CHAPITRE XV
Souvenir du Carrousel de Stockolm en 1800. — Le roi Gustave IV. — Le défl dn chevalier inconnu. — Relation dn jeu de pont à Pise.
Pendant les journées qui suivirent le carrousel impérial, la ville de Vienne tout entière sembla comme absorbée par les récits de ce brillant spectacle. On en recherchait avidement les détails ; on citait les noms des paladins des belles d'amour ; on s'entretenait de l'accident arrivé au prince de Lichtenstein, dont la vie avait été pendant quelque temps en danger. C'ét-iit l'inévitable sujet de toutes les conversations.
A une soirée chez la princesse Jean T/ichtenstein, on louait, on critiquait tout- à lour les chevaliers et leurs dames, les faits d'armes, les coursiers, les évolutions : on finit par convenir que jamais rien ne s'était vu en Europe qui approchât de cette magnificence, et qu'aucune fête n'avait jamais eu un tel cercle de spectateurs.
— « Il était bien naturel, dit le prince Philippe de Hesse- Hombourg, que l'Allemagne, où les tournois, dit-on, ont pris naissance, cherchât à en rappeler le souvenir dans une occasion aussi solennelle. »
— " Je ne pense pas, reprit la princesse, que, depuis le siècle de Louis XIV, on ait rien tenté de semblable. En voyant nos paladins et leurs belles, le grand Colbert se fût peut-être avoué vaincu, n
— ■ \œs premières années de ce siècle, dis-je, ont été marquées par plusieurs de ces jeux guerriers. L'un est un tournoi dont j'ai été témoin à LStockolm, et que donnait le roi Gustave-Adolphe IV. Ce prince, dans les commencements de sou rèjjne, cherchait à conserver en Suède celle valeur brillante, ces manières élégautes et courtoises dont Gustave 111 et sa cour avaient été de
si parfaits modules. Il était passionnément épris de ces luttes guerrières qui avaientordinaireracut lieu à la résidence d'été de Drotningholtn.
•■ Certainement, le carrousel de Vienne a été un spectacle admirable. Maïs celui auquel j'assistai en 1800 pouvait le lui disputer non pas par la magnificence, ni par le rang des spectateurs, mais par la fidélité et l'exactitude des traditions. H présenta un incident qui eut rappelé les rencontres chevaleresques, et parfois sanglantes, des quatorzième et quinzième siècles. »
On m'engagea à en donner quelques détails : voiet ce que ma mémoire me rappela.
« Ce tournoi était donné pour célébrer le jour de naissance delà reine : depuis plusieurs mois il avait été annoncé aux diverses cours du Nord. Le jeune roi devait y figurer au nombre des chevaliers, et la reine, une des plus belles femmes de son temps, devait couronner le vainqueur et lui remettre, en présence de toute la cour, le prix de l'adresse qui était une écbnrpe entièrement brodée de sa main. Iticn n'avait été épargné pour donnera cette féic tout léclat qui environna jadis
celles de Louis XlV,doQtles récits avaient étonné l'Europe. '
u Le comte de Fcrsen, que ses avantages extérieurs et son heureuse étoile avaient mis en si haute faveur à la cour de France (i), vint nous chercher, mon père et moi, pour nous conduire àDrotniûgholm.Avantdes'y rendre, il alla prendre le comte de Parr, nommé comme lui juge du tournoi, et qui, en sa qualité de gentilhomme de la chambre, assistait à la répétition d'un ballet nouveau qu'on devait le soir même représenter à l'Opéra. Nous arrivâmes à la porte de ce temple magnifique, élevé aux arts par les soins de Gustave HI. On nous introduisit dans le salon attenant à la loge royale : une collation y était préparée. C'était là que Gustave-Aldolplie IV soupait quand
[1) Le comte de Fersen, propriétaire en France du régiment royal suédois, se distingua par son dévouement à In famille royale : il loi servait de guide dans le fatal voyage de Varennes. Echappé aux orages de nos temps désastreux , il péril victime de la fermentation qui eut lieu àSlockolm en 1800. Le peuple irrité contre lui l'assaillit à coups de pierres pendant le convoi funèbre du prince Charles d'Augustcmbourg, et le lit expirer au milieu des traitements les plus barbares.
il venait au théâtre. Gelait aussi dans ce salon, meublé ii vec la plus délicieuse richesse, que son père, dépouillant la majesté royale, n'était plus que l'égal de ses amis. Par un contraste vraiment funèbre, au milieu de cesobjets riches et élégants, de ce luxe d'or, de soie, d'albâtre, on apercevait avec surprise un canapé de velours cramoisi, parsemé de taches. Mais l étonne m ont faisait bientôt place à un sentiment d'horreur, t'était sur ce meuble que, dans la nuit du 1 G mars 1 70,2, avait «te déposé Gustave-Adolphe III, assassiné par Ankastroem. Le sang quicoulait abondamment de sa blessure s'était répandu sur l'étoffe. Quoiqu'il eût été bien simple de le faire disparaître pour effacer la trace d'un crime commis dans tan lieu consacré an plaisir, le roi, sans qu'on pût en deviner le motif, avait voulu que ce canapé, taché du sang de son père, restât là comme enseignement ou comme souvenir.
■■ Le comte de Pair ne tarda pas à nous rejoindre. Peu d'instants après, nous partîmes pour le château de la reine, situé n quatre lieues de Slockolm. De nombreux équipages s'y rendaient de
toutes parts, et variaient agréableinent 1c paysage si pittoresque de la campagne suédoise.
Une foule immense assiégeait depuis le matin les avenues du château : parmi cette multitude de gens à pied, à cheval, en voiture, régnait un ordre admirable. Deux huilons de la garde et un écuyerdu roi attendaient le comte de Ferscn, (pie sa qualité de juge du camp appelait n présider aux détails de la fête.
A quelque distance du château, dans un joli vallon dominé par des collines boisées, s'élevait un cirque orné de galeries destinées à contenir environ quatre mille spectateurs. Le sol était couvert du sable le plus fin : de hautes et fortes palissades l'en Ion raient. Toutes les dames, parées des plus riches toilettes, brillaient de cette beauté particulière aux femmes du Nord. Les hommes étaient en uniforme ou en habit de cour. On était en habit de cour lorsqu'on portait un manteau de taffetas noir double de satin couleur de feu. Les grands du royaume avaient tous revêtu le costume de leur charge. Des tribunes tendues de satin, ornées de trois couronnes suédoises, élaient réservées au* ambassadeurs. L'enceinte était dra-
péc avec des étendards suédois. A l'une des extrémités du cirque, le pavillon de la reine et des dames de sa suite se faisait remarquer par un mélange de fleurs, d'armes et de drapeaux enlacés avec l'élégance la plus coquette. Dupré, architecte français, et l'un des plus célèbres décorateurs île l'Europe, avait présidé à tous ces préparatifs.
De distance en distance, des colonnes servaient de but pour courir la bague; d'autres supportaient des tètes de Sarrasins qu'on devait enlever avec lepée. Les bannières des chevaliers appelés à disputer le prix furent d'abord promenées autour de l'enceinte, puis déployées aux différentes barrières du cirque où elles furent fixées.
En nous quittant, le comte de Fersen nous recommanda à son ami M. de lîozen. Ce jeune homme, qui avait figuré dans lés quadrilles du roi au dernier carrousel, nous mit promptement au fait de touslesdétails tic cette fête. Les diverses devises des bannières et des ce us sons étaient aussi ingénieuses que chevaleresques: entre autres on remarquait celles-ci :
Une épéc sur nn champ d'aair :
Je part , je brille , je frappe.
lin lion an milieu d'un champ sciué d'ctoilcs ;
La valeur soumet tes astres.
Un feu sur un anld :
Ce qui est pur tst éternel.
line hermine gravissant un lieu escarpé :
Tache sans tache.
Enfin, une tfutre jaune et rouge à carreaux était celle de Touin, le fou du feu roi; on uc s'en riit pas douté cependant à son motto : Tout par raison.
Raison partout.
Par tout raison.
Tonin ne joutait que de bons mots , de malice et de lionnes vérités dites en riant sur ces trois points; il était sûr de vaincre, car il les variait comme sa devise.
Au milieu de ces bannières éclatantes de couleurs et de broderies, on en distinguait une noire que nul écuyer ne gardait : nous demandâmes au comte do Rozen à quel chevalier appartenait ce lugubre drapeau.
— « Comment! nous répondit il , n'avez-vous pas lu dans les gazettes qu'un paladin, qui desirait rester inconnu, défiait au combat singulier le
champion assez hardi pour lui disputer le prix île ce tournoi ? Le prix , vous le savez, est une écharpe brodée par In reine.
(i Au temps prescrit pour l'appel des chevaliers, on trouva son gant jeté au milieu du cirque, et sa bannière noire plantée où vous la voyez : son bouclier y était attaché, avec ces mots sur un fond bleu de ciel parsemé d'étoiles ;
Fra tanti una. , (Une seule parmi toutes.)
« Ce qui ajoute à 1 etrangeté de ce défi , c'est le choix qu'il a fait de la hache d'armes, qui, depuis longtemps, n'est plus en usage. Les bruits les plus étranges ont couru depuis la bravade de cet Amadis mystérieux. Parmi toutes les versions , la plus accréditée est celle-ci :
" Un jeune lord, d'une des plus illustres familles d'Angleterre, vit la reine à Bade, à la cour de son père, lorsqu'elle n'était encore que la princesse Dorothée Wilhelminc : il en devint passionnément amoureux. Vu son rang et son immense fortune, il n'était pas impossible que l'offre de sa main fût agréée. Mais les deux sœurs de notre reine étant devenues l'une impératrice de Russie,
et l'a titre épouse de Maxiniilicn tic Bavière: lu politique et lescotivcnanccsla portèrent au trône de Suède. Le jeune lord, ne pou van t vaincre un sentiment auquel nul espoir n'était plus permis , fitla folie de s'introduire plusieurs fois à notre cour, et toujours en empruntant de nouveaux déguise ments. Reconnu par les femmes de fa reine, échappant à grand'pcine au châtiment que méritait son audace, ou le disait parti pour l'Amérique. Instruit, sans doute, avec toute l'Europe, des apprêts de ce tournoi, il a voulu tenter d'y venir vaincre ou mourir sous les yeux de sa bien aimée. On ajoute même que, connaissant l'esprit chevaleresque de Gustave-Adolphe, il s'est flatté d'avoir un royal champion à combattre, avec la thaï) ce de posséder veuve celle qu'il a tant aimée fille
" Le comte de Torstenson , fils du fèld-niaroclinl, s'est offert pour répondre à ce défi. Depuis quelque temps, il s'est exercé et il a acquis uniadresse prodigieuse au combat de la hached'arnies. «
En ce moment, les fanfares harmonieuses de cent instruments proclamèrent l'arrivée de la reine: tous les yeux se portèrent sur elle.
Sa beauté parfaite, la majesté de sa personne auraient fait deviner une souveraine sous les plus modestes habits. Entourée de ses daines, elle prit place sous le pavillon qui lui était réservé. Aussitôt, le roi , â la tète de sa noblesse, entra dans Ifcirque et le parcourut en saluant de la lance toutes les dames, qui s'étaient levées à son approche.
Gustave III, alors âgé de vingt-un à viugtdeux ans, avait une belle taille, une tournure martiale, l'air noble et chevaleresque. 11 s'étudiait à copier Charles XII, et pour mieux lui ressembler, il portait d'ordinaire un habit hlcu , boutonne jusqu'au menton, et les cheveux relevés sur leurs racines. Mais, avec l'épée de Uendcr, il lui manquait le bras qui la rendait victorieuse et le génie qui la dirigeait.
Lorsqu'il passa devant la reine , dans son brillant costume do chevalier, la mine haute et fière, brandissant noblement su lance d'une main ferme, son cheval se cabra. Gustave essaya de modérer son ardeur: mais, ayant trop vivement approché ses éperons des flancs vigoureux du coursier, l'animal s'élanca en avant et laillit le désarçonner.
Celait le même cheval qu'il montait à Upsal lors de son couronnement, et qui avait manqué de le tuer, ce qui avait fourni aux gêna superstitieux le sujet de mille conjectures pour l'avenir du règne. La cause de cet accident était pourtant 1 lien simple.
Lecuyer qui avait été ebargé de dresser ce cheval pour la cérémonie, s'arrêtait chaque jour (levant la boutique d'un cordonnier, dont la femme, jeune Finlandaise, prenait plaisir à donner du pain et du sel à ce bel animal. Celui-ci contracta si bien l'habitude de stationner à cette porte hospitalière, qu'alors que Gustave, la couronne en téle et le sceptre à la main, se rendait à la cathédrale, le coursier, obéissant à une sorte de sympathie instinctive, ne voulut jamais pas-, ser la boutique sans avoir reçu sa ration accoutumée. Le roi, prenant ce temps d'arrêt pour un caprice, lui fit sentir vivement l'éperon :1e cheval se cabra, la couronne et le sceptre tombèrent, et, sans l'adresse d'un page qui marchait à coté du prince et qui le retint par sa botte, Gustave aurait suivi les insignes royaux. A la nouvelle de cet accident, la sorcière Ardviclson s'écria, dit-
on, toute en larmes: « Lu race des Vasa va cesser « de régner sur la Suède. »
Au moindre événement de ce règne qui sortait de la ligne ordinaire, on ne manquait pas de rappeler la prédiction de la sorcière: aussi les spectateurs du tournoi s'ein pressaient-ils d'ajouter ce pronostic à tous ceux qu'on avait déjà recueillis.
Cependant, la barrière s'ouvrit devant les chevaliers brillant de toute la magnificence de leurs costumes. Divisés par quadrilles, ils firent le tour de la lice, et passant devant la reine, ils la saluèrent de la lance. Tous portaient les couleurs et les dons de leurs dames : une éebarpe, un voile, un nœud, une boucle. Ils firent ensuite exécuter à leurs chevaux les évolutions les plus hardies et les plus gracieuses. Enfin, quand celte procession guerrière fut terminée, au son des fanfares, de la musique des régiments des gardes, aux acclamations delà foule, ils se retirèrent pour attendre le signal delà joute.
Un héraut d'armes, placé au milieu du cirque, proclama l'ouverture du tournoi, et ajouta d'une voix haute :
« Au nom du roi , ut suivant îcs lois du
royaume, il est défendu à tout sujet, à tout étranger de proposer ou d'accepter le défi d'un combat singulier, sous quelque dénomination que ce soit. Il serait insensé de croire qu'une enceinte destinée à des jeux d'adresse put être ensanglantée sous les yeux de la reine. »
Celte proclamation tut suivie d'un mouvement d'approbation générale. La bannière noire du ebampion inconnu fut arrachée et jetée ignominieusement par-dessus la barrière. Alors, Gustave s'avança vers le comte de Torstenson , qui se tenait à l'entrée de la lice, couvert d'une armure éclatante, revêtu d'une cuirasse magnifique damasquinée en or, et d'un haubert à double maille, et cjui maniait avec force une lourde hache dont il baissa la pointe devant son roi.
— « Comte de Torstenson, lui dit-il, en lui tendant la main, je vous sais gré tic votre courage : je vous en remercie; mais je le réserve pour une plus noble occasion. »
La lice fut ouverte, le roi dit à haute voix : « Que chacun fasse son devoir; « le comte de Ferse», juge du camp, répondit : « Laissez aller. >• Les différents jeux du tournoi commencèrent
alors, et se continuèrent pendant quatre heures. Comme au carrousel viennois , les chevaliers firent assaut de galanterie, de grâce et d'adresse. Le temps était magnifique : la beauté du jour semblait ajouter ù l'enthousiasme universel. De toutes parts ce n'étaient qu'écharpes an veut, qu'applaudissements joyeux, murmures louangeurs tombés de lèvres aussi vermeilles que la rose, que bouquets de fleurs agités par des mains tremblantes d'émotion.
La lutte fut longue : les chevaliers rivalisèrent d'adresse. Enfin, le comte Piper l'emporta : le juge du tournoi elles officiers d'armes proclamèrent son nom et le conduisirent aux pieds de la reine, qui, en louant son adresse, lui ceignit l'écharpe, prix du combat, et lui donna à baiser la belle main qui l'avait brodée. Les trompettes tirtmt entendre une fanfare de victoire, et bientôt le jeune triomphateur courba sou front sous les bravos et les bouquets.
« Sa bannière fut placée sur un char traîné par deux rennes entièrement blanches, et richement caparaçonnées. Le comte de Fersen les avait fait venir de ses terres en Laponic pont les
offrir au roi. Toute la cour suivait le char à travers le parc, pour se rendre au château dans la salle du banquet. Plusieurs tables y étaient dressées : le roi présidait colle de sa famille et des chevaliers ; le chancelier et les grands officiers de la couronne firent les honneurs des autres. On servit, dans le jardin, des rafraîchissements au peuple ; et, quand la nuit fut venue, la gaîté qui régnait sur la pelouse immense et dans les bosquets étineelants de lumières, donnait à celte réunion tout L'aspect d'une fête de famille.
« Après le banquet, on se rendit à la belle salle de l'Opéra où fut exécuté le drame lyrique de Gustave Vota, dont la musique. était de l'ïccini et les paroles du feu roi. Enfin, une illumination générale dans les jardins du palais, une promenade aux flambeaux et un immense feu d'artifice couronnèrent celte journée, qui fut, sans doute, du petit nombre des journées heureuses que le sort réservait encore à Gustave- Adolphe. »
On avait écouté avec bienveillance ces détails d'une fêtequi ne semblait plus appartenir à notre temps. I,es auditeurs, les dames surtout, avaient espéré un moment que le défi du chevalier à la
bannière noire aurait été relevé, et que je leur présenterais la description d'un combat n outrance. L'issue pacifique du tournoi semblait causer un peu de désappointement. Je me hasardai de dire qu'en fait de lutte, ni le tournoi de Stockholm, ni le carrousel de Vienne ne pouvaient se comparer au jeu du pont qui se donnait à Pise, et qui, par son acharnement et ses dangers, présentait le plus parfait tableau des anciennes guerres au moyen-âge en llalie. Aucun des assistants n'en avait été témoin. On me pria encore d'en donner une idée : voici à peu près la description que j'en fis :
» Le dernier de ces jeux, auquel par bonne fortune j'assistai, eut lieu pendant la courte existence du royaume d'Etrurie. Depuis longtemps, les accidents de tout genre qui les signalaient les avaient fait abolir: on avait 'eu beaucoup de peine à obtenir pour celui-ci la permission de la reine.
« On ne sait pas précisément à quelle époque fixer l'origine de cette lutte qu'on a qualifiée de jeu, quoiqu'elle pût à bon droit passer pour une véritable bataille. Néanmoins, elle doit être d'une
limite antiquité : d'ori[jine grecque, selon quelques-uns, elle remonte jusqu'aux jeux ol y ni piques. Dans les chroniques anciennes de leur ville, disent les Pisans, on lit encore les noms de quelques champions de Sainte-Marie, qui firent partie du contingent envoyé par celte république aux croisades. De nos jours, Alfiéri a célébré poétiquement cette image des luttes chevaleresques avec leurs périls pt leurs passions.
* La ville de Pisc est traversée par l'Arno. Un beau pont en marbre est construit sur ce fleuve cl lie les deux quartiers de la ville : l'un est sous la protection do sainte Marie, l'autre sous celle de saint Antoine. Quand jadis on célébrait ces jeux, trois cenls champions étaient choisis de chaque coté pour soutenir sur ce pont la prééminence de la bannière de leur patron. Ces preux improvisés étaieut toujours les jeunes gens les plus (bris, les plus braves et les plus adroits de leur quartier.
« Ou les revêtait d'armures semblables à celles que portaient leurs ancêtres aux temps brillants de la république. Exercés long-temps d'avance par des chefs expérimentes, ils se préparaient aux
sas
bmnœuvrea d'attaque et tic défense. Une cuirasse massive, un casque, des brassards, descutgsartseu acier, étaient leurs armes défensives; l'offensive consistait en une sorte de massue ca bois dur de trois pieds de haut : un coup porté avec force ou adresse suffisait pour mettre un adversaire hors de combat.
Une barrière abattue au milieu du pont séparait les deux troupes. Lorsque trois heures sonnaient à la cathédrale, un coup de canon donnait le signal : la barrière était aussitôt levée. Alors, au son d'une bruyante musique militaire, le combat s engageait, les coups presses des massues faisaient retentir Fuira m des cuirasses et des casques. Ce jeu, presque barbare comme les temps qui le virent naître, durait trois quarts d'heure. Un deuxième coup de canon retentissait : la barrière s'abaissait, et celui des deux partis qui avait repoussé l'autre hors de sa limite, n'ent-ceétc que d'un pied, était proclamé vainqueur. Des cris d'allégresse se faisaient entendre sur la rive victorieuse, pendant qu'un morne silence attestait sur la rive vaincue sa défaite et sa honte.
En 1611 5, je me trouvais à Pise : grâce à quel-
qucs amis et à l'obligeante courtoisie de M. d'Aubusson de la Feuillndc, ambassadeur de France, je pus être témoin de cette fête extraordinaire.
« Elle avait été annoncée dans toute l'Italie quelques semaines avant sa célébration. Cet appel n'avait pas été infructueux. A la nouvelle île cette lutte, offerte au courage, à l'adresse et à la force, on vit accourir de tous les points des combattants qui avaient acquis une réputation do bravoure ou de vigueur herculéenne. On en citait un de la Calabre, d'autres d'Ancône et de Gênes, des Transteverins de Home, et jusqu'à un professeur de la docte université de Padoue , qui passait pour l'homme le plus robuste de ïl la lie.
Des personnages appartenant aux plus hautes classes de la société italienne s'étaient fait inscrire sous le nom de leurs vassaux ; et certains, grâce à la visière de leurs casques, de rester inconnus, ils comptaient prendre leur place dans la lutte, tant était générale cette fièvre du pugilat. !.es exercices continuels avaient tellement façonné les athlètes à l'usage de leur massue, qu'ils s'en servaient coniniedci'épce à deux mains au moyen-
âge. I* professeur de Padoue parlait de défier quatre hommes armés de sabres et d'épées, et de les vaincre avec cette seule massue. L'enthousiasme avait gagné toutesles têtes. Certainement, dans un siècle éclairé, il est extraordinaire qu'on ait autorisé un pareil amusement avec ses conséquences funestes et inévitables : le péril était, sans doute, un attrait de plus à la curiosité. Près de cent mille curieux étaient accourus à Pise, nombre prodigieux pour une ville dont la population n'excédait pas douze mille âmes.
La semaine qui précéda le jour du combat fut employée à des exercices guerriers, et la veille de ce jour à des pratiques pieuses. Tous les champions firent scrupuleusement la veillée d'armes, se confessèrent et communièrent. L'évêqne bénit publiquement les drapeaux , richement brodés par les dames de la première noblesse du pays. Enfin, tout ce qui peut enflammer le courage fut employé pour engager les champions à soutenir dignement l'honneur du patron ou de In patronne dont ils défendaient la bannière. Les parieurs, qui étaient en grand nombre, et risquaient des sommes considérables, n'épargnaient
toi
ni les encouragements ni les promesses. Pendant cette semaine, chaque combattant fut nourri comme un podestat : mais on leur avait sévèrement interdit l'usage des liqueurs fortes : à l'exemple de Richelieu au siège de Mahon , les chefs avaient mis à l'ordre du jour, que le champion qui se serait enivré n'aurait pas l'honneur de combattre.
Dès six heures du matin, tontes les fenêtres des maisons sur les bords de l'Arno, louées à des prix énormes, étaient occupées par des femmes habillées avec recherche. Des échafaudages en amphithéâtre, construits sur lesdeux rives, étaient destinés aux spectateurs. Les quais étaient couverts d'habitants de la campagne, venus comme en pèlerinage à cette solennité. Leurs costumes pittoresques et divers , dont un soleil brillant réfléchissait les couleurs vives, présentaient un coup-dœil unique. Une large tribune, richement drapée, était disposée pour la reine, la cour, le corps diplomatique et les étrangers dedistinction, qui, de toutes les cours d'Italie, s'étaient rendus à Pise.
Des barques de toutes dimensions, pavoisées et
surmontées do tentes élégantes, couvraient en entier les eaux de l'Arno : des tables chargées de mets y étaient dressées, des orchestres y taisaient entendre de joyeuses symphonies. Celte flottille formait à elle seule une fêle ravissante. Des deux eûtes du pont, d'autres barques étaient placées pour faire la police et maintenir à distance les bateaux et les spectateurs. Elles étaient aussi destinées à porter secours aux combattants qui seraient renversés par-dessus les parapets et tomberaient dans le fleuve. On pouvait craindre des accidents de celte nature, d'après un tableau peint il y u plus de deux cents ans, et qui était exposé à l'Hotel-de- Ville : on y voyait deux de ces chevaliers enlacés, qui se précipitaient dans l'Arno, luttant encore dans leur chute. .
Partout, la joie bruyante des spectateurs, le mouvement continuel sur les rives et dans les rues, la diversité des dialectes italiens, cette existence extérieure enfin , qui , dans ce pays, semble une seconde vie, donnaient un air indéfinissable à ce tableau. ,■
A midi, les combattants revêtent leurs armures: on s'empresse autour d'eux, on leur renouvelle
il)*
les exhortations et les conseils. A l'exaltation de gloire, qui s'était emparée de leurs femmes ou de leurs amies, on les eût prises pour autant de Spartiates présentant à leurs fils le bouclier, et prononçant ces simples mots : avec ou dessus.
Ainsi armés, les combattants se rendent dans leurs camps respectifs : on leur sert sous les tentes quelques rafraîchissements, etdu vin tiré des meilleures caves de la ville. A l'appel des trompettes, ils sortent du camp et viennent se ranger en bataille: puis, précédés de leur musique militaire, et leurs bannières déployées, ils gagnent lentement le côté du pont qu'ils ont juré de défendre: les drapeaux sont attachés en dehors des parapets. De chaque ci) té. on prépare les plans d'attaque et de défense : ces plans étalent combinés avec tant d'art que le général de division Duhesme, qui avait fait les campagnes de Hollande, d'Italie et d'Egypte et pouvait être considéré comme un juge compétent, admirait l'habileté avec laquelle étaient disposées ces masses dans un engagement où tout allait dépendre de la force corporelle.
Cependant, les deux partis étaient depuis quelques instants pressés vers la barrière. Trois
heures sonnent ; le coup de canon, signal i m patiemment attendu, retentit dans les airs. L'obstacle qui séparait les combattants est levé : l'attaque aussitôt commence avec un acharnement dont on ne peut se faire une idée sans l'avoir vu. Mille cris confus se font entendre. Pour la plupart des spectateurs, à l'intérêt du tableau luimême se joint l'intérêt de la fortune, celui de l'amour-propre et même de l'amour : chaque espérance de succès est accueillie par des salves d'applaudissements. Le courage des champions se change en frénésie, et la mêlée devient une vraie bataille avec ses fureurs et ses alternatives.
Pendant que les deux troupes s'attaquent avec ijne égale furie, de chaque côté des hommes lancent dans les rangs ennemis de longues cordes armées de crochets en for. Une jambe est saisie: l'adversaire tombe, et est entraîné captif. Ainsi dans les steppes du Yedisscn, les Tartares lancent le nœud coulnnfdont ils enlacent le cou des chevaux sauvages.
Il était déjà trois heures et demie : les deux armées, pressées l'une contre l'autre, semblaient des athlètes qui, ne pouvant s'ébranler, t'épui-
-i'IO
sent en longs efforts. D'aucun cote on n'avait pu gagner un pied de terrain : dix minutes encore, et la victoire indécise eût dû , comme aux anciens temps, partager la couronne. Les champions étaient tellement comprimes, qu'il n'était plus possible de combattre. Les masses se refoulaient comme les flots pressés de deux fleuves qui se rencontrent. Pour donner à ses hommes de nouvelles forces, chacun des chefs avait fait avancer sa musique dont le poids devait accroître ta résistance de 83 troupe.
Dans cette inertie générale, aux acclamations joyeuses, aux applaudissements a succédé, sur les deux rives, un morne silence qui annonce le peu d'espoir d'un résultat. Enfin, deux champions des derniers rangs de Sainte-Marie imaginent une manœuvre audacieuse. Malgré le poids de leurs armures, ils se hissent sur les épaules de leurs camarades ; et se placent debout sur ce plancher d'airain formé par les larges casques qui se touchent. S'avançant alors de casque en casque, ils parviennent bientôt jusqu'au premier rang des leurs.Du haut de cette forteresse vivante, comme du haut d'nn char de bataille, ils frap-
pent à coups redoubles de massue sur In tète de leurs adversaires. Ceux-ci, bien que |>nranti$ par le fer dont leur crâne est couvert, chancellent et tombent étourdis. La brèche est faite : mille cris de victoire s'élèvent du côté de Sainte-Marie ; sa masse meut et s'avance. Bientôt elle a dépassé sa limite; la barrière de Saint-Antoine est enlevée par les deux combattants aériens.
En vain le chef du parti opposé tente une défense semblable à l'attaque. Des champions de Saint-Antoine grimpent également sur les épaules de leurs camarades. Un second combat s'engage sur In tête des combattants, sans que cependant la première lutte entre ceux dont les pieds touchent la terre ait rien perdu de sa fureur. C'était chose merveilleuse que ces deux étages de guerriers s'attaquant, se portant des coups, mettant en usage toutes les ressources de la force et de l'adresse.
La lutte fut vive et acharnée : le drapeau de Saint-Antoine allait être repris. Un des champions de Sainte-Marie, le plus près du parapet, saisit sa massue à deux mains, et d'un revers assène un coup terrible sur la tetc du combattant qui lui fait
face. Celui-ci trébuche, perd l'équilibre et tombe dans l'Arno. Des clameurs frénétiques font retentir les airs. L'armée de Sainte-Marie redouble d'efforts, et se maintient inébranlable sur lo terrain qu'elle a gagné. Josué n'était pas là pour arrêter le soleil. Le troisième quart d'heure a sonné : 1c canon donne le signal ; la barrière s'abaisse. Le parti de Sainte-Marie reste vainqueur ; l'honneur de la journée lui appartient sans conteste.
Les acclamations de joie, les trépignements, les fanfares éclatent aussitôt dans le quartier victorieux : la tristesse et la honte sont dans celui des vaincus. On l'a dit : les hommes donnent à leurs sentiments l'énergie et la chaleur de leur ciel. Ainsi, pendant que les champions de Sainte- Marie, comblés de caresses, d'éloges et de présents, portés en triomphe, étaient accueillis avec enthousiasme dans leurs familles, ceux de Saint- Antoine regagnaient silencieusement leurs demeures, y étaient reçu s avec des reproches ou des sarcasmes, heureux si, pour tout baume réparateur à leurs contusions, ils n'étaient pas encore battus par les leurs.
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La nuit arrivée, ce fut, du côté victorieux, illumination, bals, concerts, fanfares bruyantes qui se prolongèrent jusqu'au matin. Sur le côté vaincu, on n'apercevait pas une lumière. On eût dit un quartier habité par les ombres.
Rien, je crois, ne peut être comparé à cette scène. L'Europe, depuis plus d'un siècle, n'avait pas vu de spectacle semblable. Là, .tout était sérieux, y compris les armes et les blessures. Et qui n'aurait pas vu une bataille réelle, aurait pu croire y assister, en rétrogradant vers ces temps où le canon n'était pas encore le dernier argument des rois.