‹ Fêtes et souvenirs du Congrès de Vienne tableaux des salons par le comte A. de La GardeChapitre 29 sur 39 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

File donnée par l'empereur Alexandre pour la grande-duchesse d'Oldemburg. — Le prince royal de Wurtemberg. — La danse russe. — Le poète Carpani et le prince de Ligne.

Le palais du prince Razumowski était resplendissant de lumières : une foule nombreuse d'invités en assiégeait les issues. L'empereur Alexandre l'avait emprunté à son ambassadeur pour y donner une fête aux souverains, et célébrer l'anniversaire delà naissance de sa sœtirbien aimée,

Catherine d'Oldemburg. Le plus vif intérêt s'attachait à eetle charmante princesse. Dans toutes les réunions, aux promenades", le prince royal de Wurtemberg était constamment à ses cotes. On ne pouvait voir ces deux jeunes gens se chercher, se trouver parmi cette foule dorée, puis s'isoler dans cette atmosphère embaumée de plaisirs, sans se rappeler les pages si vraies qui servent d'introduction à la délicieuse nouvelle do madame de Genlis, Mademoiselle de Clermont.

L'amour devait bien une compensation a cette blanche colombe, si gracieuse, si ingénieusement coquette, pour l'indemniser du négatif épisode de son premier mariage. En 1800, il avait été question d'une alliance entre la France et la Russie, alliance qui eût consolidé la paix. La jeune sœur du czar devait en être le gage. Napoléon , qui à cette époque pouvait à bon droit compter snr l'amitié d'Alexandre, fit faire des avances diplomatiques. Le monarque russe donna son consentement sans peine; niais tout-à-coup surgit un obstacle auquel on n'avait pas songé. C'était la répugnance invincible de l'impératrice mère pour Napoléon , antipathie qu'aurait du

vaincre la conduite magnanime de ce dernier envers son fils. Des qu'Alexandre voulut pressentir l'opinion de sa mère sur ce mariage, en lui laissant entrevoir qu'il aurait sa propre approbation, clic lui répondit qu'il était désormais impossible ; que depuis deux jours sa parole était engagée au grand-duc d'Oldemburg, auquel la main, de Catherine était promise. Parmi tant de nobles et belles qualités, Alexandre en possédait une admirable : il était le plus soumis, le plus respectueux des fils. Il n'objecta rien : les négociations furent rompues, l'alliance de Napoléon avec une archiduchesse autrichienne rut conclue; l'Ile d'Elbe eut un souverain en perspective.

Sacrifiée à un sentiment de répulsion politique, Catherine devint duchesse d'Oldemburg, et alla tenir à Twer, jolie ville entre Moscou et Pétershourg, sa petite cour, qui eût pu rappeler celles de Fcrrareet de Florenceaux temps les plus brillants de leur gloire artistique. Mais les arts ne sont pas tout pour le bonheur d'une femme. Unie à un homme qu'elle ne pouvait aimer, la grandeduchesse gémissait ; on la plaignit d'abord, puis on s'habitua à ses douleurs. Arrivèrent enfin,

comme pour réaliser de plus doux lèves, d'une part la mort du mari , et de l'autre l'amour d'un prince jeune, brave, galant, placé sur les marches d'un trône. ,

Par une étrange coïncidence, le prince royal de Wurtemberg avait été également contraint de subir un mariage contre son gré. La volonté de Napoléon, toute puissante alors sur l'esprit du roi son père, l'avait uni malgré lui à une princesse de Bavière, alliance politique qui devait éteindre toute dissension entre les deux états. Un invincible éloignement, une froideur constante avaient, dès les premiers jours, régné entre les deux époux. Aussi, à la chûte de Napoléon, le divorce fut-il prononcé. La princesse Charlotte de Bavière se retira auprès du roi son père. Méconnue par un époux dont elle n'avait pu conquérir l'affection , jamais elle ne fit entendre un murmure ; jamais son angélique douceur et son inaltérable bienveillance ne se démentirent.

Plus tard , la couronne impériale d'Autriche vint s'offrir à elle; et elle fut appelée à occuper un des trônes les plus glorieux de l'Europe. Quand son premier époux apprit cette élévation

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inespérée d'une femme qu'il avait i-cponssée, mais dontle noble cœur lui était connu, il s'écria: Ah! j'aurai un ami de plus à la cour de Vienne."

Catherine de Russie et Guillaume de Wurtemberg devinrent donc libres tous les deux. Dès lors, l'amour le plus vif, le mieux partagé, s'empara de ces cœurs qui, froissés par la contrainte, avaient si bien appris à en apprécier le cliarme. Combien de fois, dans les sombres allées du Prater, sur les bonis du fleuve majestueux qui le baigne, ne les ai-jc pas vus tous les deux, fuyant le tumulte de ta cour, se livrer sans contrainte au sentiment qui les animait? Là, oubliant la grandeur et l'éclat, simples comme la nature qui les entourait, ils anticipaient dans le secret d'un entretien intime sur les charmes d'une union que tout semblait présager beurcusc : le prince, jeune, bien fiait, d'un noble c.iractère, d'une brillante valeur: la grande-duchesse, si éminemment remarquable par les grâces de son esprit et de sa personne. Parfois aussi un tiers venait interrompre la douceur de cette solitude à deux , sans que sa présence parût cependant importune. Cet ami était un frère, et ce frère était Alexandre, que la

gloire et le bonheur semblaient alors combler à l'envi.

Ija'fète donnée parle czar en l'honneur de cette ravissante sœur, fut digne de sa tendresse fraternelle et de la femmequi en éfait l'objet. Tous les souverains, tous les illustres hôtes du Congrès s'y étaient rendus. Auprès d'eux, on voyait les notabilités de la Russie, le comte de Nessclrode, les princes Gagarin, Dolgorouki, Gallitzin , le comte Cap© d'Istria , le grand-chambellan Nariskïn, les généraux Kutusow, Souwaroff, le prince Troubetzkoy, les deux princes Volkonsky, les princesses Souwaroff, Bngratioii, Gagarin, et tan( d'autres également remarquables par leur beauté et l'élégance de leurs manières. Je revoyais là toutes ces magnificences moscovites qui m'avaient étonné à Moscou , à Pétersbourg, à Tulczim, chez, la comtesse Potocka, où l'année se composait de trois cent soixante-cinq fêtes.

Les salons du prince Razumowski étaient illuttlinésavec une profusion de lumières qui rappelait l'éclat du jour. Un vaste mam'gc avait étecouverti en une salle de bal. Pour varier les plaisirs, les ùnnseursdu théâtre impérial y avaient organisé

une fête moscovite, dont les détails furent rendus avec une minutieuse exactitude. Vers le milieu du bal , ils arrivèrent déguisés en Bohémiens, et exécutèrent les danses dont ces descendants des Pharaons embellissent les fêtes des riches et voluptueux boyards. Ces danses, par la grâce des mouvements et le pittoresque des attitudes, sont, au dire de Griffiliis le grand voyageur, bien supérieures à celles des bayaderes de l'i nde.

Le bal avait commencé par l'inévitable et méthodique polonaise. Mais ce qui eut un caractère tout particulier et gracieusement approprié à la fête, ce fut la danse russe exécutée par une des dames de l'impératrice Elisabeth, et le général comte O*", l'un des aides-de-cainp d'Alexandre. Tous deux étaient vêtus à la russe : le comte portait l'habit des jeunes moscovites, caftan dessinant la taille, ceinture de cachemire, chapeau à larges bords, gants ressemblant à ceux des anciens chevaliers: sa danseuse était habillée comme les femmes de la Moscovie méridionale , dont le costume, par son élégance et sa richesse, peut rivaliser avec tous les costumes nationnux. Sur ses cheveux, lissés en bandeaux et tombant

par derrière en longues tresses, elle portait un diadème tout brodé de perles et de pierres précieuses. Cette parure s'harmonisait parfaitement avec le reste du vêtement composé, comme toujours, d'étoffes aux couleurs éclatantes.

Rien n'est plus déiicîeuxque le pas russe. Qu'on se représente une pantomime exprimant les désirs de l'homme , et la réserve timide de la jeune fille qui combat contre son cœur: elle fuit, elle se retourne pour fuir encore. C'est la Calmée de "Virgile. Les différentes figures de cette danse, les attitudes diverses, les sentiments qu'elle exprime , tout cela fut rendu par les deux acteurs avec une grâce et une vérité qui enlevèrent d'unanimes applaudissements.

Après le pas russe, on dansa des mazurkas , sorte de quadrille originaire delà Mazovie. Parmi les danses de salons il n'en est pas qui exige plus d'agilité, et dout les mouvements soient plus pittoresques. Enfin , pour que rien ne manquât à la magnificence de cette fête, on tira une loterie suivant la mode qui régnait alors à Vienne. Les lots étaient nombreux et fort beaux. Une circonstance, indifférente en apparence, vint lui don-

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ner un intérêt inattendu. L'usage voulait que chaque cavalier favorisé par le sort fit hommage àunedamedu lot qui lui était échu. Une riche palatine de martre zibeline fut celui du prince de Wurtemberg : il s'empressa de l'offrir à celle qui était l'objet de ta tète [,'amonr l'en récompensa. La belle Catherine portait sur son sein un bouquet, attaché par un nœud de ruban. Aussitôt le détachant de sa robe, elle le remit au prince en échange de l'hommage qu'il venait de lui faire. A cette démonstration , à cet aveu public d'un sentiment qui, depuis quelque temps, n'était plus un secret pour personne, un murmure de bonheur courut dans cette immense réunion.

— • Saluons la future reine de Wurtemberg , me dit le prince Koslowski : reine quand il plaira an Nemrod couronné de céder sa place. Mais, en vérité, jamais diadème n'aura paré un plus beau front;-'

Cet épisode et les conjectures qu'il fit naître ne purent, on le pense bien, qu'ajouter tin nouveau charme à cette fête qui déjà en offrait tant d'autres.

Le prince de Ligne était entouré, comme d'Iia-

bitude, d'une foule d'auditeurs avides de recueillir les mots 8ais ct fiquants <{ue semait sa verve intarissable : il se dégagea dès qu'il me vit, et me rit signe d'aller à lui.

«- • Il parait, dit-il, que, moi aussi, je dois payer mon contingent au Congres. Mais on me prend, un peu trop, pour une des curiosités de cette foire diplomatique; aussi , suis-je oblige souvent de faire quelque dépense d'esprit pour des gens qui n'en valent pas la peine. Assez gai pour moi-même, il faut que je me fatigue pour égayer ceux qui ne le sont pas. Suis-je un instant sérieux? « Vous Êtes triste, » me disent-ils. 11 y a de quoi le devenir. Ou bien: " Vous vous ennuyez. » 11 n'en faut pas plus pour me rendre ennuyeux. Cependant bon soldat, je n'aurai pas quitté la brèche,; bon acteur jencnic retirerai qu'à la chute du rideau. On ne m'a pas nommé membre de la commission des fêtes instituée par noire excellent empereur : je n'en travaille pas moins de tout mon pouvoir, à rendre aux souverains et aux souveraines leséjourdeVienneaussi agréable qu'ils le désirent. A cet effet, je me mets au nombre des marionnettes parlantes, laissant aux

marionnettes agissantes les hauts emplois de h comédie. »

— « lies spectateurs ne manquent pas à votre scène, mon prince, et plût à Dieu que tous les rôles au Congrès fussent remplis comme le vôtre. «

— u J'ai voulu, poursuivit-il, apporter aussi mon bouquet à la charmante reine de cette fête. Hier elle me mit au défi de composer, pour aujourd'hui avant midi, cent vers sur un sujet qu'elle me donnerait. Je n'ai jamais reculé devant un combat, j'acceptai donc : elle m'indiqua tout de suite, pour sujet: le Viennois ait Prater. Hier soir, je me suis mis à l'œuvre, et ce matin j'avais gagné mon pari. Tant bien que mal, mes cent vers étaient faits, et avant midi, je lui envoyais cette nouvelle boutade poeliquei J'y ajouterai, en seconde édition, le mot. de Voltaire à mademoiselle Clairon-^ « J'ai travaillé pour vous toute la nuit, madame, comme un jeune homme de vingt ans. *

— « Iîh quoi ! mon prince, vepris-je alors : sou Altesse d'Oldemhurg a-t-elle le temps de songer à la poésie? Je la croyais exclusivement occupée de son amour.

— » Quant à ce joli roman , il est , vous venez du le voir, bien près du dénouement. Le prince Wolkonskî me disait hier que les dispenses de l'Eglise grecque étaient arrivées, et qu'on allait officiellement annoncer le mariage. »

« Oh ! comme on entoure ces amants , comme on les protège! L'amour est si gracieux dans tous les rangs! Mais, s'il est doux dans la chaumière, il est enivrant dans le palais d'Armide.»

Non loin de nous, un groupe nombreux entourait Carpani , l'un des plus célèbres poêles de l'Italie moderne.

- Ne semble-t-il pas, disait-il, que chacun des botes de Vienne ait pris pour devise ces vers de l'Aminte :

PerduujO e tiitjnl iem]io Cheenamar non si spe^Ia.

Oui ; on dirait que tous ces souverains regrettent les jours perdus à la recherche d'uue vaine gloire, et qu'à leurs ycu\, il n'est rien de plus digne d'envie qu'une affection partagée. Voilà les seules leçons qu'ils mettent en pratique, quand

les croit occupés à régler les destinées du inonde.

Carpani est auteur d'un ouvrage écrit avec ce goût, cette pureté qui le placent au premier rang des littérateurs de son pays. Le litre de ce poème est : le Passé et te Futur. A une lecture qu'il en avait faite chez la princesse Marie Ester ha zy, le prince de Ligne, avec sa facilité ordinaire, improvisa les quatre vers que voici :

Voire fulur, c'est l'espérooce, Votre passf , le souvenir ; Voire diction , l'éloquence, Et vons entendre, le plaisir.

Pour ne pas être en reste, Carpani riposta su vr le-chanip pr le quatrain suivant :

Si edelsolche l'investe, Lo splendor de corpi opacui Délia Iode chc mi desce, Dile voi chi m'ogli onori.

Les danses avaient cessé ; nous parcourions, le prince et moi, les salles de ce palais qu'on aurait pu croire un temple élevé aux arts, tant

étaient nombreux les chefs-d'œuvre que le goût éclairé du maître y avait rassembles. Ici les tableaux des plus grands peintres et de toutes les écoles ; Raphaël à côté de Ruhens, Vandick près du Corrège : Là, une bibliothèque remplie des livres les plus précieux, des manuscrits les plus rares dans un cabinet, tout ce que l'art antique, tout ce que la ciselure moderne ont créé de plus pur et de plus délicat. Mais la foule se pressait surtout dans In galerie consacr ée aux chefs-d'œuvre de la statuaire, parmi lesquels on eu admirait plusieurs dus au ciseau de Canova. Cette salle était éclairée par lampes d'albâtre, dont le reflet taisait ressortir toutes les perfections de ces marbres animés.

Vers deux heures du matin on ouvrit la salle immense du souper, illuminée par des milliers île Itougies. Cinquante tables y étaient dressées : d'après ce nombre on peut juger de l'affluence des convives. Au milieu des fleurs, on voyait, servi avec la plus grande profusion, tout ce que l'Italie, l'Allemagne, la France, la Russie peuvent offrir de raretés à la gastronomie : le strelel du Volga, les huîtres de Cancale et d'Ostende, les

truites du Périgord, les oranges de Sicile. On remarquait un nombre infini d'ananas, tel qu'on n'en servit jamais, et que les serres impériales de Moscou avaient fournis aux hôtes du czar; des fraises apportées d'Angleterre, des raisins de France, qui semblaient avoir été détachés.- du cep à l'instant. Mais ce qui passe toute croyance , c'est qu'à chacune de ces cinquante tables figuraient des assiettes chargées de cerises, venues de Pélersbourg par un froid de décembre, et coûtant un rouble d'argent blapc la pièce. En vérité, j'ai peine à en croire mes propres souvenirs, quand je me reporteàeettesplendideprodigalité. ,

Cette fête, qui prenait préséance parmi les quotidiennes magnificences du Congrès, se prolongea jusqu'au jour. Alors un déjeuner fut servi ; après le déjeûner, te bal recommença, et, si ce n'eût été l'indispensable besoin du repos, on n'eût quitté qu'à regret ce beau palais où s'étaient réunies tant de beautés, tant de célébrités enlacées par tant de joies.

Un quart de siècle a passé sur cette réunion si animée , si éclatante. Depuis lors , la femme charmante pour qui elle fut donnée a été cou-

rouuéc reine de Wurtemberg. Mais, hélas ! la mort est venue trop tôt rompra ces liens de fleurs, et frapper impitoyable ment cette princesse si bonne, si accomplie sur le trône qu'elle embellissait. Le prince Koslowski.qui avait été à Vienne, ainsi que moi, témoin et admirateur de son amour et de sa grâce, envoyé plus tard comme ambassadeur auprès d'elle, la vit mourir de cette même mort qui enleva l'empereur son frère. Et naguère, le fils de Marie-Loujsfc d'Autriche et du comte de Newperg. épousait la fille de cette Catherine de Russie que Napoléon avait demandée pour épouse. Qu'il est vrai de dire, avec l'immortel poète anglais ; " Il arrive ici bas, comme dans le ciel, des choses devant lesquelles la philosophie humaine doit s'abaisser! »

Pour moi, quand mes souvenirs me reportent vers cette époque de bonheur et d'insouciance du Congrès de Vienne, je me représente toujours la sensible Catherine, non pas au milieu de ces fûtes, mais errant sous les sombres bosquets du Prêter, où je l'ai vue si souvent fière de son amour pour sou amant, et de sa tendresse pour son frère.

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