‹ Fêtes et souvenirs du Congrès de Vienne tableaux des salons par le comte A. de La GardeChapitre 14 sur 39 · SB · texte numérisé non relu

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l'éclat de sa beauté. Qu'on se figure tin jeune visage, blanc comme l'albâtre, légèrement coloré de rose, des traits mignons, une physionomie douce, expressive et pleine de sensibilité, un regard auquel sa vue basse donnait quelque chose de timide et d'incertain , une taille moyenne mais parfaitement prise, dans toute sa personne une mollesse orientale unie à la grâce audalouse : telle était, sans aucune flatterie, la ravissante hôtesse chargée, pour cette soirée, d'amuser les loisirs de ces personnages illustres aussi ennuyés par fois que tinamusable amant de madame de Maintenon.

Quand nous arrivâmes, le prince Koslowski et moi, l'empereur Alexandre, les rois de Prusse et de Bavière, plusieurs autres princes et souverains, un nombre considérable d'étrangers de distinction étaient déjà réunis. On voyait là toute l'aristocratie, toutes les illustrations russes, MM. de Ncssclrodc, Pozzo di Borgo, le comte Rnzu m ovjski, ambassadeur de Russie près la cour autrichienne, le prince Volkonski, etc. Dans cetle foule où je n'apercevais guère que des visages de connaissance, il me semblait être reporté

à l'année mil huit cent dix, et dans un des salons dePétersbourg.

Au milieu de ces notabilités, brillaient, par l'éclat de la naissance, par une haute position et par les charmes de l'esprit, les divers membres delà famille Nariskin.

Les Nariskin tiennent de près à ta maison impériale russe: la mère de Pierre-le-Grand était une Nariskin. Aussi, se croient-ils d'une trop noble souche pour attacher aucun titre à leur nom. En effet, celui de prince est si commun en Russie, qu'iljy esta peine une distinction. L'alné desdeux frères, le grand chambellan,passaitpour un des hommes les plus spirituels de la cour de l'empereur Alexandre. Sa conversation était aussi variée qu'amusante, et le recueil de ses bons mots ferait un gros volume. Ils n'étaient ni aussi fins ni aussi brillants que ceux du prince de Ligne, encore moins que ceux de M. de Talleyrand; mais quand, par hasard, au Congrès, ces trois hommes étaient réunis, c'était un véritable feu d'artifice d'esprit.

Sa fille, la princesse Hélène, alliait à une remarquable beauté un esprit naturel, brillant, et

les charmes d'une âme tendre et élevée. Elle avait épousé le fils du fameux général SouwarofF. Far un rapprochement bizarre, son mari se noya dans le Rïminic , petite rivière de Valachie dont son père portait le nom. Malgré les représentations de son postillon , il s'était obstiné à vouloir la passer en voiture, au moment où , grossie par les orages, elle était devenue un véritable torrent: les eaux l'entraînèrent sans qu'il fût possible de le secourir. Lors de la mort de Paul I*', la princesse habitait au palais, avec son père, un appartement au-dessous de celui de l'empereur; réveillée par le tumulte, suite inévitable d'une conspiration, sa nourrice l'emporta précipitamment, et dans son effroi, la cacha au fond d'une guérite isolée, où elle ne fut retrouvée que le lendemain.

Le grand chambellan avait eu la faveur de Paul Itr: il avait conserve celle de son fils Alexandre. Son faste était au-dessus de toute description, sa maison toujours ouverte, toujours animée, toujours bruyante: on aurait pu la nommer un caravanscraii de princes. La verdure, les fleurs, le chant des oiseaux, semblaient, même

nu cœur tle l'hiver, y transporter le printemps de l'Italie. Sa générosité était sans bornes, et aurait pu passer pour de la prodigalité; souvent elle le reduisaità des extrémités bien cruelles. En voici un exemple : 11 avait reçu de l'empereur Alexandre la plaque de l'ordre de Saint-André en diamants : pressé par un besoin d'argent, il l'avait mise en gage. Arrive la fete de l'impératrice, où il doit figurer en grand uniforme ; il ne peut se dispenser d'y porter sur sa poitrine l'étoile brillante dont l'a décoré son souverain. Comment faire pour se la procurer? II lui est impossible de retirer le gage, et l'empereur est le seul qui en ait une absolument pareille. Dans cette extrémité, il s'adresse au valet de chambre du czar, et emploie promesses, prières , fait tant, en un mot, qu'il le détermine à lui prêter la décoration de son maître. Le valet de chambre y consent; mais épouvanté des suites possibles de cet emprunt, il en avertit l'empereur.

Alexandre, pour unique punition , prit plaisir toute la soirée à mettre son chambellan favori à la torture, Rapprochant de lui et braquant impitoyablement son lorgnon sur l'ordre emprunté.

Sa lisfaitde cette indulgente et muette vengeance, il nelui en dit jamais un mot,

M. de Nariskinavait accompagné l'impératrice Elisabeth dans son voyage de Pétersbourg à Vienne. Quand Alexandre le chargea de cette mission , il lui fit remettre cinquante mille roubles en papier, et en même temps l'itinéraire qu'il devait suivre. Quelques jours après, l'empereur s'approcha de lui.

— « Vous avez reçu, mon cousin, lui dit-il, le paquet que je vous ai envoyé ?

— »Oui, sire; j'ai reçu et lu le premier volume de l'itinéraire.

— <• Ah ! déjà. Et vous attendez le second ?

— ■ C'est-à-dire une seconde édition, s'il plaît à Votre Majesté.

— * J'entends: une seconde édition revue et augmentée, dit le czar, en riant beaucoup. >

La seconde édition ne se fit pas attendre.

Son frère , le grand veneur, était le mari de cette belle Marie Antonia, née princesse Geervrcritnska, l'une des femmes les plus ravissantes de l'Europe, et qui sut fixer si longtemps le cœur du bel nutocrale. Sans être aussi brillant que son

alaé, il ne manquait pas d'esprit. Il en donnait une preuve dans la philosophie avec laquelle il supportait ses infortunes conjugales. Souvent même, dans ses réponses à l'empereur, il s'en expliquait avec une sorte de galté naïve et plaisante. Ce n'était pas la lâche complaisance d'un homme qui tire vanité de son affront, mais la résignation opposée à un mal qu'on ne peut empêcher.

Alexandre lui demandait des nouvelles de ses enfants :

u Des miens, sire, ou de ceux de la couronne?"

Une autre fois il était encore question de sa famille et de ses deux filles. L'empereur en passant s'en informait avec bonté.

«Mais, Votre Majesté, répondit le grand veneur, ma seconde est la votre. »

Alexandre s'éloigna en souriant.

On pense bien que la verve satyrique du grand chambellan qui n'épargnait personne, n'épargnait pas non plus son frère: le grand veneur prenait grand soin de sa chevelure , toujours frisée et bouclée avec un art tout particulier. On le faisait remarquer au grand chambellan.

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« Ce n'est pas étonnant, dit-il, mon frère est coiffé de main de maître, n

Dans cette longue liaison, et quelque empire que la belle Nariskin eût conservé sur le cœur de son illustre amant, jamais Alexandre ne sacrifia les convenances. Au milieu des fêtes perpétuelles du Congrès, dans cette vie presque toujours dépouillée des liens de l'étiquette, l'impératrice Elisabeth se fut à chaque pas rencontrée avec sa rivale ; son cœur en eût été vivement froissé. Madame Nariskin ne parut pas au Congrès.

Auprès de l'empereur de Russie était assise la princesse de la Tour-et-Taxis, née de Mecklembourg Stvelitz , belle-sœur du roi de Prusse. Ce prince avait conservé le plus tendre souvenir de l'épouse qu'il avait perdue, et reportait toute la tendresse de ce sentiment sur sa sœur, qui jouissait auprès de lui du plus grand crédit : jamais elle ne lui demandait une faveur sans l'obtenir. Douce d'un esprit supérieur et d'une beauté qui était devenue proverbiale, sans égaler cependant celle de la reine sa sœur, clic avait, dans toute sa personne, un charme et une majesté qui lui gagnaient instantanément l'admiration et les hom-

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