‹ Fêtes et souvenirs du Congrès de Vienne tableaux des salons par le comte A. de La GardeChapitre 30 sur 39 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Dernier [rendez-vous d'amour du prince de Ligne. — Retour sur le passé. — 2"' ou les suites du jeu, — Lo jeu en Russie et en Pologne. — Le trompeur trompé.

Après une soirée passée au théâtre de la porte de Carinthie , je revenais chez moi par les remparts, certain de ne rencontrer personne ; car ce soir là, par extraordinaire, malgré l'affluence des étrangers et la multitude des fêtes, tout était calme à Vienne bien avantminuit. Le temps était magnifique. Dans l'enfoncement d'un bastion qui projette sur les fossés, j'aperçois une longue fi-

gure qu'enveloppait un manteau blanc, et qu'on aurait aisément prise pour le spectre d'Hamlet. I,a curiosité me gagne : je m'approche. Quelle est ma surprise! je reconnais le prince de Ligne.

— • Eh! mon Dieu, mon prince, lui dis-jc, que faites-vous donc à celle heure indue, et par ce froid piquant? n.

— « En amour, voyez-vous, il n'y a que le commencement qui soit charmant. Aussi, je trouve toujours du plaisir à recommencer. Mais, à votre âge , je faisais attendre ; au mien on me fait attendre, et qui est pis, on ne vient pas.

— « Vous êtes à un rendez-vous, mon prince?»

— <■ Oui; niais, vous le voyez, j'y suis seul, cependant on pardonne bien à un bossu '{'exubérance de son dos, pourquoi n excuserait-on pas celle de mon âgq? »

— « Ah ! s il est vrai que nul bonheur ne peut exister chez les femmes que par le reflet do la gloire d'un autre, quelle est celle qui ne serait fière de vous devoir la sienne?

—Non, nou : tout Fuit 'dans le vieil age, Tout fuit jusqu'à l'illusion :

Ah ! la nature aurai! été plus sage De la garder pour l'arrière -saison.

— - Mon prince, je ne vous dérangerai pas davantage. »

— * Et moi, répondit-i), je n'attendrai pas plus longtemps : donnez-moi vôtre bras, et venez nie reconduire. »

Nous prîmes doucement le chemin de sa maison. Pendantletrajef, sa conversation se ressentit de ce léger échec de son amour- propre : ses paroles avaient une teinte de mélancolie que je ne lui avais pas encore connue.

— ■> Je serais tenté de croire, me disait-il, que dans la vie la réflexion n'arrive que comme un dernier malheur. Jusqu'à présent,' je n'ai pas été de ceux qui pensent que vieillir est déjà un mérite. A l'aurore de ]a vie, le rêve de l'amour balance ses illusions sur notre printemps. On porte à ses lèvres la coupe du plaisir, ou croit à son éternelle durée; mais l'âge arrive, le temps s'envole et nous blesse en fuyant : dès-lors tout se désenchante et se flétrit. C'est une idée à laquelle il faut m 'habituer. »

— ■ Mais, mon prince, vous attachez trop d'importance à une contrariété : il faut la mettre sur le compte des exigences de la société. »

— « Non, non; je ne me fais pas illusion : [oui m'avertit des années qui s'accumulent derrière moi. On ne me croit plus bon à rien : autrefois , à Versailles, on me consultait sur tout, sur les bals, les spectacles, les fêtes; maintenant, on se passe de mon avis. Mon temps est passé ; mon monde est mort. Vous me direz que nul n'est prophète je n'achève pas. Ce qui nuit à mes prophéties , c'est l'âge du prophète. Une troupe de jeunes comédiens apparaît sur la scène pour m'en chasser ou m'y siffler. Mais enfin, quel est donc aujourd'hui le mérite de la jeunesse pour que le monde lui prodigue ainsi toutes ses faveurs? Jamais, jusqu'à ce moment, l'envie n'avait approché de mon cœur. «

— « Je le crois, mon prince : qui donc possède comme vous l'art de plaire uni aux avautages de l'expérience et de la raison ? a

— « Il ne faut pas tant avoir raison pour plaire, Le monde, en vérité, est hien ingrat : il croit faire beaucoup pour la raison quand il la tolère, et l'expérience lui sert si peu! Il en repousse les leçons : heureux quand il ne repousse pas le maître lui-même! -

Alors, il revint sur son existence, pressé par ce sentiment de plaisir mélancolique que nous trouvons à reiourner vers noire passé, loismêmequ'il est ehtouréd épines. A combien plus forte raison (levait-il se plaire dans cette sorte d'évocation de sa vie,' lui qui tic l'avait jamais vue que parée de gloire et de bonheur ?

— « J'ai été passionné pour l'art de la guerre, ajouta-t-il, et je puis dire que, depuis le jour que j'entrai dans le régiment des dragons de Ligue, j'ai gagné tous mes grades à la poirite de mon épée. J'ai fait de cetle science l'occupation de toute ma vie. Mes travaux m'ont valu quelques nobles amitiés. Soldat ou général, j'ai fiiit mon devoir.

— "L'histoire, mon prince, n'oubliera ni la prise de Belgrade, ni la bataille de Maxen et ta part glorieuse que vous y avez prise, ni votre brillante réception à Versailles, quand Marie- Thérèse vous y envoya pour en porter la nouvelle."

— « Oh! oui; voilà des souvenirs qu'on ne peut m'enlever, et dans lesquels je veux vivre exclusivement. Quand le corps menace ruine, la

mémoire seule soutient l'édifice et vient vous avertir que vous existez encore. Jusqu'au dernier moment je serai fier, comme compensation aux vicissitudes de ma vie , d'avoir été en relation intime avec des hommes sur qui les yeux du monde ont été longtemps fixés. Je l'avoue, j'ai toujours aimé la gloire : l'indifférence pour elle ne peut être que jouée. Eh bien, tous les jours je reconnais le vide de ce qu'on est convenu d'appeler la célébrité. >■ .

— u Comment, mon prince, est-ce vous qui parlez ainsi, vous qui êtes ici l'objet des hommages et de l'admiration universelle? »

— « Mon enfant, quel est ce vain bruit de renommée pour lequel l'homme se passionne? Demain peut-êlre il se confondra avec le bruit de l'airain annonçant qu'il n'est plus. »

Enfin, il se mit à parler des doux moments qu'il avait dus à l'amour.

— u Et moi aussi , j'ai passé par cette époque délicieuse de la vie où la jeunesse s'enivre de toutes sortes de promesses flatteuses que l'âge mûr tient si rarement, et sur lesquelles vient souffler lu vieillesse. Les jours ont alors la rapi-

iliu'' .les instants, et les instants la valeur des siècles : heureux celui qui sait les mettre à profit! I-a vie est une coupe d'eau limpide qui se trouble, à mesure qu'on la boit : les premières gouttes sont d'ambroisie, mais la lie est au fond du vase; plus l'existence est agitée, plus à la fin s'augmente l'amertume du breuvage. Après tout, qu'y perd-on ï l'homme arrive à la tombe comme le distrait à la porte de sa maison. Me voici à la porte de la mienne. Bonsoir, mon enfant. Vous, qui commencez votre carrière, employez encore mieux vos instants : les plus tristes nous sont comptés par le sort comme les plus heureux , et n'oubliez pas ce qu'a dit votre Delille :

< Nos plus beaux jours s'envolent les premiers. •

Et je quittai cet excellent prince, cet boni me extraordinaire, qui n'avait peut-être d'autre faiblesse que de ne pas assujetir ses goûts à. son âge, et de vouloir lutter contre le temps, cet alhfèt© invïsible que nul n'a eucore vaincu. Hélas! il croyait à la fable d'Anacrcoit, dont tes amours couronnaient de roses les cheveux; blanchis par quatre-vingts hivers. , . . ,

Ce rendez-vous d'amour du prince de Ligne devait être le dernier. Quand il parlait ainsi tic In tombeoùrhommearrivesans y songer, ilétaitbien loiudc croire qu'il eût déjà un pied dans la sienne. Depuis lors, j'ai souvent réfléchi à cette tris tésse dont toutes ses paroles porta ientalors l'empreinte. J'ai cru y voir une Sorte divertissement prophétique: mais le prince de Ligne ne s'était jamais arrêté à l'idée de la mort. Non pas qu'il en eût peur : à aucun âge la peur n'approcha de lui. Seulement, si parfois il parlait delà vieillesse avec une sorte de mélancolie, c'est qu'il appréhendait de ne pas plaire au monde nouveau qui l'entourait, comme il avait plu autrefois aux amis de sa jeunesse.

Je continuai donc, solitairement et tout pensif, ma promenade nocturne, répétant ces vers que le prince avait si à-propos improvises, et je uie trouvai à la porte de l'hôtel de VEmpereur Romain comme le comte Z""t y rentrait. Pour dissiper un peu les idées sombres que la tristesse du prince avait reflétées sur moi, j'acceptai l'offreque me fit le comte de venir prendre un verre de punch avec Igi, et je le suivis dans son appartement.

!£*"*, fils d'un ministre fiivori de Catherine il, avait récemment perdu son père qui lui avait laissé une fortune considérable, évaluée à plus de trente mille paysans. Je l'avais beaucoup vu à Pétershoui-g , où sa naissance, une grande douceur de caractère, et ses connaissances étendues, bien au-dessus de son âge, le faisaient rechercher dans les cercles les plus distingues. Nommé, depuis peu, gentilhomme de la chambre, il se proposait de perfectionner son éducation par des voyages: il les commençait à Vienne. C'était déliuter par une préface bien intéressante dans le livre du monde, qu'il voulait, prétendaitil, lire page à page.

- — « ,le viens, me dit-il, de passer la soirée chez le prince Ita&umowski , mon parent. Sou palais est encore encombré de meubles, de draperies, de fleurs, reste de son éblouissante fête. En vérité, les ruines d'un bal sont aussi instructives à contempler que les ruines des monuments et des empires. »

Je lui parlai, à mon tour, de la rencontre que je venais de faire; et , le punch dissipant peu à peu mu mélancolie, nous nous mimes, dans notre

égoïsnicdc jeunes gens, à railler quelque peu les vieillards qui ont la prétention de marier les places de l'âge et les feux de l'amour, ,1e lui racontar celle aventure du comte de Maurepas, qui avait tant égayé Versailles à 1 époque de son dernier ministère.

Ainsi que le prince de Ligne, M. de Maurepas, à quatre-vingts ans, avait conservé ces habitudes de galanterie qui ne devraient être que le partage de la jeunesse. La belle et spirituelle marquise de *** était l'objet de ses tendresses octogénaires : importunée dune assiduité sans issue possible, elle résolut d'y mettre un terme. Le vieux soupirant était, un jour, auprès d'elle dans son boudoir, et recommençait la lamentable histoire de ses malheurs, causés par la rigueur de celle qu'il adorait. La marquise parait touchée; L'amant devient plus pressant: enfin arrive ïf! moment qui doit couronner son ardeur. - Vous le voulezdouc, lui dit la marquise de *"? Eli bien , au moins, allez fermer cette porte au verrou. ■ Le comte se leva, alla fermer la porte, non pas en dedans, mais en dehors, et s'esquiva à petit bruit, sans prendre autrement congé île sa maligne maîtresse.

UT

Tous deux nous applaudîmes beaucoup à ce dénouement.

J'attendais, le lendemain, l'envoi de deux chevaux hongrois qu'on m'avait assure êlre les meilleurs trotteurs de Vienne. Dédiront les essayer, je demandai à Z*" s'il pouvait venir, le lendemain matin au Prater avec moi. Il me le promit. Tout en jasant de chevaux trotteurs, dont aucuns en Kurope, je pense, n'égalent ceux qu'on attelle aux traîneaux de Moscou pour les courses d'hiver sur la Moscowa, le comte se mit au lit, se trouvant bien fatigué des mazurkas que, la veille, il avait du apprendre à quelques dam ci allemandes, qui substituaient avec assez de difficulté a la raideur du menuet germanique l'élasticité gracieuse de celle danse polonaise.

— « Buiiàuii donc, mon cher comte, je vais *ous laisser reposer, «teindre les lumières et remettre celle bougie a votre vulet-dc-eh ambre, dormez bien; mais, demain à di\ heures, soyez prêt.

i,c lendemain , a l'heure fixée, les chevaux que j'attendais, étaient attelés à mon cnrriekjj'étais à inidi à la porte de Z"* ; mais, lorsque je me présentai pour entrer:

— ■ TjC comte dort , me dit son domestique.

— « Comment, il dort à midi , quand il s'est couché avant minuit? Oh ! je vais le gronder de s» paresse.

J'entre aussitôt dans s;i chambre. Les rideaux étaient encore fermes.

— « Allons, allons, dis-jo, paresseux: la voiture vous attend, êtes-vous malade? n

Il s'éveille, se met sur son séant, et, portant la main à ses yeux, comme pour essuyer des larmes:

— "Ah! mon père, s'éciie-l-il. Hélas! pourquoi ai-je perdu mon père! »

— « Eh! mon cher comie, quel cauchemar avez-vous donc eu? Qu'a de commun la mémoire de votre père avec les chevaux que nous allons essayer?

— Hélas! mon ami, ce n'est point un rêve, mais uneaffreuse réalité : j'ai perdu deux millions cette nuit.

a Etes-vous fou, Z*"î vous voilà dans le

lit où je vous ai laissé hier: j'ai éteint les lumières en vousquittant. Etes-vous somnambule, ou dormeji-voua encore?

— « Non, mon ami; niais je me réveille d'un

sommeil que j'eusse voulu être mou dernier. S" et le comte B*" sont entrés dans celte chambre quand vous eu sortiez; ils ont rallumé les bougies que vous aviez éteintes : nous avons joué toute la nuit, et j'ai perdu deux millions de roubles pourlesquelsilsont mes billets: voyez plutôt.»

Je vais à la fenêtre, je tire les rideaux : la chambre étaitjonchée de cartes que l'on s'iitait procurées dans l'hôtel, et la ruine de ce malheureux jeune homme avait été consommée avantqu'ilfut grand jour.

— « Ah! ce jeu ne peut être qu'une plaisanterie de leur part, mon cher comte. Rassurez- vous: il n'est pas possible qu'ils persistent dans le dessein de dépouiller ainsi leur ami. II sont tous deux les miens; mais je cesserais de les compter pour tels, s'ils balançaient un moment à anéantir jusqu'au souvenir d'une si honteuse nuit. *

Je le quittai à ces mois pour me rendre chez S"**. J'employai tout ce que le raisonnement put me suggérer déplus persuasif, pour l'engager à se désister de ses prétentions, J'exposai les con* séquences fâcheuses qui pouvaient résulter pour lui, si un pareil fait venait à être connu de l'em-

percnr Alexandre. ,Ie nu lui dissimulai jms combien il «tait à craindre que, d'après l'antipathie que ce prince avait pour !e jeu, il ne voulût faire un exemple qui en prévint à l'avenir les déplorables effets, et qu'il ne le choisit justement, lui S*** pour que cet exemple fût plus frappant. Mais tout ce que je tentai pour le ramener à la raison et à des sentiments d'équité fut infructueux. Il tournait en dérision ce qu'il appelait mon pathos sentimental, et finit par me proposer de me gagner mon carrick et mes chevaux, pour que j'eusse, ajouta-t-il, à prêcher pour mon propre compte. Je le quittai indigné.

De chez le militaire, je me rendis chez le diplomate, que je trouvai beaucoup plus froid. Il me fît de longues phrases pour me prouver que rien n'était plus loyal, ni plus honorable que de réveiller à minuit un jeune homme de vingt-un ans pour lui gagner sa fortune en quelques heures.

— « Est-ce donc la peine de faire tout ce bruit pour la perte de quelques houmashltis(i), ajoutat-il, quand nous voyons ici tant de réclamants pour des trônes qu'une partie perdue vient de

[lj C'usl le nom russe ilrs papiers monnaie-.

leur enlever. Ils ou appellent aussi, mais pensez vous qu'on les écoute ? Vous avez dû voir un monsieur qui sortait de chez moi comme vous y entriez. Eh bien! c'est le marquis de B ri g no le. Celui-là est venu ici réclamer l'indépendance de Gênes. Ambassadeur de cette république expirante, voici la protestation énergique qu'd a adressée au Congrès; lisez-la. Malgré sa logique, M. de Me Hernie h l'a cconduit. On donne Gênes au Piémont, qui la gagne et la garde. Venise disparait, malgré son antique sagesse. Est-ce l'Adriatique qui l'engloutit? Non, c'est l'Autriche qui la gagne et la garde. Malte, ne demande au Congrès que des armes et son rocher; mais l'Angleterre l'a gagnée, lui dit-on, et la garde. La Prusse gagne la Saxe; la Suède, la Norvège; la Russie, la Pologne. L'Europe^est ici autour d'un grand tapis vert: on y joue des états : un coup de dés diplomatiques y rapporte cent mille, deux cents mille, un million de têtes (i). Pourquoi n'y gagnerais-jc pas quelques chiffons de papier quand le sort me favorise? »

(1) Ce mol de têtes fut consacré dans toutes les stipulations d'échanges, de morcellement de territoire ou du démctnlycmenl de royaume.

AU

— « Mais à votre ami, monsieur le comte! «

■ — ■ Ah 1 vous croyez peut-être qu'en fait de trônes même, on regarde à la parenté! Allez, allez; Figaro a, depuis longtemps, résolu le problème :

« Ce qui est bon à prendre est bon à garder. ■

Pouvait-on répondre à de semblables maximes, autrement que par le mépris? .le le quittai et je retournai chez Z"**, pour lui annoncer le peu de succès de mes tentatives.

— « J'en étais certain, me dit-il. Ah! la morsure d'un serpent est moins cruelle que l'ingratitude d'un ami. H n'est qu'un moyen avec de tels gens, et je l'emploierai.

Il avait repris tout son sang froid; il s'habilla et sortit pour se rendre chez le grand-chambellan Nariskin, dont il dépendait par sa charge de cour, et qu'il voulait, sans doute, prévenir de son désastre et de la justice qu'il comptait se faire rendre. Il m'empêcha de le suivre, et j'allai essayer seul mes chevaux, dont j'eusse désiré que la rapidité me fit échapper au souvenir pénible de ces dernières heures.

Oe pareils épisodes n'étaient pas rares en Russie

us

et en Pologne. La fatale passion, du jeu y était poussée à l'extrême. Elle était devenue une frénésie, un délire, et ne justifiait que trop cette sentence de madame Deshoulières :

• Od commence par être dupe , » On finit par être fripon. »

Tous les jours, dans la société, on rencontrait des victimes, qui prouvaient qu'en peu d'heures desfortunes entières pouvaient changer de maître.

Je me rappelle qu'après la mort du comte Potocki à Tulczim, ses enfants du premier lit furent mis en possession de son immense fortune. Deux d'entre eus, élevés à l'Université de Leîpsick, ne recevaient, du vivant de leur père, que quelques ducats par semaine pour leurs menus plaisirs. Une fois maîtres de cet héritage, ils donnèrent, tête baissée, dans tous les excès du jeu. L'aîné, le comte Scbesney, perdit en trois ans trente millions de florins, en jouant au pharaon contre ses intendants. Bien peu de temps après, son ami, M. de Fontenay, qui ne lavait pas quitté, dut emprunter cent louis pour le foire enterrer à Aix-la-Chapelle où il mourut.

Quelquefois aussi les chances de ce jeu effréné

présumaient les plus étonnantes révol niions : en voici un exemple. Le prince G*"*in, un des plus riehe» seigneurs rie la Russie, était engagé dans une partie où il perdait. Terres, domaines, paysans, rentes, palais, meubles, bijoux, lout était englouti. Il ne lui restait plus que sa voiture qui l'ntlendait à la porte : il la joue; en quelques eoups la voiture est perdue.

— « Mes chevaux, secric-t-il. >■

Une miuute après les chevaux avaient rejoint la voiture.

— ■ ,1e n'ai pas joué les harnais : mes harnais plaqués en argent, arrivés hier de Pétersbomg. -

On joue donc les harnais. Mais à ce moment, la chance tourne complètement et devient aussi favorable au prince qu'elle lui avait été fatale. En peu d'heures, il regagne non seulement les chevaux, la voiture, les bijoux, mats encore tout le surplus qu'il avait perdu si rapidement, et cela grâce aux harnais qui semblaient pour lui être attachésau cbardela fortune. Comment l'homme n'est-il pas brisé par le choc d'aussi terribles émo^ lions ÎG""in ne fut pas ingrat envers l'instrument de son bonheur. A Moscou , dans sou

magnifique pubis, j'ai vu lu bienheureux harnais accroché ù l'endroit le plus apparent, et protégé par une glace, comme une précieuse relique, comme un témoignage de la plus étrange vicissitude du jeu.

Pendant mon séjour en Russie, ce même prince G*"*in avnit été victime d'une adroite escroquerie dont il ne sut pas se tirer aussi heureusement. 11 était grand amateur de diamants et de pierres précieuses, et avait la prétention de s'y connaître. Un jour, dans les salons de jeu du club anglaisa Moscou, il avise un Italien au doigt duquel élincelait une bague ornée d'un diumantdela plus belle eau et d'une grosseur rare. Le prince s'approche du porteur d'un aussi magnifique bijou, et demande la permission de l'examiner.

— « Et vous aussi, mon prince, reprend l'Italien , vous y êtes pris : ce qui vous parait un diam.nnt n'est qu'un strass, il est vrai, de toute beauté. -

— " Non, jamais strass ne jeta des feux semblables : confiez-le moi donc pour quelques heures. Je désirerais le montrer au joaillier de l'empereur, et lui prouver à quel degré de perfection l'imitation est parvenue. «

L'Italien ne fait aucune difficulté de confier sa bague au prince. Celui-ci court aussitôt chez le joaillier, et lui demande quelle peut être la valeur de ce beau solitaire. Ijc marchand regardé, pèse, examine, et répond qu'il a rarement vu un diamant aussi partait.

— « Mais c'est un strass, s'écrie le prince tout joyeux. »

De nouveau le joaillier examine, retourne la pierre en tous sens, la pèse encore et affirme que c'est bien un diamant, un diamant de toute beauté, qui, dans le commerce, se vendrait au moins cent mille roubles; et que, quant à lui, si l'on voulaits'cn défaire, il le paierait de suite quatre-vingt mille. G***in se fait réitérer plusieurs fois l'assurance qui vient de lui être donnée, et retourne au salon de jeu. L'Italien, tranquillement assis devant un tapis vert, faisait une partie de piquet. Le prince lui remet sa bague et le prie de la lui vendre : notre joueur répond qu'il n'a nullement besoin d'argent, et que dans tous les cas sa bague n'a aucune valeur. G""in insiste : l'Italien refuse. Il ne tient, dit-il, à ce bijou , que par souvenir : il l'a reçu de sa mère,

il a promis de ne jamais s'en séparer. Alléché par l'espoir d'un grand bénéfice, le prince lui offre dix mille roubles, enfin trente mille. L'Italien est inexorable, tout en répétant que la pierre de sa bague n'est qu'un strass. Piqué au jeu, le Russe insiste de plus belle et va jusqu'à offrir cinquante mille roubles à l'obstiné propriétaire.

— « Vous l'exigez, mon prince, lui dit enfin celui-ci ; et vous tous , Messieurs, en s'adressant aux joueurs, vous m'êtes témoins que c'est le prince qui me force de lui vendre pour cinquante mille roubles une bague de strass. »

— Donnez, donnez, dit G"*"in impatient , je sais à quoi m'en tenir.

L'Italien retire la bague de son doigt, et la remet au prince qui, tout enchanté de son marché, lui donne en échange un bon de cinquante mille roubles sur son intendant. Une heure après la somme était comptée.

Le lendemain matin, G""in se rend de nouveau chez le joaillier de l'empereur, et lui annonce qu'il vient lui vendre le diamant de la veille.

— « Mais cette pierre n'est qu'un strass, ré-

pond le marchand; un fort beau, ma foi! C'est étonnant comme il ressemble au solitaire que vous m'avez montré Mer : même forme, même (aille. Un autre que vous, mon prince, y eût été trompé. »

G""in, consterné, reconnaît bientôt lui-même Iti terrible vérité : il avait été dupe d'un adroit fripon. Au moment du marché, l'Italien, par un tour habile de prestidigitation, avait substitué au diamant véritable une pierre fausse qui l'imitait à s'y méprendre. On le chercha dans toute la ville de Moscou : mais on apprit bientôt qu'il avait pris la fuite quelques heures après avoir touché le bon de cinquante mille roubles. Quant au prince, outre le chagrin d'avoir perdu line somme aussi forte, il eut encore celui de n'être plaint de personne: il avait voulu tromper un trompeur.

1,'aventurc de 7'" fit grand bruit à Vienne; lenormité delà somme perdue, le lieu, le temps, tout avait l'apparence d'un raffinement de combinaisons qu'on ne pouvait concilier avec l'âge des joueurs, puisque le plus vieux n'avait que vîngMrois ans. La suite ne confirma que trop ce

DlïtiZCd D, Cl

que j'avais prédit à S"*. Alexandre avait l'aversion la plus prononcée pour le jeu et les joueurs ; dès ce moment il lui retira toutes ses bontés; et, huit mois après à Paris, dans le cabinet même de l'empereur à l'Elysée-Bourbon, S'" me disait qu'il donnerait volontiers la moitié de sa fortune pour que cette affaire ne fût jamais arrivée, ou pour m'avoir écouté quand je lui conseillais de l'assoupir.

Z"* et le comte B"" se battirent à l'épée : Z"" blessa son adversaire, et on transigea pour une somme modique. Mais l'empereur Alexandre en conserva toujours le plus vif ressentiment. Quelques années après, le jeune comte, sachant bien qu'en Russie il ne suffit pas d'être quelqu'un, mais qu'il faut encore être quelque chose, écrivit à l'empereur pour lui demander d'être attaché à la légation de Florence; mais Alexandre lui fit répondre par un refus dans les termes suivants : « En faveur des services rendus à notre auguste mère par le comte Z*" voire père, j'excuse l'inconvenante présomption de votre demande."

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