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cunsait, à pareil piège, il compte aussi sur lit force de sa nature. Mais la rébello l'emporte , se joue de ses efforts, et trabit bientôt les tourments de ce combat intérieur. Plus le malheureux baron souffrait, plus son visage s'efforçait de rester impassible. Jugez, pour un tel homme, sur quel rau (eu il de Procusle il était assis. Mais si sa figure ne trahissait pas son secret, celle des hauts personnages cpii entouraient la table se rembrunissait d'une façon si comique et prenait parfois une expression si choquée que le contraste devait être des plus curieux. Tout-a-coup, l'atmosphère devint si mtolérahlc que la reine se leva en s'écriant: ■ H y a la peste ici, faites qu'on ouvre les fenêtres. »
« L'infortuné diplomate n'avait pu si bien dissimuler ses angoisses qu'on ne se fût aperçu que lui seul était le coupable. La reine a peine levée, il s'échappe en maudissant le dîner de cour, le wisth de cour, les exigences de cour: il rentre chez lui la tête perdue, et , au lieu d'une arme à eau, qui lui eût sauvé la vie, il prend une arme à feu, et se fait sauter la cervelle. »
Chacun plaignit la fin tragique de ce pointil-
■ eux baron qu'on nommait M. Je l'Etiquette, mais dont on aimait cependant le sourire éminemment cordial, le salut toujours poli et la façon dont U vous abordait en vous trouvant invariablement bon visage.
— ■ Votre grand diplomate , me dit un autre convive, a lait hier, d'accord avec la plupart des plénipotentiaires, un nouveau souverain.
— Serait-ce le prince Eugène , m'écriai-jc ?
— " Non, non pas précisément: c'est le fromage de Brie.
— " Quelle plaisanterie!
— « Pas si bouffonne. Ce que je dis est sérieux, et vous prouve combien l«-oro/'oscstun grand magicien. On dînait chez M. de Talleyrand. Au dessert, toutes les questions politiques étaient épuisées. On arriva à la suprématie des fromages. Lord Castlercagb vanta le stilton d'Angleterre, Aldini Icstracliiuo de Milan, Zcltner le gruyère dcSuisse, le baron de Falk, ministre dellollande, son fromage du I. imbourg immortalise par le goût passionné de Pierre - le-Grand, qui n'en mangeait jamais sans mesurer le morceau avec son compas. On était aussi indécis que dans la
question relative nu trône de Naplcs, qui sera ôté à Murât suivant les uns, et qui lui restera suivant les autres. Un valet de chambre entre et annonce à M. de Talleyrand l'arrivée d'un courrier de France. ...
— « Qu'apporte-t-il, dit le prince? »
— « Des dépêches de la cour et des fromages de Brie. » ,
— « Qu'on porle les dépêches à In chancellerie; qu'on serve à l'instant un des fromages. »
L'ordre est exécuté. « Je me suis ahstenu , dit le prince, de vanter tout à l'heure un des produits du sol français; mais jugez-le, Messieurs. - L'assielte passes la ronde, on déguste, on délibère, et le fromage de Brie est proclamé le roi des fromages.
Cette saillie mit fin à la conversation : on se sépara. Nous devions, Griffiths et moi, nous rendre à une fête que donnait le baron Arnstein dans son magnifique hôlel sur le Mclgrub;
A cette époque, les principaux banquiers autrichiens ne voulaient pas faire moins que la cour pour les illustres hôtes duCongi és. Il est vrai que cette affluenec de riches étrangers amenait dans
leurs mains des sommes énormes dont une bonne pari leur restait. Parmi ces maisons princièrcs de la finance, on citait, à côté du baron Arnstein, les Gey-Muller, les Eskeles et le comte de Fries. Leurs hôtels étaient continuellement ouverts aux étrangers. Le luxe inoui de leur hospitalité ne pouvait être égalé que par lu grâce de leur accueil. La maison du comte de Frics , située sur la place Joseph, était une des plus belles de Vienne, et rivalisait avec les plus magnifiques palais. On citait autant son immense fortune que l'élégance de sa personne et l'urbanité de ses manières.
Les fêtes qui se donnaient dans ces maisons étaient remarquées parmi toutes celles du Congrès, et ce n'est pas peu dire; car chaque jour voyait eclore dans ce genre une merveille nouvelle.
I,e baron Arnsteïn s'était pour ainsi dire surpassé. Les Heurs les plus rares, empruntées à tous les climats, décoraient les escaliers, les salons, les salles de danse, étalaient les plus riches couleurs, répandaient les parfums les plus exquis. Des millicrs.de bougies et de cristaux, l'or et la soie
brillaient de toutes parts. Une musique harmonieuse, telle qu'on ne pouvait en entendre alors qu'à Vienne, venait charnier les oreilles. C'était, en un mot, un de ces résultats incomparables que l'opulence sait obtenir quand elle est secondée par le goût.
La plus haute société de Vienne se pressait dans les salons : tous les 'personnages influents du Congrès, tous les étrangers de distinction, tous les chefs de maisons princières étaient là. Il n'y manquait à vrai dire que les souverains. Le regard retrouvait avec bonheur toutes ces femmes charmantes que Vienne s'enorgueillissait de posséder alors, et qui étaient lame et la plus belle parure de ces fêtes incessantes.
Au milieu de ces beautés aristocratiques, brillaient, sans l-edoutcr la concurrence, la baronne Fanny Arnstein, infatigable pour la réception des étrangers, et madame Gey-Muller, à la taille élancée, et qu'on nommait la fille de l'air.
La soirée commença par un concert : qu'en dire, si ce n'est qu'il fut exécuté par les premiers artistes de Vienne!1
Au concert succéda un bal, puis au bal un sou-
no
per où il semblait que le baron eût pris plaisir à défier les saisons et les distances. Il y avait réuni les productions de tous les pays et de tous les climats. Les salles étaient garnies d'arbres chargés de fruits mûrs. C'était ebose merveilleuse que de voir au cœur de l'hiver cueillir, comme dans an verger de la Provence, la cerise, la peche et l'abricot : raffinement de luxe qui se voyait là pour la première fois.
Enfin, nous nous retirâmes moins étonnés de cette inépuisable variété de merveilles que de cet insatiable besoin de plaisirs.