 sur 39 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le cabinet de Iravai! du prince de Ligne. — Un pays conquis a la nage. — Le voyage en poste. — Souvenir de madame de Staël. — Le palais de Scbœnbruno. — Le Dis de Kapoléon. — Son portrait. — La fête du peuple à l'Angarten.

Je me rendis chez le prince de Li^ne pour lui faire ma visite de chaque jour. Il était encore couche. Je montai dnns sa bibliothèque où était dresse son lit. La pièce qu'un homme célèbre hnbite ordinairement est toujours intéressante. On

y trouve partout ln trace de ses goûts; le caractère particulier de son génie s'y révèle dans les moindres détails. Tout y est digne d'alimenter la curiosité on d'exciter l'attention. Entouré de ses livres, de ses manuscrits épars, le prince de Ligne semblait un général sous sa tente, entre ses trophées et ses armes.

Abusant quelque peu de la licence que s'arrogent les poètes , chez lesquels un beau désordre est un effet de [art , il laissait régner autour de lui une sorte de pêle-mêle qui n'était pas sans grâce. Ici , Montesquieu , Rousseau entr'ouverts à côté d'une correspondance d'amour; là, des petits vers près des œuvres militaires de l'archiduc Charles; plus loin des lettres commencées, des poèmes, des ouvrages de stratégie ébauchés! Admirable compose du grand seigneur, du militaire, de l'homme d'esprit, le prince de Ligne offrait un type qu'on ne retrouvera plus: tour à tour captivant les femmes les plus distinguées par la séduction d'une conversation étincelante , étonnant les généraux les plus consommés par la profondeur de ses conceptions, charmant tous les esprits par la finesse, la vérité de ses aperçus.

Devant lui était un pupitre sur lequel il écrivait. Son esprit, brûlant d'une imagination toute juvénile, comme son cœur était ardent de bonté, paraissait dévorer le temps ; aussi jamais ne se passait-il un jour sans qu'il jetât sur le papier quelques-unes de ces remarques judicieuses ou enjouées, brillantes ou profondes qui se présentaient en foule dans sa conversation.

— « Je vais aujourd'hui à Schœnbrunn, nie dit-il; vous m'accompagnerez. , n'est-ce pas? J'y ftis ad honores l'office d'introducteur auprès du petit duc né roi. Permettez cependant que j'achève ce chapitre sur une des scènes du moment , puis je suis à vous. »

"Je jette au hasard mes idées, ajouta-t-il , pour qu'elles ne m'échappent pas. Ce grand tableau m'inspire; je m'imagine qu'au milieu de ces délirantes joies il rao viendra peut-être une pensée qui un jour fera un peu de bien ou de plaisir. Entrai né dans ce cercle de chimères, je ne cesse pas d'être observateur. Quoique acteur dans la même scène qui se joue , je prends tout ce qui se passe autour de moi pour un coup de pied dans une fourmi II ièic. ■

Et il se remit à écrire. Toul-à-coup, s avisant d'une recherche qui lui était utile:

— - Faites-moi le plaisir de me donner ce volume manuscrit que vous voyez sur le troisième rayon. »

Je me lève et je cherche la place qu'il m'indique. Comme j'hésitais un moment, voilà qu'il saute de son lit, grimpe sur la corniche de sa bibliothèque, saisit le livre, et se replace dans son lit avec une vivacité plus rapide que lu parole. Je m'extasiais sur une agilité si extraordinaire pour son âge.

— « Il est vrai, me dit-il, que j'ai été assez leste toute ma vie; et souvent hien m'en a pris. Dans oc voyage magique où j'accompagnais Catheriuclc-Granden Tau ride, le yacht impérial doublait le promontoire de l'arthéni/.za , où fut, dit-on, jadis le temple d'Ephigénie. On discutait sur le plus ou le moins de probabilité de cette tradition, lorsque Catherine étendant sa main vers la côte :

— « Prince del. igné, nie dit-elle, je vous donne « le pays contesté.

— a Aussitôt je m'élance dans la mer, en uni-

forme, le chapeau en tûtc, et je gagne le promontoire à la nage.

« Votre Majesté, m'écriai -je bientôt du rivage et tirant mon épée, je prends possession. Ce rocher de la Taurido a depuis conservé mon nom , et moi j'en ai conservé les terres.

« Vous le voyez, mon enfant, l'agilité a souvent d'heureux résultats, et dans la vie il faut savoirpreudre une résolution prompte. Quelques années avant la révolution française je me trouvais à Paris. Dans les joies du moment, dans l'insouciance de la jeunesse, je m'étais un peu oublié; j'avais, par contre, oublié l'étal de ma bourse : elle était malheureusement aussi vide d'argent rpic mon cœur était plein de bonheur et mon esprit d'illusions. Il fallait cependant que je fusse le lendemain à Bruxelles pour dîner chez l'archiduchesse gouvernante des Pays-Bas. Etranger dans cet immense Paris , mon embarras élait extrême, .l'étais lié d une sincère amitié avec le prince Max, aujourd'hui roi de Bavière, alors colonel au service de France. Vous connaissez sa générosité, son adorable dévoûuient. Toute sa vie, ce qu'il posséda fui constamment à la dispo- /. 11

silion do ses amis. Je m'adressai à lui ; mais l'ra collent Max netait pus encore roi et n'avait pas encore de ministre des finances pour diriger et soigner son épargne. Il se trouva que précisément sa bourse était aussi légère que la mienne. Quel parti prendre? Le postillon est le plus inexorable tics hommes, et à chaque rclnî il vient impitoyablement, le chapeau à la main, demander sou salaire. J'apprends que mon cousin, le duc d'Aremberg, beaucoup plus rangé que moi, partait en poste le soir meme pour Bruxelles ; aussitôt ma résolution est prise : j'y serai avant lui', me dis-je. Je me rends à la poste, botté, éperonné comme un courrier. Je me fais donner un cheval et pars pour aller à la poste prochaine commander son relai. Je cours ainsi de Paris a Bruxelles, le précédant toujours de quelques minutes, faisant sur toute la route préparer ses chevaux. Mon cousin , qui n'avait pas envoyé de courrier devant lui, ne savait à quelle providence invisible il devait cette exactitude qui abrégeait ainsi son voyage. A son arrivée, je lui contai ma petite supercherie dont nous rimes beaucoup, et grâce à laquelle je ne manquai pas mon diner chez, l'archiduchesse. »

Tout en jasant ainsi, il s'habillait. Quand il eut mis son brillant uniforme de colonel des Trabans fit se fut chamarré d'une demi-douzaine de cordons :

— Oh! mon enfant, nie dit-il, si l'illusion nie rendait aujourd'hui son miroir, comme j'échangerais ce faste pour mon simple habit d'enseigne dans le régiment de mon père ! Je n'avais que seize ans quand je le revêtis pour !a première fois: je croyais alors qu'à trente on était bien vieux. Tout change avec le temps: maintenant, à quatre-vingts ans, je me crois encore jeune, bien que certains frondeurs disent que je le suis trop. N'importe, je fais tout ce que je puis pour prouver que je le suis assez. Après tout, ma carrière fut heureuse, fie remords, l'ambition, In jalousie n'en ont pas trouble le cours, l'ai passablement mené ma barque, et jusqu'à ce que j'entre dans celle de Caron, je ne cesserai pas de me croire jeune, en dépit de ceux qui s' obstinent à me voir vieux.

Même en badinant de la sorte, il prêtait à toutes ses paroles un charme dont on ne peut se former une idée, ,1e lui répétai que l'âge avait

toujours glissé auprès de lui sons l'atteindre, et que le temps lui faisait l'honneur de l'oublier : il me croyait et l'expression du bonheur brillait sur sa belle physionomie.

Nous trouvâmes en descendant quelques-uns de ces pédants qui l'obsédaient. Son visage se rembrunit. Il se défit de ces importuns avec quelques politesses empressées et passa outre.

— "Ah! que je hais, me dit-il , ces savants de mots , ces quêteurs de traits d'esprit, ces dictionnaires ambulants qui ont, pour tout génie, de la mémoire. I.e meilleur livre à étudier c'est le monde, mais ce livre sera toujours fermé pour eus, m

Nous roulâmes bientôt vers Schœnbrunn. Malheureusement la voiture du prince ne méritait pas qu'on lui appliquât le compliment que je venais d'adresser au prince lui-même. IL était impossible de croire qu'elle eût jamais été jeune, et ses ressorts demandaient à grands cris qu'on les changeât contre les ressorts élastiques de notre âge. Il me semble encore le voir ce vieux carossc gris, attelé de deux maigres chevaux blancs. Sur les panneaux était peint son large écusson p sur-

monté du cri de la maison d'figmoDt dont cotte ligne était sortie :

Qub res cumque cadunt, semper stat linea recta.

Derrière celte antique voiture était monté un heiduc, haut de six pieds, vieux turc que le prince Potcmkin lui avait donne à l'assaut d'Ismacl, et qui portait le nom de la ville conquise. Mais le maréchal savait abréger la distance, comme il savait suppléer à l'exiguïté de ses repas par les ressources de sa conversation. Ce voyage d'à peu près une heure me sembla court. Bientôt nous arrivâmes à la grille du château.

Le château impérial de Sehoenhrunii f i) commencé par les princes de la maison d'Autriche , était l'objet de la prédilection toute particulière de Marie-Thérèse. C'est elle qui le termina , et son impatience était telle qu'elle y faisait travailler aux flambeaux. Ce château est dans une situation ravissante , sur la droite de la Wienn. L'ensemble majestueux de l'architecture annonce une royale demeure. Les jardins, d'une ordonnance noble et gracieuse, traversés par des pièces d'eau lim-

(1) Scliœiibnmn un allemand signifie Mie fontaine.

pide et savamment ménagées, plan tifs d'arbres de la plus riche végétation, ornés des plus beaux bronzes et des marbres les plus précieux, répondent dignement à la magnificencedu palais. Dans le parc on voit bondir de nombreux troupeaux de chevreuils, de cerfs, de daims, hôtes paisibles de ces belles futaies, et qui semblent chercher l'approche des promeneurs. Tous les jours, à toute heure, ces avenues, ces jardins sont ouverts au public. Une multitude de voitures, de cavalcades, les traversent incessamment. Le parc est environné de maisons de plaisance, témoins, dans la belle saison, d'une succession de plaisirs et de fêtes. Le bruit de cette joie semble pénétrer jusqu'à la résidence impériale, et ajouter encore par l'animation du bonheur aux charmes de cette noble habitation.

Les appartements du palais sont spacieux et meublés avec recherche. On y voit plusieurs pièces qui sont encore restées entièrement tendues de noir depuis l'époque où Marie-Thérèse perdit son époux. Un petit cabinet de travail e*t orné de dessins exécutés par diverses archiduchesses. C'est là que, pendant son séjour à Schcen-

brunn, Napoléon avait l'habitude de se retirer pour travailler. C'est dans cette chambre qu'il vit pour la première fois le portrait de Marie- Louise et qu'il conçut sans doute le projet d'une union qui a eu tant d'influence sur sa destinée(i).

Un escalier descend de cette pièce dans le jardin. Sur un coteau boisé s'élève un pavillon charmant, bâti par Marie-Thérèse, et nommé la Gloricltc: cet élégant édifice, d'une architecture vraiment féerique, compose d'arcades, de colonnes, et des trophées, termine la perspective et forme la plus heureuse décoration. C'est à la fois uu palais et un arc de triomphe. Ou y monte par un double escalier. La vue dont on jouit du salon principal est au-dessus de toute description : ce sont des masses immenses de verdure qui se défi) Le 10 mai 1809, a neuf heures du soir, (Ira obus sont lancés sur la ville du Vienne. Alors se trouvait malade dans le palais paternel la jeune archiduchesse Marie- Ionise. Sur uu simple avis de celte circonstance, la direction du feu est aussitôt changée et le palais respecté. 0 jour de la fortune ! qui eût dit alors a ïte rte Louise qu'à peu de mois de Ih ces mêmes mains qui faisaient trembler Vienne tresseraient des couronnes pour sa téte , qu'au palais des Tuileries épouse et mère elle régnerait sur ces Français qui la frappaient d'épouvante? (Las Cases, Mémorial île Sainte-Hélène)

roulent au loin , à l'horison la ville de Vienne, le cours du Danube, enfin de hautes montagne* dont les lignes terminent ce magnifique paysage. Il est difficile d'imaginer un plus riche panorama.

Les serres de Schœnbrunn sont peut-être les plus belles de l'Europe. Elles renferment toutes les richesses végétales de l'univers. C'est là que l'empereur François, qui avait un goût particulier pour la botanique, cultivait lui-même les plantes les plus rares.

Non loin est la ménagerie, disposée circulairement autour d'un pavillon où aboutissent divers enclos destinés aux animaux. Chaque espèce a son habitation et son jardin avec les plantes et les arbres du climat qui l'a vue naître. Là, bien ([ne captifs, ces animaux vivent avec une apparence de liberté.

Dans le voisinage du château l'on avait disposé un petit endos cultivé avec soin, et qui était le jardin particulier du fils de Napoléon. Là ce jeune prince s'amusait à cultiver des fleurs dont chaque malin il formait un bouquet pour sa mère et pour sa gouvernante.

En traversant les cours , qui sont très vastes,

Un tizo-J b, Ci

le prince me montra la place où , en pleine parade , un jeune fanatique voulut assassiner l'empereur Napoléon vers l'époque île la bataille de Wagram. Si un crime de cette nature pouvait jamais inspirer d'autre sentiment que celui de l'indignation, ce jeune homme aurait pu être plaint en raison du courage et du sang-froid qu'il montra au moment de la mort.

C'est dans ces cours que Napoléon, à la même époque, donna ordre à son officier d'ordonnance, le prince de Salin , de faire manœuvrer un régiment de la confédération germanique et de commander ces manœuvres en allemand. Le peuple de Vienne était accouru en foule : cette petite galanterie du vainqueur fit oublier un instant aux Viennois que leur capitale était au pouvoir de l'ennemi.

Dans le vestibule, un domestique français, portant encore la livrée de Napoléon, vint à notre rencontre. Il connaissait le maréchal, et alla aussitôt l'annoncer à madame de Montcsqaiou,

— « Nous n'attendrons pas, je l'espère, nie dit le prince: car, ainsi que je vous l'ai dit, je

tSi

suis presque un comte Je Séfliii' à Schœnbrunn. »

11 faisait ainsi allusion à ta place du grandmaître des cérémonies remplie auprès de Napoléon par M. de Ségur, qu'il avait connu jadis intimement à la cour de Catherine.

Peu d'instants après, madame de Montcsquiou vint poliment s'excuser de ne pouvoir nous introduire immédiatement.

— » Lé jeune prince, nous dit-elle, pose en ce moment pour un portrait qu'lsabcy lait de lui, et qui est destiné à l'impératrice Marie-Louise. Comme il aime beaucoup M. le maréchal, son arrivée ne manquerait pas de lui causer des distractions. J'abrégerai la séance le plus qu'il tue sera possible. «

— « Vous savez, me dit le prince lorsque madame de Montcsquiou nous eut quittes, ce qui în'arriva à ma première visite ici. Quand on vint annoncer à cet enfant que le maréchal prince de Ligne venait le voir :

— "Est-ce un des maréchaux qui ont trahi mon « papa? Qu'il n'entre pas, s'éci ia-t-il. •> On eut beaucoup de peine à lui faire comprendre que

la France n'était pas le seul pays où il y eût de» maréchaux. »

Bientôt après, madame de Montesquieu nous introduisit. A la vue du prince de Ligne, le jeune Napoléon , s'éckappant de la chaise où ii posait, vint aussitôt se jeter dans ses hrns. C'était en vérité le plus bel enfant qu'il fût possible de voir. Sa ressemblance avec son aïeule Ma rie- Thérèse était étonnante. La coupe angélique de son visage, la blancheur éblouissante de son teint, le feu de ses yeux, ses jolis cheveux blonds tombant en grosses boucles sur son cou , offraient le plus gracieux modèle au pinceau d'Isabcy. Il était vêtu d'un uniforme de hussards, richement brodé, et portait sur son dolman l'étoile de la Légion-d'Honneur.

— « Voici un français, mon prince, lui dît le maréchal en me montrant.

— « Bonjour, Monsieur, me dit le jeune enfant : j'aime bien les Français. •

Me rappelant ce mot de Rousseau que " per- <■ sonne n'aime à être questionné, surtout les " enfants, >■■ je me baissai vers lui et l'embrassai.

Le fils de Napoléon n'est plus : la mort impi-

HO

loyahlc est veuuc trancher, à vingt-deux ans, lu cours d'une vie commencée sur le trône, au moment où les brillantes qualités de ce prince allaient l'illustrer sans doute, et lorsque ses nobles sentiments lui avaient gagné tous les cœurs. Ce qui se rattache à ce rejeton de tant de gloire, victime dès le berceau d'une destinée fatale et inouïe, ne se présente au souvenir qu'avec un respect mêlé d'attendrissement.

Son intelligence était vive et précoce; toutes ses paroles frappaient par leur justesse; sa mémoire, sa facilité étaient prodigieuses : en peu de temps il apprit la langue allemande et la parla depuis, et aussi aisément que le français. Son caractère était ferme, et ses résolutions, fruit d'une réflexion sérieuse, une fois arrêtées, étaient inébranlables ; ses moindres mouvements étaient pleins de grâce; son geste, quand il voulait donner beaucoup de force à son expression, était déjà grave et solennel. Son goût pour l'art mili taire se trahissait dans ses yeux, dans ses pa rôles.

1 Je veux être soldat, disait-il; je monterai

à l'assaut. «

On lui objectait que les baïonnettes l'empêcheraient tic passer.

' — « Naurais-jo pas une épée, répondait-il fièrement, pour écarter les baïonnettes? »

Sa curiosité pour connaître l'histoire de son père était extrême : l'Empereur, son aïeul, convaincu que la vérité doit être la base de toute éducation et surtout de celle d'un prince, voulut qu'on ne lui laissât rien ignorer. L'enfant écoutait avidement ces récils d'une vie qui, en vingt ans, semble avoircomblé la mesure de la croyance et de l'histoire. I,a vivacité de ses joies, l'impatience de ses désirs et de ses volontés avaient le caractère de l'enfance, tandis que son ardeur de s'instruire, son habitude calme et réfléchie annonçaient un âge plus avancé. Tout chez lui pouvait amener à croire que le génie est héréditaire.

Son instinct s'était, comme on sait, révélé dans une mémorable circonstance ; le ao mars i S 1 4 , lorsque l'impératrice Ma rie- Louise abandonna les Tuileries pour se rendre à Rambouillet, et qu'on voulait emmener le jeune enfant vers sa mère qui l'attendait, il opposa une vive résïslancc cl se mit à crier qu'on trahissait son papa., qu'il

ne voulait pas partir. Madame de .Montesquieu fut obligée d'user de tout son ascendant pour le décider à se laisser emporter chez l'impératrice ; elle n'y parvint ijucn employant la force et en lui promettant de le ramener bientôt. Le pauvre enfant avait deviné qu'il ne reverrait plus les Tuileries.

Sa présence d'esprit se signalait dans tout ce qui rappelait son illustre et malheureux père. La veille de notre visite , on lui annonçait le commodore anglais sir Ncil Campbell , le même qui avait accompagné Napoléon à Hle-d'Elbe (r).

— « Etes-vons content, mon prince, lui disait madame de Montesquiou en lui présentant cet officier, de voir Monsieur qui n'a quitté votre père que depuis quelques jours?

— « Oui, j'en suis bien aise, répondit-il eu mettant son doi(;t sur sa bouche , niais il ne faut pas le dire. »

(1) Sir Nri! Tut on des témoins des sublimes adieux do Fontainebleau. Lorsque Napoléon embrassa les aigles de la vieille garde, saisi d'un transport involontaire d'enthousiasme , il brandit son chapeau dans l'air, et se mil à crier comme les autres: Vive l'Empereur!

US

Le commodore le prenant dans ses bras : " Votre papa m'a chargé de vous embrasser, ditil. » Il t'embrassa et le reposa à (erre. L'enfant, qui tenait en ce moment une toupie d'Allemagne entre les mains, la jeta avec force sur le parquet et l'y brisa.

Pauvre papa, » dit-il, et il fondit en larmes.

Quelles étaient ses pensées, et comment, dans un âge si tendre , pouvait-il comprendre tout ce qu'il y avait de faux et d'équivoque dans la position du fds de l'empereur Napoléon, captif au palais autrichien de Schœnbrunn?

Il s'exprimait sur la perte de sa royauté enfantine avec une sorte de mélancolie résignée et touchante.' -

— "Je vois bien que je ne suis plus roi, répétait-il dans son voyage de Rambouillet à Vienne ; je n'ai plus de pages. »

Le prince de Ligne lui montraitquelques-unes de ces médailles frappées à l'occasion de sa naissance.

— « Je les reconnais, lui dit-il; elles ont été faites quand jetais roi. »

Cette résignation courageuse, qui était le trait

le plus marque de son caractère, il la conserva jusqu'à son dernier moment. Quand, à vingtdeux ans, miné par la plus douloureuse maladie, il s'éteignit dans ce même château de, Schœnbrunn , et qu'il vit arriver lentement la mort, lui jeune, beau, rempli de talents, fils d'un grand Homme, il causait de sa fin prochaine avec les personnes qui l'entouraient, prenant une sorte de plaisir à détruire lui-même toutes les illusions de l'espérance.

Nous nous rapprochâmes d'Uabey qui venait d'achever le portait du jeune prince. 11 était frappant de ressemblance, et gracieux comme toutes les productions de cet artiste , e'est le même q n i I présenta à Napoléon en i8i5 à son retour de lîled'EUw.

— * Ce qui me plaît le plus dans ce portrait, fit observer le prince de Ligne, c'est son extrême ressemblance avec celui de Joseph II, lorsqu'il était encore enfant, et dont Marie-Thérèse m'a fait présent. Après tout, celte ressemblance avec un grand homme est d'un heureux présage pour

Puis il fit compliment au peintre sur la perfec-

tion de son travail, et y ajouta quelques mots bienveillants sur sa réputation européenne.

— .Te suis venu à Vienne, M. le maréchal, lui dit Isabey, dans l'espérance de reproduire les traits de toutes les personnes célèbres qui s'y trouvent, et j'aurais dû commencer sans doute par vous.

— « Assurément, en ma qualité de doyen .l'âge.

— u Non pas, répliqua Isabey, dont on connaît l'esprit, maïs comme le modèle de tout ce qui est illustre dans ce siècle. r

Cependant le jeune Napoléon était allé dans un coin du salon chercher un régiment de hulans en bois que son grand-oncle l'archiduc Charles lui avait envoyé depuis quelques jours. Mus par un mécanisme fort simple , les cavaliers , posés sur des fiches mobiles, imitaient toutes les évolutions militaires, se rompant, se développant, se mettant en colonnes.

— 11 Allons, mon prince, à la manœuvre, s'écrie le prince de Ligne d'une voix forte. "

Aussitôt le régiment est tiré de sa boite, disposé en bataille.

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