CHAPITRE XIX
Bal masqué de la Redoute. — Le prince de Ligne et un domino.—Tableaux eo action.— Le pacha de Snrènes.— Rencontre de deux dames masquées. — Souvenir du prince de Talleyrand.
Sous la pénible impression de la scène du matin, j'avais passé une journée de réflexion et de tristesse. T,;l ruine si rapide de Z***, le sanftfroid de ses deux adversaires, les suites inévitables d'un pareil éclat, ne me disposaient nullement à prendre part aux joies quotidiennes du Congrès. L'arrivée d'Ypsilanti mit un terme à ces
Ut
sérieuses pensées: il venait me proposer de l'accompagner au bal masqué que la cour donnait dans la jietite salle des redoutes, et uni devait être précédé de quelques tableaux en action. Je m'en défendis : il insista vivement, et finit par m'entra tner.
Cette redoute ne différa que peu de toutes les précédentes : à cette époque il y en avait une environ chaque semaine. Apres quelques tours dans ces salons magnifiques, qui, connue de coutume, présentaient le tableau le plus complet et le plus animé du luxe et de la joie, nous nous rendîmes dans la salle où s'exécutaient les tableaux eu action. Au premier rang étaient déjà assis les souverains, les empereurs , les reines; derrière, se pressaient toutes les illustrations politiques du Congrès. Quelques instants après la toile se leva.
Le premier tableau représenté fut la Conversation espagnole: et le second la famille de Darius aux pieds ifAtexandi-e, d après la belle composition de Lebrun. Le comte de Schœnfeldt représentait Alexandre et la charmante Sophie Zîchy, S ta tira. Dans les traits, dans la démarche de l'un respirait cette fierté douce du vainqueur tempérée parla
bienveillance et la modestie d'un héros : la comtesse, plus belle encore nue dans le tableau de Lebrun . exprimait à la fois l'admiration et In douleur. Les plus jeunes et les plus charmantes personnes de la cour représentaient les filles de Darius, et les femmes de la suite de Statua. L'expression héroïque et touchante des principaux personnages, cette profusion de figures délicieuses, la vérité des pot.es, l'heureuse disposition des lumières, tout donnait à ce tableau un ensemble à la fois héroïque cl voluptueux. Des applaudissements unanimes éclatèrent dans la salle.
On représenta ensuite le Pacha de Surénes, spirituelle comédie de M. Etienne. Les principaux rôles étaient remplis par les comtesses Sophie Zichy et Marassi , les princesses Marie de Mettei nicb et Thérèse Estcrhazy , le comte de Walstein , le prince Antoine Radzivil , et quelques autres personnes des plus distinguées de la cour: cette jolie pièce, jouée avec l'habileté de comédiens consommés, fut vivement applaudie.
La foule se porta ensuite dans la salle de danse. Une des premières personnes que je vis en y en-
li ant fut le prince de Ligue. L'expression du bonheur brillait sur sa figure. Sa démarche avait retrouve toute sa vivacité gracieuse. Ce n'était plus le même homme qu'à notre entrevue nocturne delà veille. Sous son bras était une femme en domino bleu : à sa taille, au son de sa voix, à l'ensemble de ses manières, on comprenait sans peine quels avaient dû être sur le rempart le désappointement et le regret du prince.
Je passai doucement prés de lui :
— * Il parait, lui dis-je, que vous avez manqué de patience hier au soir. >■
— ■ Vous avez raison : il faut savoir attendre. C'est le grand art de la vie. "
Je m'éloignai : mais j'avais cru reconnaître dans la femme qui l'accompagnait madame A... P***, celte jeune et charmante Grecque dont la haute société de Vienne s'occupait tant alors. Un amour malheureux dont le prince de C" était le héros, avait intéressé à son sort la belle et sensible moitié des notabilités autrichiennes ; son extrême beauté lui avait aisément lait un parti parmi l'autre moitié des notabilités européennes. Son roman, qu'on se contait à l'oreille, était sim-
pie et attachant. Séduite à un âge bien tendre, âge où l'on ignore les conséquences si graves d'une faute; à peine amante elle était devenue mère. Bientôt son existence et son cœur avaient été brisés par l'abandon. Les consolateurs s'étaient présentés en foule ; maïs sans doute l'expérience lui avait appris qu'une première chute ne trou ve de l'indulgence qu'autant qu'elle ne se renouvelle pas. Il lui fallait cependant un protecteur : elle choisit judicieusement le prince de Ligne, dont t âge pouvait faire taire la médisance. Tout se borna, disait-on. à un commerce de lettres : celles de la jeune Grecque telles que les femmes de tous les pays et de toutes les conditions savent les écrire, et celles de l'illustre vieillard comme personne n'en écrivait plus alors. Ces dernières présentent le mélange charmant d'un sentiment plus vif peut-être que l'amitié, tempéré par la raison d'une affection paternelle.
Les quadrilles s'organisèrent promptement , contrairement à ce qui passait dans les bals d'apparat, où l'on ne dansait guère que la Polonaise- Quelques instants après j'aperçus de nouveau le prince de Ligne : il était seul. Je m'approchai de
— i Voyez, me dit-il, celle gentille bayadère qui figure près de nous dans ce quadrille. Ne croiriez-vous pas que c'est une des plus agaçantes jeunes filles de la redoute? Eh bicu ! à son troisième mot je l oi devinée : c'est le jeune Alfred, frère du comte de Yoyna. «
— " Comment, mon prince, un jeune homme?"
— « Eh ! oui , un garçon en fille. Qu'y aurait-il de surprenant à cela ? N'aï-je pas vu votre célèbre danseur Duport s'échappant de l'académie dansante de Paris sous les habits de femme, arriver à Vienne, descendre de sa voiture de poste chez la princesse -lean I.ichtenstein, y danser toute la soirée, toujours en femme, à la grande merveille de ce cercle d'admirateurs qui le lendemain fut l'applaudir au théâtre de la cour, où il dansait encore en femme dans son ballet d'Achille à Scyros? Allez, alleu, mon enfant, il y a eu des travestissements autre part qu'à la redoute; et, puisque vous voulez bien recueillir les bluettes poétiques échappées à mon printemps comme à mon automne, je vous ferai connaître demain un des péchés de ma jeunesse. C'est une bagatelle intitulée : le Roman d'une nuit. L'âge que j'avais alors peut seul me servir d excuse. -
lliiienicnsiLHequelques-u»es àeeet remarques spirituelles dont ses discours abondaient. Sans doute, le bonheur qu'il éprouvait alors les lui rendait plus faciles, en justifiant ses prétentions à plaire et les succès obtenus par lui en dépit de son âge. Au découragement de la veille avait succédé dans son cœur l'insouciante confiance de lu jeunesse : l'avenir ne lui apparaissait plus qu'à travers ce prisme qui cache la pâleur de la vie sons une teinte de rose.
— " Convenez-en, me disait-il, si c'est une folie de croire à l'éternelle durée de l'amour, ectie folie-là est la source du boulieur. Mais que d'hommes qui, ù vingt ans, ont tué le plaisir, et qui à cinquante le regrettent déjà! »
(I me parla ensuite du monde, de ce monde qu'il avait amèrement qualifié d'ingrat.
— u Je me féliciterai toujours, me dit-il, d'avoir assisté à cette scène unique du Congrès. Dans cette foule diverse, je regarde chaque individu comme une page du grand livre de la société. Croyez-moi bien: l'homme n'est pas aussi méchant qu'on nous le peint. Malheur aux moralistes misanthropes qui ne veulent en voir que le mauvais
colé. Ce sont des peintres qui n'étudieraient lu nature que pendant la nuit. »
Au milieu de cette foule bruyante où l'on se cherchait sans se voir, où l'on se heurtait sans se reconnaître, deux dames en domino s'approchèrent de moi et m'entraînèrent loin du prince. L'une d'elles me prit par la main.
— ■ Pourquoi donc, me dit-elle, nous avoir quittées si brusquement?»
Cette voix, qu'on ne prenait pas la peine de déguiser, m était entièrement inconnue.
— u Quand on adresse des vers aux dames, poursuivit mon interlocutrice, il ne faut pas leur liiirc foire trois cents lieues pour en remercier l'auteur. »
— « Mais, beau masque, Vienne est à trois cents lieues de Paris, de Pétersbourg et de Kaples, où parfois j'ai malheureusement adressé quelques vers aux dames. Expliquez- vous donc plus clairement, beau masque, sans quoi je serai longtemps à voyager après mon héroïne inconnue. "
— « Eh bien! supposons que ce soit à Péiersbourg, et q m: Lafont les ait mis en musique. »
— " Alors je ne serais pas assez vain pour que
mon amour- propre s élevât jusqu'à la source des remercie uients. »
— « Pourquoi pas, si les louantes ont fait plaisir ? -
— « Oui , ajouta l'autre dame, qui n'avait pas encore parlé ; si la preuve du plaisir est le remerciement qu'on en fait. »
On a dit avec raison que souvent toute une vie s'accomplissait dans un instant. J'avais reconnu tout de suite cette voix que j'avais entendue une seule fois. Ce rève si brillant et si bizarre, je le voyais donc encore se reproduire avec toute son illusion! Je ne savais que répondre à ces questions qui m'étaient adressées : la liberté même de paroles que le masque autorise semblait ajouter à ma contusion. Je n'eusse pu que murmurer avec Moncrif :
Ces mots sortis d'une bouche divine Ne m'ont causé que trouble et qu'embarras. C'est trop oser , si mon cœur le devine , C'est cire ingrat , s'il ne devine pas.
— "Quoi! vous ne répondez rien , me dit la même voix. «
— a L'oiseau timide, beau uiasquc , peut bien chauler au lever du soleil; l'aigle seul en ose regarder fixement les rayons. >
Je cherchais alors à attirer ces deux dames hors de la foule, pour avoir plus de liberté dans un entretien d'où le sort de ma vie sans doute allait dépendre; mais le grand-chambellan Nariskin s'approcha de nous, reconnut mes interlocutrices, prit leur bras et les entraîna loin de moi. .le n'eus plus de doute alors : j'avais revu l'ange d'un songe, dont le réveil n'aura plus lieu mainnant que dans le ciel.
,l 'étais resté à nia place comme étourdi de cette apparition. Je voulus me précipiter sur les pas de ces deux dominos; je me mis à parcourir la salle comme un insensé. Mon regard était fixe et ne voyait plus. Cette musique, tour à tour bruyante ou tendre, je ne l'écoutais que comme un vain son : le son que je cherchais, c'était celui des paroles magiques qui m'avaient si profondément remué le cœur. Mais je fis de vains efforts pour retrouver ces dames, et renouer la conversation. I,a foule nous avait séparés à jamais.
Dans une des salles écartées je trouvai le prince
lui
Giriati eu conférence li és animée avec une dame déguisée en Bohémienne qui aussitôt se fit connaître. C'était la comtesse Z***ka , notre voisine au Jaeger-zeil.
— « Je veux vous enrôler dans un complot, me dit-elle: il s'agit d'une malice assez compliquée, suite d'une intrigue née à ce bal, et qui se prolonge depuis quelques semaines. Le sujet que j'ai l'intention de tourmenter un peu, en vaut bien la peine. Tout sera bientôt prêt avec lui. Il faut de notre coté disposer notre plan d'attaque : je compte sur vous. »
Une malice à faire, une intrigue à connaître, une conspiration sous les ordres d'une jolie femme, il n'en faut pas tant pour attirer des complices ; je m'enrôlai donc. La comtesse nous quitta en riant.
Fatigué du bourdonnement des conversations, du bruit de la musique, de la monotonie enivrante de la valse, j'aperçus mon ami, M. Achille Rouen , qui se reposait seul sur un banc , et pa-r raissait assez ennuyé du bal. Je lui demandai s'il n'avait pas vu les deux dominos que je désirais si impntiemment retrouver.
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— » Si ce sont ceux, nie dit-ii, qu'accom gagnait le grand-chambellan Nariskin (je les reconnus à la description qu'il m'en fit), ils ont quitté le bal depuis un quart -d'heure.
Dès lors, tout l'enchantement de la soirée sembla s'Être évanoui pour moi. Dans notre entretien sur le Congrès et les nouvelles du jour, le nom de M. dcTalleyrand vint naturellement se placer. C'était un de ceux qu'on prononçait le plus (souvent alors dans les hautes et difficiles questions politiques du moment. Le diplomate français y apportait, on lésait, la double autorité de su position et de sou expérience. Achille Rouen qui le voyait tous les jours , lui était sincèrement attaché.
— * Il est impossible, me disait-il, de connaître à fond M. de Talleyrand sans l'aimer. Tous ceux qui l'ont approché le jugent sans doute comme moi. C'est un mélange indéfinissable de simplicité et d'élévation , de giàce et de raison , de critique et d'urhanilé. Près de lui ou apprend, sans s'en douter, l'histoire et la politique de tous les temps, et mille anecdotes sur toutes les cours : nvec lui on parcourt une galerie aussi variée,
aussi instructive en événements qu'en portraits.
— * Et cependant, mon cher Achille, combien ne l'a-t-on pas déchiré! Faut-ildônc que lo médiocrité fosse payer si cher ses succès au talent. Ceux-là, en vérité, sont heureux dont le mérite modeste n'éveille pas l'envie.
— « L'histoire dira autant de bien de M. de Talleyrand que ses contemporains en ont dit de mal. Lorsque, dans une longue et difficile carrière, un homme d'état a conservé un grand nombre d'amis fidèles, et qu'il ne compte que peu d'ennemis, il faut bien lui reconnaître une conduite sage et modérée, un caractère honorable, une profonde habileté. Mais, chez le prince, le cœur vaut encore mieux que le mérite. 11 y a peu de temps, M. de R*** vint lui emprunter vingt mille francs : M. de Talleyrand les lui prêta; un mois après, on apprit que, par suite d'affaires fâcheuses, M. de It*** s'était brûlé la cervelle.
— " Que je suis heureux du nu pas l'avoir refusé, dit aussitôt le prince! »
Un tel mot peint l'homme.
« Mais à propos, quelle est donc cette circonstance qu'il a rappelée dernièrement chez lui, et
qui, nous dit-il , eût pu influer sur toute votre destinée? -
— - Ce souvenir, mon cher Achille, ne se présente jamais à ma pensée sans que j'éprouve le regret d'avoir laissé échapper une de ces occasions rares qui s'offrent parfois dans la jeunesse. Tout dépend d'un moment pour se créer une carrière, se faire un ami ou même une amie. C'est ce dieu dcl'à-propos qu'il faut savoir saisir quand il se présente: nos regrets ne l'attendrissent plus quand on a négligé le caprice de sa faveur. Dans ce labyrinthe du monde, le chemin qu'on suit, la pente qui nous entraine, l'issue qu'on trouve, le but où ' Ton arrive sont subordonnés à un nombre infini de petites causes : notre prévoyance et notre volonté y sont souvent pour beaucoup, quelquefois pour rien. Le trait que vous désirez connaître en est la preuve ; le voici :
Depuis deux mois j'habitais le Itaincy. M. Ouvrard, alors à l'apogée de sa fortune, m'avait permis de disposer d'un appartement dans le pavillon de la pompe à feu. J'avais dix-sept ans; vous connaissez les circonstances qui m'avaient mis en rapport, à un âge si tendre, avec toute la nouvelle Fiance d'alors.
M. Dancucourt donnait dans la chaumière russe du parc, à la suite d'une chasse, un dîner d'apparat où l'on devait célébrai* sa nomination de capitaine-général des chasses. Les convives étaient MM. de Talleyrand, Destillieres, de Mon- Iron, Ouvrard, l'amiral Bruix, les généraux Lanncs et Berthier, sans autre femme que madame Grandi, i]ui depuis épousa le prince de Talleyrand, Malgré tant d'éléments d'intérêt et une telle réunion de gens d'esprit, la conversatiou languissait : afin de la ranimer, Ouvrard me demanda comment j'avais fait, la veille, pour retourner à Paris : mon cheval s'était blessé à la chasse, et, par une coïncidence bizarre, il n'était resté dans l'écurie aucun autre cheval, ni de selle ni de trait.
— u Par un moyen assez simple, lui répond isje, et que vous allez connaître. Quand je descendis de la pompe aux écuries, hors mon cheval à moitié fourbu, je n'en trouvai pas un seul dont je pusse disposer. Cependant, je devais être à trois heures à Paris : madame Hécamier, ce guide de mon enfance, cette providence de ma jeunesse, devait s'y trouver, et jetais impatient de
lui montrer un enfant fuit homme par un baptême de joies, Je chasses, de plaisirs, par le contact enfin d'hommes qui ont 'tant grandi depuis. Quand on ne peut se faire ni traîner ni porter, il est assez naturel de marcher : je pris donc le parti de m'en aller à pied.
La chaleur était accablante : tant bien que mal, je me trouvai, vers midi, au milieu de la plaine entre Bondy et Pantin. Harassé de fatigue et tourmenté par un appétit que la route n'avait pas peu aiguisé, je m'arrêtai dans un moulin voisin de la grande route, et m'y fis servir à déjeûner. Ce premier besoin satisfait, je songeai au second, et je demandai au meunier s'il ne pouvait pas me procurer un cheval.
« J'ai le mien , me répondit-il; pour un écu de six livres il est à votre service. Il vous portera commodément; et demain en allant à Paris je le reprendrai chez vous. «
- On amène le coursier: il était delà taille d'un âne, servait au même usage, et n'avait pour tout équipement qu'un bat.
— « Comment ferai- je pour monter là-dessus, dis-jeau meunier? N'avez-vousdonc pas une selle?
Eb! mais j'en aperçois une pendue à la muraille.
— b Oh! ma selle, Monsieur, ma
belle selle anglaise elle est neuve,
celle-là , et je ne la loue pas.
Je lé prie, j'insiste; mais il était têtu, le meunier, il ne se mutait à aucune de mes raisons. Je songeais, moi,àla mine que j'allais foire en traversant Paris, perché sur cet ignoble bât qui n'avait jamais charrié que de la farine ou du fumier.
Cependant avec le cheval il me fallait la selle.
« Voyons,Messieurs,dis-jeen m'adressant aux convives, comment vous y seriez-vous pris pour vaincre l'opiniâtreté du meunier? Vous, Ouvrard, qui, par des ressources qu'on admire, savez, sustenter notre gloire militaire ; vous , Daiieucourt , qui, en dépit de toutes les ruses d'un renard , remettez sur la voie dix meutes fourvoyées ; vous, M. l'amiral, qui brave/, la tempête comme le canon ennemi; vous, MM. Berthier et Tonnes, qui, en Italie , en Egypte , vous êtes montrés les Parmenionsdu nouvel Alexandre; vous, M. le ministre des affaires étrangères, me tournant vers M. de Tallcyrand, vous si profond observateur
des personnes et des choses : qu'eussiez-vous fait pour obtenir cette selle qu'on ne voulait céder à
aucun prix? Vous riez, Messieurs;
mais rire n'est pas répondre. Eh bien! voici votre maître à tous, dis -je eu montrant madame Grandt : son sourire me prouve qu'elle a déjà deviné le moyen. Je m'adressai à In meunière: avec quelques cajoleries, je l'intéressai à ma détresse. La selle neuve, le cheval , et, si je l'eusse voulu , le moulin , furent bientôt à ma disposition , tant est puissante, sous le chaume comme dans les palais, l'influence de la volonté féminine!
J'avais à peine achevé cette folle boutade, mon cher Achille, qu'on y applaudit en buvant à ma santé et au résultat de ma négociation. Enhardi, ainsi que tous les enfants donton tolère le babil, je me mis à jaser à tort et à travers. Or, chaque saillie obtenait l'approbation de madame Grandi : et M. de Talleyrand, qui en était alors fort épris, parce qu'elle possédait, sclou lui, ce qui doit compléter une femme: la peau douce, l'haleine douce et l'humeur douce, M. de Talleyrand, dis-je, les trou vaitéftaleinentàsongré.Lcsautresconvivcs limitaient, trouvant plus aisé de suivre l'opinion
d'un homme spirituel, que de prendre la j>cinc de s'en foire une.
En sortant de table, M. deTnllcyrand m'attira dans un coin du salon, et causa longtemps avec moi. Il parut prendre plaisir au récit de mes voyages, en Suède et en Danemark. Le tableau du bombardement de Copenhague auquel j'avais assisté l'intéressa : mes observations sur ces divers pays, sur l'émigration et les émigrés à Hambourg, lui parurent justes. 11 me le témoigna et me dit :
— <■ Venez inc voir demain à Paris : je vous attendrai. Mais vous êtes bien jeune, peut-être oublierez-vous? promettez-moi de n'y pas manquer. »
En me disant ces mots, il me pressait les mains delà manière la plus affectueuse. Madame Grandi, qui s'était rapprochée de nous, joignit ses instances aux siennes. Je promis : j'aurais dû tenir; car c'était un de ces à-propos qui fondent souvent toute une destina, et que le grand Frédéric nommait sa majesté le hasard.
Mais, mon cher Achille, le bonheur est une houle après laquelle nous courons sans cesse,
et que nous poussons du pied dès que nous l'avons atteinte. Le lendemain je ne fus pas à ce rendez-vous de M. de Talleyrand. Cette malheureuse timidité qui paralyse trop souvent la jeunesse avait repris le dessus, .(e n'ose pas dire que je redoutais aussiles suites de cette bienveillance. Que pouvait-on m'offrir, me detnandai-je, en échange de cette succession de bonheur, de délire dont se composait ma vie. .le craignais la fin d'un réve dont mon insouciiiuce cherchait à prolonger la. durée. Et cependant le contact, l'affection d'un tel homme, son influence, eussent donné une autre direction à mes idées, à ma carrière, m'eussent enfin créé une autre existence. Oui, mon ami, j'avais rencontré sur ma route le dieu de l'à-propos : je n'ai pas su le saisir; j'appris trop tard que sa laveur a des ailes comme le plaisir.
„ Ah! je ne m'étonne pas, ine dit Rouen ,
que le prince qui n'oublie rien, se soit souvenu de cette circonstance.
„ Depuis lors, j'y ai souvent réfléchi, et j'ai
toujours regretté de n'avoir pas fait connaître à M. de Tallcyrand les motifs qui m'ont fait perdre alors un patronage que tant d'autres ambitionnaient. »