‹ Fêtes et souvenirs du Congrès de Vienne tableaux des salons par le comte A. de La GardeChapitre 20 sur 39 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Le prince Eugène Beauharnais. — Souvenirs du prince de Ligne. — Les théâtres de l'henni tage et de Trianon. — Quelques portraits. — Plétemberg on les dépits de l'amonr.

Quelques jours après , je me rendis un matin chez le prince Eugène Beauharnais. Notre connaissance datait de ma jeunesse, et, dans toutes les occasions qui m'avaient rapproché de lui , à Paris, à Milan, à Venise, j'avais toujours trouvé en lui, comme tous ses autres amis, un cœur dévoué et un appui hîen veillant. Ces liens de

sympathie, qui se forment si vite au premier âge, nous avaient réunis malgré la distance des rangs. Il n'avait pas tenu à lui que sa puissance en Italie ne m'ouvrît brillamment la carrière administrative. Ces témoignages de son affection avaient jeté dans mon cœur de profondes racines de reconnaissance.

Il était souffrant : je pus m'apercevoir bientôt que l'état de son âme influait gravement sur sa santé. Aussi , combien de douleurs s'étaient accumulées autour de lui ! Depuis quelques mois, les desastres de la France, la chiite de Napoléon , la perte d'une brillante position, et, pardessus tout, la mort d'une mère adorée!

Sa position à Vienne avait quelque chose de contraint et de faux : c'était pour lui une source continuelle de gêne. Sa réception avait été l'objet de discussions diplomatiques: il ne l'avait due qu'à l'insistance du roi de Bavière, son beaupère , et à l'affection de l'empereur Alexandre. Mais on ne pouvait oublier qu'il était le fils adoptif de Napoléon, et l'on savait que son noble caractère ne se démentirait jamais, qu'il userait de toute son influence en faveur de l'homme qui

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avait été son bienfaiteur. Placé entre les puissances victorieuses, qui célébraient les revers de la France!, et les représentants du gouvernement des Bourbons, il semblait isolé au milieu de cette foule et dans ce tourbillon de plaisirs.

Son accueil fut bienveillant et amical. Heureux de trouver quelqu'un avec qui il pût parler de ses anciens souvenirs , il revint sur son passé, si brillant et si glorieux ; son expression , son altitude avaient une sorte de charme mélancolique. Nous parcourions les diverses phases de sa carrière militaire. Tout-à-coup , sa parole s'anima : entraîné par une vive émotion , il me transporta en Egypte , et se mit à me décrire la perte de son premier ami enlevé à ses côtés par un boulet à la bataille des Pyramides. Aux derniers mots de ce triste récit, je m'aperçus que de grosses larmes mal déguisées roulaient dans ses yeux. Pour effàcercette lugubre pensée, je lui parlai de notre première connaissance faite à Clïchy à un déjeuner que donnait madame Récamicr, pendant le court espace de la paix d'Amiens , déjeûucr où se trouvaient toutes les célébrités de la France et dé l'Angleterre. Puis , nous eu vînmes naturelle-

ment à parler de toutes ces joies de Vienne, de celles qui se préparaient encore. Mais je vis bientôt que toutes ces solennités, si enivrantes pour la plupart des acteurs ou des spectateurs, lui rappelaient incessa minent une cause douloureuse à son cœur. Aussi, ne fus-je pas fâché, quand on annonça la visite de l'empereur Alexandre, qui venait sans façon et selon sa coutume, le chercher pour une promenade au Prater. Je pris congé de lui ; il me fit promettre de le voir souvent. On croira sans peine que je dus me (aire un plaisir de ce devoir.

En le quittant, j'allai faire au prince de Ligne ma visite quotidienne. J'aimais à lui rendre compte de ma journée de la veille. Quoique, à cette heureuse époque, mes occupations consistassent principalement dans une vie extérieure, dans la fréquentation de mes jeunes amis et les plaisirs de la société, il me semblait bien douïde venir auprès de lui recueillir quelques-unes de ses saillies nues et spirituelles, ou étudier dans son intimité un chapitre de ce panorama vivant.

Il y avait foule chez lui : sa petite maison pouvait à peine la contenir. L'aimable hôte ctnil.

comme toujours, pour ses visiteurs un dispensateur d'esprit.. Sa verve intarissable, la galté de ses souvenirs rappelaient à ses auditeurs qu'alors que le corps chancelait, son imagination soutenait la voûte. Personne mieux que lui ne pouvait donner une idée de cet esprit léger, gracieux , presque insaisissable qui fut l'ancien esprit français. En entendant parler le prince de Ligne, il me semblait toujours que je rétrogradais de tout un siècle.

On répétait quelques-uns de ces bruits dont les oisifs du Graben alimentaient la curiosité publique. Après avoir distribué les états et les couronnes , les faiseurs de nouvelles avaient imaginé de faire des mariages : ainsi le roi de Prusse devait épouser, tantôt la grande-duchesse d'OIdemburg, tantôt une archiduchesse d'Aul riche.

— « Ces Messieurs, disait le comte de Witt, abusent étrangement de notre crédulité. Ne veulisut-ils pas aujourd'hui, au moyen d'un divorce, marier S. M. prussienne avec l'impératrice Maricliouise?

— « Mirabeau, répliqua le prince de Ligne , prétendait qu'il n'est si grossière sottise qu'on ne

su

puisse faire adopter à un homme d'esprit en la lui faisant répéter tous les jours pendant un mois par son valet de chambre. Mais, en vérité, les nouvellistes de Vienne nous supposent une foi trop robuste. Je ne sais pas comment Robinson , à son lie d'Elbe, prendrait cette facétie. «

On s'entretint ensuite des représentations théâtrales que donnait l'impératrice d'Autriche dans les salons du palais.

« Nul théâtre ne peut le disputer au vôtre, dit le prince en se tournant vers moi. J'ai vu vos pièces représentées partout. En Prusse, devant Frédéric, on ne jouait que les chefs-d'œuvre de la scène française; en Russie, sur le théâtre de l'iiermitagc , j'ai vu donner le Philosophe marié et Jrmelteet Lubin devant l'impératrice Catherine, bien iai te pour apprécier la grâce et la finesse, non moins que la grandeur et l'éclat. Quel public choisi que celui de cette cour si brillante , lorsquon y donnait le Crispin Duègne de Ségur, si admirablement joue par Cobcntzel, et ma pièce de l'Amant ridicule, dont l'auteur était peut-«tre plus ridicule que l'amant ! Et, dans la salle, quelle liiulc d'originaux dont chacun m'avait servi de

canevas , et qui , comme partout , applaudissaient sans se reconnaître ! Il fallait aussi voir ce théâtre de Fcrney où Voltaire lui-même déclamait devant nous les scènes les plus comiques de Molière, et s'y pâmait de rire, ce qui nuisait tort à l'effet qu'ilvoulaitproduire.EtTrianon!..Trianon...où cette reine angélique jouait si royalement mal , devant une foule de courtisans enivrés de ses charmes! »

Et alors avec son esprit, si éminemment dixhuitième siècle, il se mit à nous rappeler quelques-unes des causeries parfumées de Versailles.

— » Quels admirables souvenirs, mon prince, lui dit le comte de Witt !

— » Mon Dieu! j'ai vu, je me souviens, je raconte. >•

Après une journée consacrée à l'amitié et une soirée passée à admirer l'expressive pantomime de fiigottini dans le ballet de Nina , je me rendis chez la comtesse de Fuchs. Le salon était rempli comme d'habitude: je trouvai heureusement une place près du haron Ompteda. Avec un sérieux d'augure , Ompteda avait un esprit des plus originaux. Personne mieux que lui ne savait, en

si i

quelques mots, esquisser uu portrait. Su langue était aussi redoutée que ses esquisses. Bon ami au demeurant, scs épi grammes étaient plutôt un travers de sa tête qu'un tort de son cœur.

Pendant que la foule bourdonnait en tous sens autour de nous, Omplcda se mit à passer en revue les personnel de notre connaissance qui étaient dans le salon ou qui entraient successivement.

— ■« Depuis voire départ, me disait-il, Vienne a subi un siège et une occupation ennemie: vous ne devez pourtant y trouver que peu de changements. Les ridicules sont restes les mêmes, image de l'immobilité du gouvernement autrichien. Seulement, on les voit mieux, grâces aux progrès des lumières du siècle.

- Les salons sont tels que vous les ave* laisses ; celui-ci particulièrement n'a pas cessé d'être le rendra-vous des amis de uotre charmante reine. Jamais nom ne fut mieux mérité.et jamais ses sujets ne se sont révoltes contre son joug. J'ai vu peu de femmes réunir autant de vrais amis : mais, ce qui est plus rare , elle possède le talent de les lier si intimement, qu'ils ne sont jamais

étrangers Ici uns aux autre*, malgré l 'absence et les événements qui les séparent. Aimez-moi , aimez-vous, voilà la base de son gouvernement: notre union en fait la force et notre bonheur la durée. En vérité, je ne crois pas qu'il y ait au monde de despotisme plus facile que le sien, ni de code plus doux à suivre. Vous trouverez, comme toujours, dans son empire, la politesse sans fausseté, la franchise sans rudesse, la complaisance sans flatterie, et des égards sans contrainte.

« D'abord, sur le premie plan , le cher major Puchs, heureux et paisible possesseur du trésor que nous envions tous; enthousiaste comme jadis de l'organisation de la milice viennoise, à laquelle il doit son grade, et d'où dépendent, assure- Vil, l'éclat et le salut de la monarchie autrichienne.

« La comtesse Laure, sa femme, toujours égale, toujours vraie, toujours bonne. Sa figure enfantine semble être le miroir de son excellent cœur. Sï l'on n'admire pas en elle les traits d'une beauté parfaitement régulière, du moins sa physionomie est animée de je ne sais quelle expression

douce et ravissante que l'art de plaire ne peut imiter. Elle a cet esprit conciliant, et sans fadeur, qui est peut-être le secret d'attacher.

- La ebanoïnesse Kinski , chez laquelle un air de bonté facile répand encore du charme sur des traits auxquels le temps a déjà ravi quelque chose.

« Les princesses de Courlande : cette belle duchesse de Sagan, passionnée pour tout ce qui présente de l'héroïsme et de la grandeur : son extrême beauté n'est que le moindre de ses agréments. Sa sœur, la comtesse Edmond de Périgord, dont la démarche, les gestes, l'attitude, le son de voix forment un ensemble qui offre je ne sais quoi d'enchanteur. Elle a sur sa figure et dans toute sa personne ce charme irrésistible sans lequel la beauté la plus parfaite est sans pouvoir. C'est une fleur qui semble ignorer le parfum qu'elle exhale. Enfin la dernière de ces trois grâces de Courlande, la charmante duchesse dlîscherenza , qui réunit en elle tout ce que nous admirons dans les deux autres.

« Sur le second plan, Walmoden, aujourd'hui fcld-maréchal , qui, malgré ses succès, est toujours resté simple et bienveillant. C'est aussi ce

qu'on peut dire du prince de IIcsse-Hombourg ■ la gloire militaire ne l'a pas enorgueilli reliez lui, une affectueuse bonté tempère des manières nobles et imposantes.

— « Oui, le prince Philippe est un des hommes que le sarcasme ni la malignité ne sauraient atteindre. Dans l'intimité, il est aussi distingué par les nobles qualités du cœur, qu'il l'est sur les champs de bataille par sa brillante valeur et son coup-d'œil exercé.

— « Voici Nolslitz et Borel qui entrent. I,e premier a vu expirer dans ses bras , à la bataille de Soasfeld , le prince Ferdinand Louis, de Prusse, dont il était aide-de-camp. En 1808, on lui avait refusé une commission d'enseigne en Autriche. Il a mieux fait son chemin en Russie ; car le voilà déjà colonel avec bonne chance d'aller plus loin. Nolslitz n'a qu'un défaut : je crois, en vérité, qu'il demeure en fiacre. A toute heure, qu'on soit sur le Graben , au Prater, au Bastion , on l'y voit passer, brûlant la terre ou le pavé. C'est l'hommevoiture, comme autrefois le Centaure était l'homme-cheval.

" Borel est tel que vous l'avez connu, ayant

autant d'amis ()u'ilcomptcde connaissances. Toujours il se laisse entraîner mollement, non pas au torrent des événements, mais au doux Neuve de la vie, sur lequel il vogue en véritable épicurien. Quoique d'un esprit vif et cultivé, Borel n'a rien inventé. Si, je me trompe: il a trouvé le moyen de faire tenir son lorgnon d écaille dans l'orbite de son œil. Sublime découverte! mode admirable, que tous nos jeunes gens veulent imiter, au moyen de contractions de muscles qui ressemblent fort à des grimaces.

n Iteuss est dans les nuages : je n'ai pas la prétention de l'y suivre. N'ayant pas voyagé, il a peu vu: aussi, prend-il son imagination pour de l'instruction, l'envie de savoir pour de la science, l'obscurité pour de la finesse. Enfin il prouve qu'avec de l'esprit et le germe des talents on se rend souvent insupportable dans la société par de légers défauts qui s'y font sentir à tous moments.

« Remarque/., près des princesses de Courlande, le prince de Lichtenslein , aussi à l'aise dans un salon que sur le champ de bataille : on l'appelle le prince monstre. Mais je vous assure

que c'est un Âwr qui a trouvé bien des Zémires. Il compte autant de succès auprès des femmes que de palmes à l'armée.

« Le duc d'Escherenza , heureux mari d'une femme ravissante, est un de ces mortels qui, comme dit Figaro, se sont donné la peine de naître. A tout prendre, ce n'est pas un mauvais lot.

» De Gentz a tous les secrets de l'Europe : il en aura bientôt toutes les décorations. C'est une des voix de cet être silencieux qu'on appelle le gouvernement autrichien : peut-être, avec ses manifestes, ses journaux et ses proclamations, a-t-îl été aussi redoutable à Napoléon que les glaces de la Russie. Mais les honneurs et les cordons ne sont pas tout pour lui. Les souverains savent qu'il aime aussi l'argent; ils lui en donnent à satiété. Accablé de travaux et d'affaires, blasé sur tous les plaisirs, de Gentz cherche à s'étourdir en se précipitant dans le tourbillon du monde. Ce n'est pas là qu'il trouvera le bonheur.

» Ferdinand de Palfi a de l'esprit comme un lutin : son cousin François a de l'or comme un Pactole. Le premier joue, gagne, et, de son gain,

a fait bâtir un magnifique hôtel qu'on l'appelle le château de cartes. Il y reçoit ses amis avec cette joyeuse figure que vous lui voyez; et ses amis sont nombreux. François est beau parmi les beaux : prodigue avec les femmes, il en est adore. Tous deux aussi, on peut le dire, sont nés sous une heureuse étoile.

« Le prince Paul Eslerhazy est bon et affectueux, mais un peu froid. Celui-là encore n'a qu'a se laisser vivre. A coup sûr, il a un avenir unique, .le demandais hier à Malfati comment son père, le prince Nicolas, qui n'est plus très jeune, peut, sans inconvénient pour sa santé, résister à ce torrent de plaisirs : c'est le bonheur qui le soutient, m'a répondu le médecin. Le bonheur à cette manière n'est pas encore au nombre des prescriptions médicales, malheureusement.»

— Expliquez-moi , je vous prie , pourquoi, au milieu de nos réunions si animées, si insouciantes , le comte et la comtesse de Pletembcrg portent sans cesse des figures glacées et contraintes. Quelle est la cause de cette mélancolie maladive dont ils attristent ici les regards?

— " .le vais vous la dire, me répnudit-il ; votre

récente arrivée à Vienne ne vous a encore permis Je l'apprendre : c'est du reste un assez, joli thème à broder. On en formerait aisément un tableau de mœurs qui ne serait pas dénué d'intérêt, ni surtout de morale.

« Il y a peu d'années, arrivé fort jeune à la possession d'une fortune immense que lui avait laissée le comte régnant de ce nom , Pletemherg était compté parmi les seigneurs les plus élégants et les plus riches de la monarchie. Aux avantages d'un grand nom , au physique le plus séduisant , il joignait le souvenir de quelques aventures brillantes et bruyantes qui avaient signalé ses voyages. Leur scandale l'avait devancé en Autriche, et l'avait mis en assez haut crédit chez une classe de dames qui ne jugent que la forme, sans trop se soucier du fond. C'est à ce faux éclat qu'il dut , pendant toute sa jeunesse, l'honneur d'être cite comme le modèle des hommes qui choisissent les Femmes pour victimes de leur vanité , genre dè réputation qui souvent tient lieu de tout autre mérite.

Entouré de ce prestige qui naît si facilement du pouvoir de tout oser, il complétait son cin-

quième lustre. Un jour Durbcrf; son intendant, qui d'ordinaire ne le voyait que pour lui renouveler sa caisse, sollicita avec instance un moment d'entretien de son Excellence pour une affaire qu'il disait être de la pins haute importance.

— «Qu'est-ce encore? M. DurberR, lui demande le comte aussitôt qu'il se fut fait annoncer? Un chapitre de morale sans doute, la suite de ceux dont invariablement vous faites précéder le paiement du fermage de mes terres.

— « Rien de cela, lui répond l'intendant, en sinclinant profondement devant sou seigneur; mais un avis indispensable équivalant pour vous à un conseil de famille.

— «Parlez donc promptemcntetsoyczconcis.

.le vous écoute, M. Durbcrg. .

— « Vous paraisse/, oublier, Monseigneur, une clause expresse du testament de votre oncle, qui vous enjoint d'épouser,, avant votre majorité, une demoisellcchapitrale,etcesouspeinededéchéance de tous droits aux états héréditaires de Pletemberg. Voilà, M. le comte, ce qu'à l'expiration du temps filial, ne manqueront pas de vous rappeler des collatéraux attentifs, qui vous épient cliarita-

blement et ne vous réveilleront <lc votre brillant songe qu'au moment où vous serez abimé dans le précipice et en dehors delà loi. Vous avez aujourd'hui vingt-quatre ans et demi : il ne reste donc plus que six moi» pour atteindre te terme , et il n'est pas très certain que, dans ce court délai, vous trouviez une demoiselle chapitr/ile libre encore ou qui veuille cesser de l'être en. vous épousant. Réfléchissez-y sérieusement, Monseigneur, et surtout promptemeut; car il s'agit de tout ce que vous possédez. >

— « Ainsi que de votre intendance, n'est-il pas vrai , M, Durbergï Allez, soyez en repos : j'y souderai pour nous deux. »

Le comte se le tiut pour dit , et, pou de jours après cette conversation, il mit ses amis en campagne , à la recherche du palliatif indispensable. Ceux-ci découvrircntquW demoiselle Adélaïde de Gallemberg, sœur de madame de Fuchs, était d'une noblesse à entrer sans exameu dans tous les chapitres d'Allemagne, et que son peu de fortune engagerait sans doute ses parents o ctmsentirà cette union de convenance. Le comte se fit présenter à la famille. On ne fil d'objections

que pour ia forme: on se contenta des assurances d'amendement futur, qui ne fuient pas épargnées. En conséquence , Pletemherg accompagna la comtesse douairière de Gallemberg à Kewstad t pour y voir sa prétendue, qui était élevée dan» un couvent de cette ville. Vous concevez aisément ce quïprouvc une fille de quatorze ans à qui l'on propose d'épouser un jeune homme riche, bien fait et de maison souveraine. Séduite par une si douce perspective, ta pauvre enfant aima dès le premier regard, et consentit sans peine à quitter un triste cloître pour tous les délices d'un monde que son imagination lui montrait sous de riantes couleurs.

Quoique sa jeune prétendue fût déjà belle comme un ange , ce dont vous pouvez facilement vous convaincre maintenant, malgré ses trente ans et ia langueur mélancolique qui voile ses beaux yeux, le comte ne vit dans cette union d'urgence que la tranquille possession de sa fortune. A peine eut-il conduit Adélaïde à l'autel , qu'il l'abandonna comme un enfant aux soins de sa gouvernante et de sa mère.

Détestant un joug imposé par la nécessité, on

le vit reprend n avec plus dabaudon que jamais )c cours de sa vie dissipée. Fanfaron de vices, il se fit, auprès de ses amis de débauche, une gloire de ses excès et même de sa conduite inhumaiue envers sa charmante épouse. Quant à la pauvre comtesse, aimant avec toute la sensibilité et la tendresse du premier âge, elle souffrait sans oser se plaindre. L'interrogeait-on ? elle dévorait en silence ses larmes, ou courait les répandre dans le sein de sa mère. Mais les peines qui usent la vie sont presque toujours celles qui se cachent ; et tel qui a résisté à leur violence, succombe à leur durée. Tout ce que l'on peut imaginer de vertus domestiques, d'attachement dévoué, de patiente résignation fut mis eu usage par elle pour captiver un cœur dont elle se croyait digne. Mais, après avoir tout tenté pour ramener un ingrat , elle ne put surmonter des chagrins qu'aigrissait encore la vue des objets indignes qui lui étaient préférés. Elle sollicita et obtint facilement du comte, la permission de se retirer dans une de ses terres de Bohême. Abandonnant, à dix-huit ans , Vienne et des plaisirs si bien faits pour son âge, elle confina dans une solitude absolue une

jeunesse que tant «V charmes, de beauté et de ti lents scmhtfiient appeler à une destinée plus heureuse.

Mais les malheurs servent aux âmes bien nées comme les orages à l'air qu'ils purifient. Opposant à un dédain injurieux une conduite irréprochable, des vertus angéliques à des mœurs dissolues, elle dévoua à In bienfaisance et à l'exercice d'une piété exemplaire les longues années qu'elle passa dans la solitude.

Débarrassé d'un frein, d'ailleurs bien léger, le comte, après son départ, ne se livra qu'avec plus d'entraînement a tous les écarts de sa vie passée. Quand il crut avoir épuisé à Vienne la coupe des voluptés que cette capitale lui offrait sans cesse, il alla dans d'autres pays demander de nouveaux délires à un autre ciel. Enfin, après douze ans d'absence, blasé sur ces jouissances faciles par la satiété même, qui engendre le dégoût, il se ressouvint qu'il avait une patrie, et qu'une femme charmante y portait son nom. Six mois se sont à peine écoules depuis qu'à son retour d'Italie il se rendit à sa terre de Bohème, et revit celle à laquelle ses serments et des liens sacres l'avaient eu-

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gage pour In vie. Il trouva In comtesse dans tout l'éclat de sa beauté; car la raison, en tempérant sa douleur, avait rendu à son teint sa fraîcheur, et a ses yeux leur pouvoir. Enfin, pour ajouter au chapitre des bizarreries de l'esprit humain, Plétemberg l'eut à peine revue qu'il en devint éperduement amoureux.

Cependant, un amour-propre si constamment froissé avait depuis long-temps glacé , chez Adélaïde, un cœur ouvert aux impressions les plus tendres. Lés détails des excès auxquels sou mari se livrait lui avaient été rapportés de toutes parts. Le comte était devenu pour elle un objet d'antipathie insurmontable, dont la réflexion ni même le devoir ne purent triompher. Soins, tendresse, repentir, rien ne parvint à la fléchir. Elle se montra insensible aux prières de son époux, aux sollicitations de ses amis : son âme avait été trop longtemps et trop cruellement ulcérée.

Le comte se flatta qu'un voyage à Vienne, pendant cette époque mémorable, apporterait quelque changement à ces sentiments de répulsion, que le tumulte des fûtes, la dissipation, la vue du bonheur enfin, feraient renaître dans le cœur de

sa femme l'amour que jadis il lui avait inspiré. Adélaïde consentit à l'accompagner, à prendra part même aux plaisirs qui se varient ici sous toutes les formes ; mais elle n'en reste pas moins de glace pour un mari coupable. Et, comme premier châtiment d'une conduite sans excuse, l'amour de Pletemberg, cet amour qu'on ne peut plaindre, n'a réussi, jusqu'à ce jour, qu'à le couvrir de ridicule. Soupirant comme à quinze ans, jaloux comme à soixante, il s'empare furtivement des divers objets dont sa femme s'est servie. Des gants, des rubans, des mouchoirs, dérobés par lui, sont placés sur son cœur et couverts de baisers en public. Mille folies semblables, loin de reconquérir une affection perdue, semblent ajouter encore à l'éloignement qu'il inspire. Itepoussé de la couche nuptiale si longtemps dédaignée par lui, il exhale ses plaintes tantôt en vers, tantôt en prose. Tout cela est porté si loin, qu'à en juger par de telles actions et par les discours qu'il tient, je n'ai pas le moindre doutcque,dans peu, sa raison ne s'altère. Ainsi, nous verrons le pauvre comte servir d'exemple à tous les maris libertins qui attendent, pour se repentir, que leurs fautes les aient punis.

Pendant le récit du baron, je considérais avec un intérêt bien vit l'objet de cette touchante histoire. Ia pâleur de son teint répandait sur sa belle figure cet intérêt que laisse toujours la trace des passions ou des souffrances. 11 semblait que Laharpe avait voulu peindre l'expression de ses yeux dans ce vers sur la mélancolie :

• Son regard triste et doux implore la pitié. ■>

— * Voilà, me dit en terminant Ompteda, ce qui explique cette teinte de tristesse que vous remarquez surleur physionomie. Nos deux pauvres amis ressemblent â des cariatides soutenant l'orchestre d'une salle de bal : tout est animé, tout est mouvement autour d'elles : seules elles restent froides et sévères comme le marbre dont elles furent extraites. ■

Au moment où le baron achevait sa comparaison, on servit le souper. Je me plaçai près de lui pour jouir encore de ses observations. Ses esquisses pittoresques, et leurs nuances variées m'intéressaient d'autant plus qu'elles se rapportaient à des amis qui m'étaient bien chers.

On parla du grand carrousel impérial qui devait

avoir lieu le lendemain. Le jeune comte Woyna, qui remplissait le rôle d'un des vingt-quatre chevaliers, en détailla loua les apprêts : on (écoutait avidement. Là étaient l'intérêt, la curiosité du moment. Toute affaire, tout plaisir s'éclipsaient devant cette fête mémorable qui devait résumer les magnificences du Congres.

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