‹ Fêtes et souvenirs du Congrès de Vienne tableaux des salons par le comte A. de La GardeChapitre 21 sur 39 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Le carrousel impérial. — Les .vingl-quatre paladins et leurs dames. — Souvenirs des tournois bu moyen-Age. — Les prouesses des chevaliers. — Fête et souper au palais impérial. — La lable des souverains.

Le jour du carrousel impérial , jour si impatiemment attendu, était arrivé enfin, Tant de semaines avaient été employées aux préparatifs, qu'on ne doutait pas que la cour n'y déployât toutes les merveilles du luxe et toutes les ressources de la richesse.

Cette fête devait être comme une évocation

des brillants et poétiques souvenirs du temps passé. Les dernières traces delà chevalerie se sont effacées avec les derniers vestiges de la féodalité. Notre âge , tout positif en guerre comme en amour, ne comporte plus les ingénieuses et charmantes théories du moyen-âge. L'enthousiasme du cœur, l'élévation des pensées, la délicate abnégation de la passion, ont disparu de nos mœurs, et fait place à un égoïsme sérieux et poli. On n'est plus le chevalier d'une belle: on ne va plus, la lance au poing, soutenir contre tous la supériorité de ses charmes : on ne risque plus sa vie pour une écharpe brodée par elle. L'amour aujourd'hui fuit tout éclat: ce n'est plus qu'un accessoire dans la vie, et son premier soin est de s'envelopper comme d'un voile mystérieux.

Les mœurs chevaleresques méritent cependant nos regrets. L'amour, compris ainsi et professé avec cette franchise, était non seulement la vie du cœur, mais encore le foyer de grandes pensées et de passions généreuses. Il était beau de te parer de son courage désintéressé, de son mépris pour la vie, quand on se proposait, pour unique récompense, un mot ou un sourire de la femme aimée.

Les dames surtout doivent regretter ces changements survenus dans nos habitudes sociales. Depuis que le niveau de la civilisation générale a passé surles sentiments, elles ont perdu cet empire idéal où elles régnaient en souveraines : elles sont descendues du trône pour se confondre dans la foule. On conçoit sans peine quels attraits devaient avoir pour elles les apprêts d'une fète, dont l'objet était de rappeler et de faire revivre, pour ainsi dire, les formes et l'esprit des temps chevaleresques.

Le prince deLigne voulut bien disposer en ma faveur de l'un des billets que le grand maréchal Tj autsniansdorf lui avait envoyés. A sept heures, nous nous rendîmes ensemble au palais du Burg.

— u Ne pensez pas, médit le prince pendant le trajet, que nous allions voir un combat à outrance: ce ne sera ni un pas dormes, du genre de ceux où l'on soutenait l'honneur de sa maîtresse, encore moins un appel au jugement de Dieu, où le vaincu ne pouvait se racheter de la mort que par sa réclusion dans un couvent. Ces rixes sérieuses ont fait place à de plus doux et de plus gracieux exercices. Nos modernes redresseurs de

torts soutiennent de leur lance, dans un tournoi, l'incomparable beauté de leur dame, aussi paisiblement que jadis on plaidait une thèse à la cour d'amour. Nous n'avons donc pas à redouter l'accident fatal qui termina les jours du roi Henri II. et mit 6u aux tournois du moyen-âge. » - '■

Plusieurs officiers, sous les ordres du grandmaltre des cérémonies, le comte de Wurmbrand, attendaient aux portes les personnes invitées, pour les conduire aux places qui leur étaient réservées. Telle était la curiosité générale, que de faux billets d'admission avaient été, disait-on, fabriqués et vendus à très haut prix. Aussi la police viennoise avait-elle dû recourir aux plus minutieuses recherches.

Le manège impérial, construit par Charles V, et appelé depuis lors la salle du Carrousel, avait été disposé pour cette solemnité. Ce bâtiment, dont le vaste vaisseau est presque égala l'étendue d'une église ordinaire, a la forme d'un parallélogramme prolongé. Tout autour, règne une galerie circulaire qui communique avec les appartements du palais. Des bancs disposés en gradins pouvaient recevoir mille à douze cents specta-

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tours. Cette galerie était coupée par vingt-quatre colonnes corinthiennes, où se voyaient appendus les écussons des chevaliers , ornés de leurs armes et de leurs devises. •

A chaque extrémité de cette vaste arenc, on avait élevé deux tribunes occupant toute la lonr gueur du bâtiment, et drapées des plus riches étoffes : l'une destinée aux monarques.aux impératrices, aux reines, aux princes souverains; l'autre, précisément en face, était réservée aux dames des vingt- quatre paladins qui allaient prouver qu'elles étaient belles entre les belles. Au-dessus de ces tribunes ou avait disposé les orchestres : tout ce que Vienne possédait de musiciens distingués s'y trouvait réuni.

Une des galeries latérales était destinée aux ambassadeurs, aux ministres, aux plénipotentiaires de l'Europe, aux célébrités militaires et aux illustres familles étrangères. La noblesse autrichienne, hongroise et polonaise était rangée dans

Sous la tribune impériale s'élève un jeu de bague : les chevaliers doivent en enlever les anneaux avec leui's lances et sans sarrèler, pendant

i[ue leurs chevaux seront lancés avec rapidité. Autour de la salle, de distance en distance, des tètes de Turcs et de Maures, couvertes de leurs turbans, sont placées sur des piliers et serrent également de but aux combattants. Sans doute ainsi autrefois , on entretenait la haine des guerriers allemands contre leurs envahisseurs et implacables ennemis les Turcs. Afin de prévenir les accidents, le sol du manège est couvert d'un sable fin à la hauteur d'un demi-pied. Enfin, à la porte de la salle, une barrière marque l'entrée de la lice. Derrière celte porte, se tiennent les hérauts d'armes avec leurs trompettes, et revêtus de leurs magnifiques costumes. Une multitude de lustres, garnis de bougies, répandaient dan s cette vaste enceinte un foyer de lumières qui pouvait le disputer au jour.

Sous étions placés entre le feld-maréchal Walmoden et le prince Philippe de Hcssc-Hom bourg. Près de nous on remarquait le prince Nicolas Esterhazy, revêtu de son uniforme de hussard hongrois, dont la riche broderie pouvait déjà à elle seule servir d'objet à la curiosité. Le premier rang de notre galerie était occupé par les plus

jolies et les plus éminentes dames de la société viennoise: les princesses Marie Esterhazy, de Walstein, Jean de I.ichlenstein,de Stharembcrg, de Colloredo, de Metternicli, de Scliwarlzein- Lcrg , les comtesses Bathiany , de Durkcim, etc. I.a galerie en face était garnie de dames étrangères. Sur le rang de derrière, les altesses, les excellences diplomatiques de tous les pays , de toutes les importances , formaient une ligne d'or et de diamants, tant leurs habits de cour ou d'uniforme étaient charges d'ordres et de broderies. Pour en couper un peu l'uniformité, le costume rouge du cardinal Gonzalvi; plus loin, le turban du pacha de Wîdïn , le caftan de Maurogeny, et le colpack du prince Manug, bey de Mirza, semblaient jeter quelque variété au milieu de cette incomparable magnificence.

— « Remarquez, me dit le prince de Ligne, lady Castlereagh près de la tribune des souverains : en façon de diadème , elle porte sur son front l'ordre de la jarretière en diamants de son* noble mari. C'est une petite facétie vaniteuse à laquelle n'avait pas songé le galant Edouard quand

il ramassa le ruban bleu qui rattachait le bas de chausse de la belle Alix de Sulisbury. L'orgueil , quand il veut se singulariser, nous joue parfois de bien méchants tours. »

Je ne cessais de me faire désigner par le prince de Ligne les personnages de ce vaste cercle qui m'étaient inconnus. Le souvenir aime à rencontrer des noms historiques : en vérité, à quelques exceptions près, tous les personnages qui , depuis un quart de siècle , avaient occupe en Europe la voix de la renommée, se trouvaient réunis là : M. de Talleyrand à côlé du prince de Hardeniberg; non loin du cardinal Gonzalvi, lord Castlereagh , le comte de Locvenhielm , M. de Palmella, M. de Labrador, le commandeur Alvaro Rufrb, M. de Nesscirode, le duc et la duchesse d'Argyle, lord Glancarty, M. Voao di Borgo, Ypsilantï, toutes les illustrations du passé et de l'avenir.

A huit heures précises, une fanfare de trompettes, sonnée par les hérauts d'armes, annonça l'arrivée des vingt-quatre dames : conduites par leurs galants champions, elles vinrent s'asseoir au premier rang de leur tribune.

Toutes , par leur grâce et leur beauté , rnéri-

talent le nom de belles d'amour qui leur avait clé donne : c'étaient les princesses Paul Esterhazy , Marie de Metternicb , les comtesses de Périgord , Ilzewouska, dcMaïassi, Sophie Zïchy , etc. On ne peut se figurer un spectacle plus gracieux cl plus éblouissant. Ces dames s'étaient divisées en quatre quadrilles qui se distinguaient par la couleur" de leurs costumes : le vert émeraude , le rouge cramoisi, le bleu, le noir. Toutes les robes étaient de velours, garnies des plus riches dentelles , et étiucelantcs de pierreries.

L'ensemble de ces toilettes était copiéavec une minutieuse exactitude sur celles du seizième et du dix -sep tic me siècle. Le quadrille qui avait choisi la couleur verte portait le costume national hongrois. Il consistaiten une longue tunique ouverte, avec un dessous de salin blanc, agrafée depuis le corsage jusqu'au genou par des épingles en diamants. Placées à des intervalles réguliers, ces épingles laissaient entrevoir le satin dont la blancheur et le brillant formait un délicieux contraste avec le vert foncé du velours. Des agrafés nouaient également d'autres ouvertures depuis le bas de la taille jusqu'à l'épaule. Le corsage, plat

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par-devant, était cou vendes joyaux les plus riches. One première manche en velours , large et flottante, ouverte sur l'épaule, tombait en suivant la fbrmedubras; dessous, était une seconde manche flottante en satin blanc , brodée comme le corsape, mais en or et en pierreries de couleur. Sur U léte, était placée une petite toque aussi de velours, entièrement couverte de pierreries. Enfin, un long voile transparent , broché d'or, attaché à la coiffure de ces dames et tombant jusqu'aux pieds , les enveloppait entièrement.

Les autres quadrilles avaient adopté les costumes polonais, autrichien , et français du temps de Louis XUL La coupe et la forme des habits étaient variées , mais tous étalaient le même luxe, la même magnificence. En les voyant on aurait pu penser que toutes les richesses de la monarchie autrichienne avaient été mises en réquisition. Tous ces joyaux étaient évalués à près de trente millions de francs. Ceux de la seule princesse Este rb a zy, née de la Tour-et-Taxîs, figuraient dans cette somme pour six millions environ.

Dès que les belles tf amour eurent pris leur place, dessinant sur une incine ligne une réunion de

figures angéliques, tous les yeux se portèrent sur elles. Immobiles, enveloppées de leurs longs voiles transparents, elles semblaient attend re avec calme le moment de leur triomphe. Une nouvelle fanfare annonce l'arrivée des souverains. A leur entrée, tout le monde se lève: les vingt-quatre belles dajnour rejettent leurs voiles en arrière, et apparaissent dans tout leur éclat. Des applaudissements unanimes viennent se mêler aux acclamations qu'a excitées la présence des monarques.

L'empereur d'Autriche se place au centre de la tribune avec les impératrices à ses côtés j les autres souverains et princes régnants selon l'ordre de leur préséance. Les sièges, recouverts de velours, étaient étin celants d'or et de broderies. L'empereur Alexandre, retenu par une indisposition, n'assistait pas à cette représentation : il en fut donné une autre en son honneur quelques jours après, et l'on y reproduisit les détails de la première avec une précision mathématique.

Tous les illustres hôtes de la cour autrichienne, revêtus des plus brillantes parures, ou de leurs uniformes, décorés de tous leurs ordres, forment le coup-d'œil le plus imposant. Au premier rang

de la tribune impériale, à droite et à gauche des impératrices, on distingue la reine de Bavière, l'archiduchesse Béatrice d'Esté, la grande-duchesse d'Oldemburg et sa sœur Marie de Weimar; sur le second rang, les rois de Prusse, de Daneinarck, de Wurtemberg, de Bavière, les princes de Prusse, de Wurtemberg , de Bavière , le prince Eugène Beauharnais, enfin les archiducs Charles, Albert, Ferdinand, Maximilien d'Esté, Jean et Régnier.

On avait pensé que l'impératrice Marie-Louise ut son fils le jeune Napoléon, assisteraientà cette tète; tuais ils ne vinrent ni à celle-ci, ni à la seconde. Marie-Louise, en effet, se trouvait placée dans une si fausse position, qu'elle avait jugé que le seul moyen de conserver de la dignité dans le malheur était de vivre dans l'obscurité. Aussi, sortait-elle fort peu du palais de Schœubrunn. Cependant, le prince de Ligne me dit qu'accompagnée de l'empereur son père et de ses jeunes sœurs, elle avait assisté plusieurs fois aux répétitions.

I*s souverains et les spectateurs sont assis : la salle aussitôt retentit d'une bruyante musique

militaire ; les vingt-quatre paladins paraissent h la barrière. C'était la fleur de la noblesse de l'empire. La plupart, lors des dernières guerres, avaient dans une autre arène gagné vaillamment leurs éperons. Si tous brillaient par leur gloire personnelle ou par l'illustration de leurs familles, ils il étaient pas moins distingués par leurs avantages extérieurs. Il y avait eu, disait-on, de véritables rivalités pour obtenir l'honneur d'un rôle dans ces scènes imitées des anciens temps. Enfin, le choix, qui semblait être un brevet d'élégance et de grâce, s'était arrêté sur les plus jeunes elles plus beaux. Parmi eux on remarquait les princes Vincent Esterhazy, AntoineRadziwil.Léopoldde Saxe-Cobourg, les comtes Félix Voyna, Petersen, le vicomte de Wargemont, le prince Charles de Liditenstein, Louis de Schenye, Louis de Schœnfeldt, et le jeune Trauttmansdortf, fils du grand ticuyer.

Les costumes de ces chevaliers avaient été coupés exactement sur ceux qu'on portait sous le règne de François 1er, époque qui avait vu la chevalerie jeter un dernier éclat et s'éteindre. Ainsi que les belles d'amour, ils se divisaient en quatre

quadrilles : chacun se distinguait par la couleur qu'avait adoptée le quadrille féminin correspondant. Le costume se composait d'un pourpoint en velours, serrant la taille, avec des manches bouffantes et des revers doublés de satin : les devants étaient ornés de boutons et de lacières en or : le haut de chausse collant, les demi-bottes jaunes avec des éperons dorés, les gantelets de même couleur et brodés d'or, le large chapeau retroussé pardevant avec le panache blanc, tombant de côte et retenu par une agrafe de diamants. Les épées étaient soutenues par des baudriers incrustrés de pierreries. Chaque belle avait donné à son chevalier une large bande d'étoffe richement brodée en soie et en or: cette éebarpe venait se nouer sur le côté opposé à l'épée.

Les paladins ainsi vêtus montaient des chevaux hongrois delà dernière beauté, remarquables par leur agilitéet leur obéissance au commandement. Sous leurs riches caparaçons, on pouvait à peine distinguer leur couleur noire comme l'ébène. Chaque chevalier tenait une longue lance appuyée sur le genou. Vingt-quatre pages, déployant leur bannière, les précédaient : ils étaient suivis

par trente-six écuyers vêtus n l'espagnole, portant leurs boucliers ornés d'emblèmes et de devises.

Les pages et les écuyers se forment en ligne de chaque côté de l'enceinte. Les vingt-quatre paladins, deux à deux, se dirigent d'abord vers la tribune des souverains, et abaissent leurs lances en signe de salut et d'obéissance devant les reines et les impératrices : celles-ci répondent gracieusementavec la main. Retournant sur leurs pas, les chevaliers viennent devant l'autre tribune offrir à leurs dames un même hommage de soumission et de respect. Les dames se lèvent pour rendre aussi le salut. Cest alors qu'on peut bien juger de la beauté de leurs traits, de l'élégance de leur taille, de la richesse de leur costume. Après avoir fait deux fois le tour du cirque, tous les paladins se retirent, attendant un nouveau signal.

Bientôt les hérauts sonnent une joyeuse fanfare, à laquelle répondent tous les musiciens des orchestres. Ija lice est ouverte : alors commencent les différents jeux où doivent se développer la force et l'adresse des combattants. Six chevaliers reparaissent suivis de leurs pages et de leurs

écuyers. On exécute la psse de la lance : les chevaux sont mis au galop ; chaque cavalier emporte avec rapidité vient enlever, à la pointe de sa lance, les bagues placées devant la tribune impériale.

Trois fois chaque quadrille recommence la course jusqu'au moment où, presque tous le» anneaux ayant disparu, l'on put juger de la dextérité des jouteurs-.

Quand ce premier exercice est terminé, les lances, ornées des bagues conquises, sont remises aux écuyers : la seconde course commence. Chaque combattant, armé d'un court javelot, le dirige avec une adresse rare vers les tètes des Sarrasins, et toujours au galop, avec une seconde javeline recourbée relève de terre le dard qu'il vient de hineer. Puis bientôt, tirant leurs épées, penchés sur le cou de leurs coursiers, ils se précipitent vers leurs adversaires immobiles, les visent, les frappent en tâchant de les abattre d'un seul coup.

Enfin, armés d'un cimetère à lame recourbée, on les voit, emportés de toute la vitesse de leurs chevaux, couper en deux une pomme suspendue à un fil et la recouper d'un revers : ce dernier

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exercice demandait autant de coup-d'iKÏl que d'adresse: le fils du prince Trauttmansdorff y excella.

Toutes ces évolutions, qui se succédaient par quadrilles, s'exécutaient aux accords de symphonies militaires appropriées à ces jeux guerriers. Pendant leur durée, le vif intérêt des belles damaur récompensait les paladins de leurs efforts ou de leur dextérité. N'imitant pas les coutumes bruyantes de leurs aïeules qui, dans les tournois ou les combats, excitaient par des cris leurs champions à bien défendre leur renommée, les belles (f amour se bornaient à des regards expressifs, à des sourires gracieux; mais celte muette manifestation d'un sentiment tendre, ne semblait pas moins dire à leurs gentils chevaliers : « Vous joutez pour deux beaux yeux. »

Bientôt les scènes varièrent ; on simula une véritable rencontre. Les cavaliers rompirent par quatre : les chevaux furent mis au galop. Deux troupesse formèrent, et se serrant de près, s'efforcèrent de se démonter comme dans les luttes de l'ancienne chevalerie. Des règlements avaient pose les limites de l'attaque et de la défense : dès

qu'un combattant apportait trop de vivacité dans la lutte, à l'instant les hérauts d'armes intervenaient, la faisaient suspendre, et de nouveaux chevaliers prenaient la place. Les orchestres exécutaient alors des airs dont le rhithme vif et pressé respirait l'ardeur des combats.

Dans ce moment, un accident, qui faillit devenir très grave, jeta pour quelques instants un peu de trouble dans la royale assemblée : le prince de Lichtcnslein venait d'être renversé de son cheval, et gisait sans connaissance dans l'arène. Les mesures avaient été si bien prises, qu'en un instant il fut relevé et transporté hors du manège. Peut-être même, au milieu de )a mêlée, ne se serait-on pas aperçu de cette chute, sans quelques cris d'épouvante partis delà tribune des dames.

Quand cette dernière manecuvrefut achevée, la cavalcade entière vintetse sépara en deuxtroupes; chacune était composée de douze chevaliers et de leurs écuyers. Alors on les vittouràtourse mêler, se dégager, se mettre en ligne sur douze, sur six ou quatre de front, et exécuter différentes évolutions aussi élégantes que rapides. linfin, pourder-

iiièrcpreuvedc l'agilité et de l'i n tel 1 i gence île leurs coursiers, ils terminèrent par une sorte de danse dont la musique réglait les mouvements. De bruyantes acclamations éclataient de toutes parts: la dextéri tédes cavaliers, la sou pics se de leurs montures étaient l'objet de l'enthousiasme général.

Cependant tout est fini : les paladins viennent saluer les souverains et leurs dames, font une fois au pas le tour de l'enceinte, et la quittent dans le même ordre qu'ils étaient entrés.

Le prince de Ligne paraissait vivement impressionné de ce magnifique spectacle.

— « Ce qui me transporte, disait-il, dans ces souvenirs des temps chevaleresques, c'est l'image de la valeur et de l'adresse inspirées par l'amour. Oh !que nos aïeux comprenaient bien cette passion! Us la plaçaient partout, dans leurs jeu.x, dans leurs combats. Alors elle était grande et noble; elle était sœur de la gloire. L'amour, chez nous, n'est plus qu'une affaire de plaisir. Au lieu de le placer comme jadis au milieu des hasards de la guerre, ou dans les nobles périls d'un tournoi , nos romanciers et nos poètes l'ont relégué dans les chaumières. L'amour dans une chau-

mière, on l'a dît, c'est toujours et bientôt une chaumière sans amour.

u Ce goût des tournois, poursuivit-il, a régné de tout temps. Je n'ai pas été témoin des carrousels donnés par la grande Catherine à Pétersbourg, lors des premières années de son règne; mais j'en ai souvent entendu raconter les détails. Ce qu'ils eurent de remarquable, c'est que les dames y combattirent ainsi que les chevaliers. Le célèbre maréchal Munich était premier juge du camp. Le fevori Grégoire Orlofï et son frère Alexis marchaient à la tète des quadrillas. Le premier prix de l'adresse et delà grâce fut remporté par la belle comtesse Dutturlin, fille du grand chancelierWoronzofF. En le lui remettant, le vieux maréchal voulut qu'elle distribuât les autres couronnes aux dames et aux chevaliers. En vérité, il semblait que Catherine dût épuiser tous les genres de gloire et de plaisir. «

Les souverains se levèrent pour se retirer : les chevaliers reparurent dans la tribune occupée par leurs dames, et passèrent avec elles dans les grandes salles du palais disposées pour le bal et le souper. Ijcs appartements étaient remplis de

fleurs et décorés avec un goût exquis : une illumination aussi brillante que le jour y faisait paraître les femmes dans tout leur éclat. Les paladins et leurs dames étaient l'objet de l'admiration. Les souverains avaient repris l'incognito: quelques-uns même, à l'aide du domino, se confondaient dans la foule.

Dans la salle principale était une première table servie en vaisselle d'or, et placée sur une estrade élevée de quelques pieds : elle était consacrée aux hôtes royaux du Congrès. A (jauchc, une autre table, où se déployait la même magnificence, était destinée aux princes, aux archiducs, aux chefs de maisons régnantes, aux ministres des grandes puissances. A droite, s'élevait une troisième table, de quarante-huit couverts , pour les acteurs du tournoi. Autour de la salle et dans les pièces adjacentes on en avait dressé d'autres plus petites, auxquelles les invités prirent place sans distinction de rang. Le parfum des corbeilles odorantes, le luxe des parures, où le feu des diamants se mariait à l'éclat nuancé des (leurs, le jour des lumières, scintillant dans des milliers de cristaux et mêlant leurs rayons à cef. arc-en-

ciel éblouissant, les corbeilles d'or circulant chargées de fruits, présentaient l'ensemble le plus magnifique. Lu magie d'un tel tableau transportait le spectateur dans un de ces rêves que l'imagination seule peut créer.Pendantle repas des ménestrels vinrent, s accompagnant sur la harpe, chanter des Lays à la beauté et des Sirventes à la valeur.

A la table des souverains, l'impératrice d'Au-' triche avait à ses côtés les rois de Prusse et de Danemarck. L'empereur François avait pour voisines l'impératrice Elisabeth et la grande-duel les se d'Oldemburg. Un peu plus loin, est la charmante Marie, duchesse de Weimar, à côté du prince Guillaume de Prusse. L'immense roi de Wurtemberg est soucieux, comme d'habitude. Devant lui, on a pratiqué une vaste échancrure pour faciliter le placement de son abdomen. En vérité, ce prince semble vouloir prouver jusqu'à quel point de dilatation la peau humaine peut s'étendre. Le roi Frédéric de Danemarck pourrait fournir un exemple opposé ; mais son esprit, son enjouement, sa finesse, toutes ces excellentes qualités qui eussent fait d'un simple particulier un homme remarquable, ont fait d'un roi un être

adore: l'excellent Masimilien de Bavière porte sur son visage ouvert l'expression du contentement et de la bonté.

A la table des paladins , madame Edmond de Périgord est assise près du jeune comte de Trauttmansdorff son écuyer. Non moins remarquable par son éclatante beauté que par le goût de son costume, elle captive l'attention par le charme de sa conversation aussi vive que spirituelle. Les autres dames, gloires du tournoi , lont assaut de grâce et d'esprit.

Après le festin , on se rendit dans le salon du bal où plus de trois mille personnes avaient été invitées. ToutcequeViennecomptait alors dans ses murs de plus illustre par le rang, la naissance ou les fonctions, s'y trouvait réuni. Quelle mémoire pourrait se rappeler tant de noms célèbres à tous les titres? Quelle plume serait capable de caractériser dignement tous les hommes d'état auxquels l'Europe a confié le sort de ses destinées?

Ici , le comte de Lœveuhielm, M. de BernstorfF, le prince de Hardemberg, s'entretiennent froidement de la réclamation soumise au Congrès par le roi détrôné Gustave-Adolphe, réclamation que

soutient L'amiral Sidncy Smith avec plus dr persévérance que de succès.

Là, M. de Bumboldt, le due de Dalbcrg, le baron de Wessemberg agitent la question de la Saxe et de la Pologne.

Le commandeur Alvaro RufFo et M. de Palmella s'entretiennent du sort que les Amphiclions européens réservent à l'Italie.

Plus loin, M. de Me Itérai en et M. de Nésselrodc conversent vivement avec lord Castlcreagh. A la gravité sérieuse de leurs physionomies, on juge sans peine que l'entretien roule sur un tout autre sujet que l'ordre de la jarretière de Milord transformé par Milady en un burlesque diadème.

Tandis qu'on s'occupe du sort de Naples, de la Suède, de la Pologne, la valse et la danse viennent mêler leur ivresse aux froides préoccupations de la politique. Les quadrilles avaient été réglés d'avance. Au centre de la salle principale, figure celui des vingt-quatre belles ttamour et de leurs paladins.

La fête ne se termina qu'avec la nuit. A chaque pas, on rencontrait du mouvement sans

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confusion , de la gai té sans contrainte, Par un rare privilège, le plaisir seul avait trouvé place dans une de ces réunions somptueuses où l'ennui siège si souvent près de l'étiquette et de la vanité.

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