CHAPITRE XIV
Les ambassadeurs de Naples. — Le roi Murât. — Un chefd'œuvre de Canova. — Alexandre et lo prince Eugène. — Vœux pour la régénération de la Pologne.— Souvenir de Koscinsko.
Une des singularités du Congrès était la présence simultanée de deux ambassades napolitaines. Dans la reconstruction générale de l'Europe, le sort de l'Italie offrait une des plus graves et une des plus délicates questions soumises à ce tribunal suprême.
Munit était encore à Naples : placé sur le trône par In conquête et la faveur de Napoléon, il avait cru , en abandonnant son bienfaiteur et son beaufrère au moment de sa chute, pouvoir faire oublier la tache originelle de son élévation. Il avait pensé que l'appui prêté par lui à la cause victorieuse serait une égide pour le maintieudesa couronne. Grande était son erreur: l'Europe coalisée n'avait pas renversé Napoléon pour respecter les rois qu'il avait faits. Dans la pensée secrète des cabinets dirigeants, la déchéance de Murât était tacitement convenue dès le mois de septembre 1814, avant même l'ouverture des délibérations officielles.
l'our conjurer l'orage, Murât, comme tous les autres souverains , avait envoyé à Vienne des représentants chargés de soutenir les intérêts de sa royauté compromise. Ses choix, il faut l'avouer, étaient heureux: le duc de Campochiaro et le prince Cariati, ses plénipotentiaires, méritaient par leur loyauté, leur connaissance des affaires , et leur considération personnelle, d'être les organes d'une meilleure cause. Mais, abstraction faite des événements qui plus tard amenèrent la
rapide catastrophe «le leur roi, on peut croire que leurs talents et leurs efforts eussent été vains pour relever une partie désormais perdue.
D'un autre coté , le roi Ferdinand retiré en Sicile pendant une occupation qu'il appelait usurpation, avait dès la chute de Napoléon ressaisi t'es poil de remonter sur son trône. A l'annonce du Congrès il s était aussitôt empressé d'y envoyer ses ambassadeurs: c'étaient le commandeur prince Alvaro lîurtb, et le duc de Serra Capriola. A cette légation étaient attachés comme secrétaires le marquis tle Salvo , homme d'esprit et de talent, et le jeune fds du duc de Serra Capriola, qui préludait alors aux importantes fonctions dont il a été depuis revêtu. À l'appui de cette cause quise qualifiait hautement de légitime, le roi Ferdinand semblait avoir convoque le ban et l'arrière-ban de ses diplomates et de ses hommes d'état. Parmi eux on citait le marquis de Urancaccio, le prince Pignatcllî, et le chevalier de Mcdici , célèbre depuis par son habile et sage administration.
La reine Caroline était elle-même accourue. Cette fille de Marie-T lie lèse, victime des révolutions de l'Europe, chassée de Naples par les Frim-
s ce
<;ais, réfugié»; en Sicile, évadée de Sicile pour échapper à la protection des Anglais , venait dans ce grand remaniement des empires demander que ses droits ne fussent pas méconnus : quinze ans d'épreuves et de malheurs n'avaient pas abattu son courage.
Deux légations se trouvaient donc en présence: toutes deux se qualifiaient de Napolitaines, ayant l'une un trône à conserver, l'autre ce même trône à reconquérir. Leur attitude était celle de deux rivaux qui s'observent. Mais l'opinion publique, qui sait si bien , dans les luttes de ce genre, pressentir de quel côté penchera la victoire , eut bientôt devancé la décision souveraine du Congrès. On faisait grand bruit alors du mot légitimité mis en avant par M. de Talleyrand. Il suffît presque de l'invoquer en faveur des Bourbons de Naples : Murât bientôt ne compta plus dans les salons où l'on s'occupait de politique que quelques rares et timides partisans.
Dés lors la position de ses ambassadeurs fut des plus fausses et des plus embarrassantes au milieu de ces divertissements et de ces réunions de tous les jours. On les voyait partout, et tout le monde
semblait les fuir : ils assistaient à toutes les fêtes : on se croyait dons l'obligation de les y inviter, comme eux dans le devoir de s'y rendre. Mais il leur fallait une forte dose de courage pour supporter l'espèce d'éloignement où on les tenait. Parias diplomatiques , ils semblaient former une famille à part, d'autant plus remarquables dans leur isolement que leur costume était toujours des plus somptueux et souvent des plus bizarres. Ils suivaient en cela l'exemple de leur roi, qui avait cru devoir prendre le contre-pied de son beau-frère, et afficher autant de pompe dans sa parure que l'autre y mettait de simplicité.
A un déjeûner chez le prince Cariati, l'un de ces délaissés ambassadeurs, et où se trouvaient les ducsdeCampochiaro etdcRoccaHomana,M. Scliinina, leur secrétaire de légation, Griffiths, le général Filangieri, le comte de Witt, on agitait ceitedifficile et importante question du maintien de Murât sur le trône napolitain.
— L'issue des négociations est encore incertaine, disait le comte de Witt; nul ne peut savoir quelle résolution sera arrêtée. Mais dans ce dédale de négociations, s'il est permis de pressentir l'ave-
nir, les pronostics sont loin dé ire favorables au roi Joachim. Lord Castlereajjli disait, il y a quelques jours, que sa conduite équivoque lui coûterait sa couronne : et M. de Talleyrand , dont le coup-d'œil n'est jamais en défaut, s'est , diton, ouvertement prononcé pour le rétablissement de In branche des Bourbons. »
— = La dépossession de Murât, répondit-on au comte, demandée si instamment par un certain parti, doit être avant tout envisagée au point de vue de la légalité. On parle tous les jours de disposer de son trône; mais ce trône est-il donc vacant ? Improvisé roi par la volonté toute puissante de celui qui pendant dix ans a dispensé des couronnes, il est resté roi : la conquête qui a renversé ses collègues d'un jour l'a respecté. En vertu de quel principe l'Europe ira-t-elle donc détrôner un prince qu'elle-même a reconnu, qui a été reçu dans la grande famille de ses souverains, et dont les représentants enfin sont admis ici à ce conseil suprême? »
— « Il est difficile, dit-on, de lui pardonner In conduite qu'il a tenue à l'égard de Napoléon. Ou sait qu'au mois de janvier dernier il a fait au
prince Eugène la proposition d'abandonner le parti de la France, et de réunir leurs armées h celles du maréchal de Bellegarde. Eugène a répondu qu'il ne trahirait jamais son bienfaiteur. Murât a signé son armistice avec l'Autriche. «
—t « Ce langage est incompréhensible dans lu houche de ceux qui disent tous les jours : Munit sera-t-il chassé de Naples î Qu'un Français, qu'un ami de Napoléon lui reproche cette ingratitude : ou le conçoit. Mais que les chefs de la coalition formée contre la France, coalition à laquelle Murât s'est réuni, lui fassent un crime de l'appui qu'ils ont accepté, du soutien dont ils ont profité, c'est un manque de franchise: c'est un mensonge diplomatique.
Le duc de Campocliiaro nous annonça alors que, des le mois de septembre précédent, il avait remis au comité dirigeant une note justificative de la conduite politique du roi de Naples. Mais lui-même ne paraissait avoir dans ces explications que peu de confiance pour dissiper les préventions intéressées que chaque jour accumulait contre son souverain.
— m Oui, dit le comte de Witt, il faudrait être
(m Dedans cctlcgravc question. Si ou veut invoquer contre le roi de Naplesleprincij>e de la légitimité des trônes, qu'on l'invoque hautement. Le roi Ferdinand n'a été renversé que par l'abus de la force : la force doit céder au droit.
« Mais la véritable question est ailleurs : Murât sur le trône de Naples serait pour l'Europe, pour l'Autriche surtout, un sujet continuel d'inquiétude. Dans le voisinage de ces populations italiennes, dont le sort n'est pas encore fixé, le beaufrère de Bonaparte est loin de présenter des garanties suffisantes au maintien de la paix générale. 11 lui faudrait personnellement une conduite pleine de prudence et de circonspection. Et il est à croire que son caractère l'entraînera dans des démarches dont il ne saura pas calculer les chances. >■
— « Après tout, disait le prince Gariati, il serait digne de lui épargner des invectives inconvenantes, surtout envers un homme élevé à un rang que les outrages ne devraient jamais atteindre. Le roi .loachim est sur le trône ; on ne devrait pas l'oublier. »
— « On a dit vrai, ajoutait-on, quand on a dit
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que chez lui le roi devait cacher l'homme, et le manteau royal le sayon du berger. Rien ne saurait donc justifier les expressions dédaigneuses qu'on lui adresse, et que quelquefois même on ne ménage pas à ses loyaux représentants. «
De la politique, la conversation passa à un autre sujet moins (jrave. On se mita parler de beauxarts et des monuments qui décorent la ville de Vienne. Pour les étrangers, qui s'y trouvaient alors réunis, c'était une grande occupation que d'utiliser les heures de loisir delà journée : toutes ies soirées étaient infailliblement consacrées à quelque fête, réunion, bal ou spectacle. Le matin les églises, les palais, les galeries étaient incessamment remplis de visiteurs.
Après qu'on eut rapidement passé en revue les plus remarquables de ces monuments, la cathédrale de Saint -Etienne, modèle de perfection gothique, la statue équestre de Joseph II, le tombeau du prince Eugène, le comte de Wïtt nous vanta comme le plus digne de fixer l'admiration des étrangers, le mausolée que le duc de Saxe- Teschen avait lait élever à la mémoire de son épouse l'archiduchesse Christine. Quelques-uns
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d'cmre nous ne l'avaient pas encore vu : on proposa J'y aller après le déjeûner. Heureux de pouvoir connaître l'opinion de ces personnages distingués d'Italie sur ce chef-d'œuvre de leur compatriote , je m'offris de les y conduire. Bientôt après nous noua rendîmes à l'église des Augustin*, où , dans une chapelle qui lui est consacrée, est érigé ce millième titre de Canova à l'immortalité.
Près du sommet d'une pyramide en marbre gris, élevée de vinguhuit pieds, un Ange présente dans un médaillon l'image de l'épouse regrettée. Un lion endormi sur les marches du mausolée semble en garder l'entrée : un génie s'appuie sur lelion dans l'attitude de la plus profonde douleur. La Vertu porte dans une urne les cendres de l'archiduchesse, et guide vers les marches du monument l'Innocence et la Pureté, tandis que la Charité, soutenant un vieillard accablé par l'âge, dirige les pas d'un jeune orphelin en pleurs vers le sanctuaire du dernier repos. Ces figures en marbre blanc sont de grandeur naturelle et du travail le plus parfait.
En considérant ce monument, tout porte à une admiration mêlée de tristesse. Ou ne songe à