SOI
— " Vraiment, votre récit me rappelle ce que dernièrement à Itome on me racontait du banquier Torlonia : sa haute fortune est encore une conséquence de ces inspirations qui entraînent la destinée d'un homme.'
■i Torlonia , né dans une condition obscure, débuta par un petit trafic de bijouterie entre Paris et Rome. Devenu par suite une espèce de banquier, une circonstance inespérée le mit en relation assci particulière avec le cardinal Cbiaramonti. Lors de la mort de Pie VI, le conclave pour l'élection du nouveau pape dut se tenir à Venise. Foute d'argent, Cb.iaram.onti ne pouvait s'y rendre. Torlonia lui avança à tout hasard quelques centaines déçus. Le cardinal s'en servit pour gagner Venise, où, dans l'église de Sa int-Gc orges, il fut élu pape sous le nom de Pie VII. Eu reconnaissance de ce service, le souverain pontife le nomma banquier de la cour, marquis, puis enfin duc. Aujourd'hui, grâces à ce prêt , Torlonia est un des plus riches capitalistes de l'Europe. »
Auxderniersmolsdeceite conversation philosophique, Ypsilanti, Tcttenborn, et quelques autres
amîs vinrent nous avertir qu'on nous attendait au souper. Nous les suivîmes dans cette salle du Banquet, où tous les convives eussent pu facilement nous fournir quelques heureux épisodes pour ajouter à l'article à-propm dans le dictionnaire de la fortune.
Pendant le souper, on s'entretînt encore de M. de Talleyrand et de la haute influence que «on caractère lui avait conquise dans les délibérations du Congrès. On parla de cette discrétion impénétrable qu'il proclamait l'âme des négociations diplomatiques, et qu'il avait inspirée à toutes, les personnes qu'il employait. A cette occasion on cita la réponse que M. D" avait faite dernièrement dans une réunion où il était question de M. de Talleyrand et des particularités de sa vie.
M. D**, attaché au prince depuis vingt ans, ne l'avait jamais quitté et l'avait suivi au Congrès. On supposait que cette intimité l'avait mis à même de connaître une foule de circonstances et sur le ministre et sur les événements auxquels il avait été mêlé. Presse de questions, à toutes il répondait qu'il ne savait rien. Les questionneurs ppvaissaient incrédules, et insistaient davantage.
sus
— «Eli bien ! dit enfin M. D**, je vais vous apprendre sur M. de Tallcyrand une particularité inconnue. Depuis Louis XV, il est le seul homme en Europe qui sache, d'un seul coup du revers de son couteau, ouvrir un œuf à la coque. Voilà tout ce que je sais de particulier sur son compte. »
On comprit sa discrétion : les interrogations
On rapporta encore quelques-uns de ces mots si précis, si énergiques de M. de Tallcyrand, qui ont survécu aux événements qui les avaient inspirés. Le prince de Iteuss s'approcha de notre table, dit quelques paroles à M. Rouen et nous quitta.
— " C'est son père, le prince régnant, nous dit un des convives, qui au temps du Directoire commença ainsi unedépècheofncielle: «le prince deïteuss reconnaît la république française." M.de Talleyrand qui, en sa qualité de ministre des affaires étrangères, devait lui répondre, mit en tète de la sienne: ■■■ La république française est très flattée de faire connaissance avec le prince de lteuss. »
soi
En quittant ces amis, je ne pouvais me défendre d'un sentiment vague de regret que faisait naître en moi le souvenir démon aventure du Raincy. Je songeais à celte occasion que m'avait offerte M. de Tallcyraud, et que mon imprévoyance avait dédaignée. Mais bientôt, chassant cette importune mélancolie, je me rappelai que, depuis lors, le hasard m'avait aussi départi quelques jours heureux ou brillants. Apres avoir remonté vers Je passé, je redescendis vers le présent avec ses joies, ses amitiés, tout son bonheur enfin: puisse la providence, me disais- je, ne «accorder qu'une grâce, de continuer longtemps ces tableaux de mon printemps, dont la mémoire aujourd'hui plait tant à mon automne.