‹ Fêtes et souvenirs du Congrès de Vienne tableaux des salons par le comte A. de La GardeChapitre 23 sur 39 · SOT · texte numérisé non relu

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lieu, on est attendri, on admire, et nulle phrase ne saurait rendre ces émotions nussi vives que rapides.

Le duc de Rocca Romaoa, appréciateur éclairé des beaux-arts, fit des observations pleines de justesse sur la perfection des détails.

— «Ne sembie-t-il pas, disait-il, voir sur la figure de ce vieillard la contraction des muscles de son visage, et ses membres succomber sous lo poids de lagc î Quelle noblesse dans l'attitude de cette femme! que de sensibilité dans les traits de cette jeune fille ! que ce lion exprime bien le repos! Mais, comme le soleil a aussi ses taches, je blâme les ailes étendues de ce génie delà douleur, si peu en harmonie avec son attitude annonçant une sorte d'anéantissement moral. »

H y a une telle poésie dans les discours des Italiens instruits parlant des beaux-arts, une expression si saisissante dans leurs critiques ou leurs élojjes, que je sentais mon enthousiasme s'accroître. Il me semblait voir ce chef-d'œuvre pour la première fois. Plusieurs autres étrangers, attirés comme nous par un motif de curiosité, se trou-

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valent en ce moment dans leglise : tous exprimaient leméme sentiment, celui de l'admiration (i).

Avant de nous rendre, le comte de Witt et moi, chez la princesse Sapicha, il me proposa une promenade au Prater. Nous laissâmes nos diplomates continuer, vers les au très curiosités de Vienne, leur excursion artistique, et fûmes nous mêler aux promeneurs de la grande allée. Le Prater, malgré les approches de l'hiver, était chaque jour à trois heures une espèce de rendez-

(1) Ce clief-tTcenvrc de la statuaire moderne» inspiré au prince de ligne ces vers qu'il m'a donnes et qni sont inédits ; Célèbre Canova, ton immortel ouvrage Est des regrets d'Albert le vivant témoignage. Les arts ont seuls le droit de triompher dn temps. Les larmes dn malheur, les pleurs des sentiments Qui baignent le tombeau de l'être qu'on adore , Fragile monument, s'effacent à l'aurore ; Et les (leurs qu'a sa cendre on apporte en tributs , Se fanent le matin et le soir ne sont plus. Mais les perles du cœur que l'art immortalise Font regretter Mausole et revivre Artemise. De même ton ciseau retrace parmi nous Les vertus d'une femme et les pleurs d'un époux. Il faut toujours songer que le poète était octogénaire quand il laissait ainsi épancher sans travail sa verve insouciante et facile.

vous où l'on retrouvait inévitablement tous les personnages éminents et les jolies femmes de toutes les nations. Les Anglaises s'y faisaient remarquer par le luxe de leur toilette, les Polonaises par leur élégance et leurs grâces françaises , les Allemandes par leur fraîcheur et leur simplicité.

Tout en accordant à 1b légation napolitaine un fond de loyauté incontestable, le comte dcWitt déplorait la fausse ligne où ses membres se trouvaient engagés.

— i Je m'en afflige , disait-il, plus particulièrement pour le duc de Campocbiaro et le prince Cariati: leurs intentions sont droites et leur politique honorable. Mais de si loin ils ne peuvent lutter avec succès contre les conseillers perfides qui circonviennent leur roi et l'entraînent à sa perte. »

La journée était froide et sombre : il n'y avait que peu de monde au Prater. Cependant nous rencontrâmes dans une des allées latérales l"cmpereur Alexandre se promenant avec le prince Eugène. L'affection que ce souverain portait au vice-roi et dont il lui avait donné de si touchants témoignages lors de la mort de sa mère l'impéral. ai

trïcc Joséphine , semblait incessamment s'accroltre- Il était rare de rencontrer Alexandre sans Eugène. Tous les jours à midi le ctar sortait seul en simple frac, et se rendait au palais du prince Eugène, situe à quelque distance sur le même rempart (Wieden Kaiser Garden) : les deux princes, se tenant sous le bras, allaient d'ordinaire, sans suite et sans escorte, visiter les curiosités de Vienne, et ensuite taire quelques tours de promenade au Prater.

Il ne fallait sans doute chercher à celte vive affection d'autre cause que ces qualités aimables qui dans Eugène conciliaient les suffrages et le caractère si noble qu'il avait déployé en tout temps. Pour l'âme élevée d'Alexandre, le malheur même qui depuis quelque temps paraissait s'appesantir sur cet intéressant jeune homme était un mobile suffisant. Néanmoins, celte intimité trouvait des détracteurs parmi les gens qui soumettent tout au calcul et mesurent leur affection à leur intérêt. Mais ceux qui depuis tant d'années avaient connu et apprécié Eugène, n'en estimaient que davantage Alexandre pour la protection ouverte qu'il lui accordait.

Nous passâmes près de l'empereur : il non* Vit et s'arrêta pour parler au comte de Wht Toiis deux s'éloignèrent de quelques pas : jem 'approchai du prince Eugène. Avec cette franche cordialité qui paraissait dans ses moindres paroles, il m'engagea à retourner souvent chez lui : il était si heureux, me disait-il, de revoir un français.

L'empereur revint bientôt près de nous : on parla de quelques bruits du Congrès. Alexandre écoutait en souriant : sa noble et belle physionomieeûtété bien imposante, si une grande expression de douceur n'en avait tempéré ln dignité. Mais son attention, la bienveillance de-toutes ses paroles, sa simplicité, sa galanterie, sa politesse, lui avaient captivé tous les cœurs à Vienne.

Celle conversation intime si intéressante fut interrompue par la princesse de la Tour-el-Tnxis qui descendit de voiture pour parler à l'empereur : le prince Eugène loi offrit son bras. Nous nous éloignâmes, le comte de Witt et moi, et prolongeâmes notre promenade jusqu'à I/Ust- House.

Le comte s'occupait alors d'un projet qu'il a

réalisé depuis, et qui a porté l'illustration de son nom au-delà des limites de sa patrie; je veux parler de l'établissement des colonies militaires russes. Il rédigeait un mémoire sur ce vaste sujet, et devait sous peu de temps le remettre à Alexandre. Il en prit teste pour me parler à son aise de régiments^ de manoeuvres, d'organisations militaires, détails qu'il aimait passionnément, et auxquels il s'entendait h ravir. Quoique très jeunes encore pour la plupart,, les militaires russes avaient déjà fait tant de campagnes, assisté à tant de batailles, que la guerre était devenue leur élément. Ils en parlaient avec autant de complaisance que de vieux vétérans qui se reposent. J'aurais pu facilement placer dans mes Souvenirs le récit de ces grands projets : mais alors, émule maladroit de Guibert ou de Vauban, j'eusse fait un traité de tactique. Mon but est de faire un traité de plaisirs, Je me rappelle toujours ce que disait le prince de Ligne : // n'y a pas plus à gagner à ennuyer tes Français qu'il n'y en avait à amuser tes anciens Lacédémoniens.

La princesse Sapieha avait réuni plusieurs de ses amis et de ses compatriotes. De ce nombre

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étaient le» princes Lubomirski et CzerUvcrtinski, chambellan de l'empereur Alexandre , les comtes Zavadowski et Komar, la belle comtesse Rosalie Rzewouska, M. Melzel, le général Kracinski et le prince Paul Sapieba (i); enfin un M. Aidé, qu'on voyait assez régulièrement partout.

Apres quelques mots sur les anecdotes du jour et les plaisirs de Vienne, champ fécond, car ils s'y variaient d'heure en heure, on passa à quelques objets plus sérieux et tout naturellement au sort de la Pologne: leur pat rie est, toujours et partout, le plus cher mobile pour la pensée des Polonais.

La constitution de cet infortuné pays, sur laquelle on attendait la haute décision du Congrès, intéressait vivement tous les esprits même les plus étrangers aux revirements de la politique. Dans une note remise à M. de Mettcrnich,

(1) Le prince Paul Sapieba s'est distingué dans toulcs les guerres où les Polonais ont étc employés. Eperduement uraoureui do la princesse sa cousine , il a prouve qu'un sentiment profond est la source des plus nobles actions. Sa Dguie itère et douce s'animait au souvenir de ses campagnes ou de sa patrie. Il sut faire partager a sa cousine l'amour qu'elle lui avait inspiré, et l'épousa quelque temps jprèsle Congres.

le prince de Tallcyrand, le doyen et maître de la diplomatie, s'était exprimé ainsi :

« De toutes les questions qui doivent être traitées au Congrès, la plus éminemment européen ne est celle de la Pologne. Comment ne seraitil pas â désirer qu'un peuple si digne de l'intérêt de tous les autres par son ancienneté, sa valeur, les services qu'il rendit autrefois à l'Europe, et par ses infortunes, pût retrouver son ancienne et complète indépendance ? »

Lors de son voyage pour se rendre au Congrès, lorsqu'il traversa la Pologne, l'empereur Alexandre n'avait pas épargné les protestations et les promesses. Il tenait à honneur, avait-il dit, devoir accomplir le grand œuvre qu'il avait entrepris en faveur des Polonais ; leur bonheur devait être sa récompense.

Danslcur anxiété, les Polonais réunis à Vienne témoignaient parfois quelques doutes sur l'exécution de toutes ces promesses. Faut-il s'en étonner? leur défiance serait-elle blâmable? et n'ontils pas été souvent victimes de leur crédulité ?

— « Cependant, disait Cïerwertiusbi, le Congrès a décidé que les Polonais, sujets respectifs de

la Russie, do la Prusse et de l'Autriche, obtiendraient avec la reconnaissance de leur nationalité des institutions, une dicte, la liberté individuelle, celle de la presse, et une tribune polonaise enfin. Celte disposition nous permet, par des souvenirs précieux, d'embrasser au moins une ombre de notre patrie, et de ne plus voir nos débris errer, incertains d'un lieu de repos. »

Je me hasardai alors à rapporter la conversation que j'avais eue quelques jours auparavant avec M. Novosilitzotï chez le prince de Ligne : je citai quelques passages que, sur le manuscrit de la constitution projetée, l'empereur Alexandre avait tracés de sa main. J'appuyai ce document d'une lettre que je venais de recevoir de mon spirituel ami, le comte de Tolstoy, aide-tic- camp du général deïtath ; il s'était trouvé à Pulawi auprès de l'empereur Alexandre, quand ce prince fut harangué par la députatïondu gouvernement de Varsovie. En me faisant connaître, avec le talent d'observation qui le distingue, tous les détails de cette réception, le jeune comte me transmettait quelques-unes des expressions du czar dans sa réponse.

— « Assurez bien, avait-il dit, les habitants de Varsovie de ma sollicitude pour eux : je ne veux que leur bonheur. -

— « J'attends prochainement Rosciusko à Vienne, dit la comtesse Rosalie Rzcwouska; nos amis de Paris ont pensé que sa présence au Congrès pourrait être de quelque utilité aux intérêts de notre pairie : nous l'avons vivement sollicité de s'y rendre. N'écoutant que son dévouement, Rosciusko eûtsurde- champ accédé ù nosdésirs, si quelques obstacles ne l'eussent encore retenu. Ses avis donnés avec la noble assurance de la vertu, seront, je n'en doute pas, d'un grand poids auprès du czar. Alexandre l'estime et l'a toujours considéré comme un homme de bien (i). n

— « Je l'ai quitté depuis peu de temps à Paris,

(1) Rosciusko arriva Irop lard à Vienne, mais 11 rencontra Alexandre à Brunau. Dans la longue audience que ce prince lui accorda, le héros polonais l'entretint de l'objet de son voyage. Des paroles mémorables prononcées par l'empereur prouvent combien alors il paraissait s'identifier aux espérances de ses nouveaux sujets.

C'est au retour du Congrès que Kosciosko connut à Solenrc il. Zeltucr : ce nouveau lien, qui plaisait a sou cœur, lui fit prendre la résolution de se flxer en Suisse.

Le 15 octobre 1817 , joorde deuil éternel pourla Pologne,

reprit le prince Lu bomirski, il m'a donnëcopic de la lettre adressée par lui à l'empereur. Quels noblesvœux,quellesespérances il y exprime quand, s'adressanlau cœur d'Alexandre, il lui dit:

" Je supplie V. M. I., bienfaitrice de l'humanité, d'accorder une amnistie pour la Pologne, sans aucune restriction. Que les paysans qui sont en pays étrangers soient libres en entrant dans leur patrie Que des écoles publiques soient formées pour l'instruction des paysans

Que la servitude soit abolie

dans l'espace de dix ans, et qu'à cette époque cba-T que laboureur reste propriétaire du champ qu'il aura fertilisé.

u Si mes prières sont accueillies, Sire, que V. M. I. m'accorde encore la dernière : qu'elle me permette, quoique malade, de venir à ses pieds y prêter, le premier, le serment de fidélité, et lui offrir mes hommages comme à mon souverain et au bienfaiteur de ma patrie, a

— « C'est toujours Kosciusko, dit avec enthou-

Kosciusko mourut d'une fièvre nerveuse a Soleure, cuire les bras de sou ami Zoltuer, regretté de tous les habitants de ce canton, et surtout des infortunés dort il aimait a s'entourer.

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