CHAPITRE V
iléunion chez M. Je Talleyrand. —Son altitude au Congrès. — Le due de Dalberg. — Le doc de Richelieu. — Madame Edmond de Périgord. — M. Pozzo di Borgo. — Parallèle entre le prince de Ligne et M. de Tolleïrand. Le concert monstre.
Depuis mon arrivée à Vienne, tout entier nus joies, aux épanchements de l'amitié, je n'avais pu faire qu'une visite d'égards aux membres de la légation française. .le n'en avais vu aucun dans l'intimité, bien que plusieurs de mes amis , MM.BoigncdcFaye et Achille Roueneiureautres,
y fussent attachés. Je regrettais beaucoup de n'avoir pu me présenter aux réunions de M. de Tallcyrand, lorsque, avec cette urbanité exquise qu'on lui connaît, il voulut bien me prévenir et m envoyer une invitation à dîner. Je m'y rendis, impatient de me rapprocher d'un homme que je n'avais pas vu depuis ma première jeunesse, et qui avait été si mêlé au mouvement de notre siècle. C'est dans la vie un événement mémorable que d'être admis à voir de près un des acteurs qui ont occupe la scène du monde. C'est là une impression qui ne se perd qu'avec l'existence ou la mémoire.
Arrivé de bonne heure à l'hôtel de l'Ambassade, des appartements de M. Rouen je me rendis au salon de réception. Il n'y avait encore que M. de Talleyrand, le duc deDalherg, et la comtesse Edmond de Périgord, que j'avais déjà rencontrée chez madame de Fuchs. Le prince me reçut avec cette grâce affable qui était chez lui comme une seconde nature, et, me prenant par la main, avec une bienveillance qui me reportait à une autre époque : « M faut donc que j'arrive à Vienne, et que je vous en prie, Monsieur, pour
que vous veu illiez eufin vous rendre chez moi ? » Je ne sais si je m'abusais, mais, dans ce moment, il me parut démentir l'axiome qu'on lui a si longtemps attribué : <jue la parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée. Puis, sans atten-. dre ma réponse, qu'à mon embarras il jugea no pas devoir être prompte, il me présenta au due de Dalberg, en. accompagnant cette présentation de quelques mots gracieux et flatteurs.
Depuis 1 806 , je n'avais pas vu M. de Talleyraod; je retrouvai en lui cette finesse spirituelle du regard, ce calme imperturbable, dans les traits, ce maintien d'homme supérieur qui me le faisaient considérer, avec l'Europe de Vienne, comme le premier diplomate de tous les temps: c'était aussi le même organe grave et profond, les mêmes manières aisées et naturelles, le même usage du grand mondç, reflet d'une société qui n'était plus , et dont on voyait en lui un des derniers représentants. Dans ce salon , devant un tel homme, on ne pouvait se défendre d'une impression irrésistible de timidité et d'appréhension. Je cherchais des yeux mes amis, MM. Rouen et Itoigne de paye: leur présence, leur appui nu>
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rassuraient, quand je songeais que je comparaissais devant ce tribunal spirituel, dont une circonstance de tua jeunesse ne contribuait pas peu à me faire redouter l'opinion.
Leloge des plénipotentiaires français au Congrès est déjà dans leurs noms : mais M. de Talleyrand particulièrement semblait encore dominer cette illustre assemblée par le charme de son esprit et l'ascendant de son génie. Toujours le mime, il traitait la diplomatie comme il le taisait jadis dans ses salons de Paris ou de Ncuilly, à la suite d'une bataille gagnée. Cependant le rôle de la France n'était pas moins difficile alors par les circonstances du dehors que par les embarras de l'intérieur. Enveloppée d'une foule d'entraves, suite inévitable d'une organisation nouvelle, et du peu d'harmonie qu'elle entraine, elle ne pouvait montrer des dispositions viriles. On n'ignorait point qu'elles n'étaient pas plus dans le pouvoir que dans le vouloir de son gouvernement. Les grandes puissances , arbitres du Congrès, procédaient avec un accord dont les fastes diplomatiques n'offraient pas encore d'exemple. Il semblait que rien n'en pût rompre ni détacher un
seul anneau. I,es représentants de la France devaient donc suppléer, par les ressources de leur génie ou par des talents de premier ordre, aux obstacles nue leur opposait une quadruplcalliancc qui pesait sur les délibérations de tout le poids de son importance actuelle et de son union.
Cette force, qu'il ne pouvait trouver dans son gouvernement, M. de Talleyrand la trouva en lui-même: car, on peut le dire, c'est en lui que l'ambassade française sembla se personnifier au Congrès, quels que fussent le mérite de ses collègues et la considération attachée à leurs personues. Avec celte merveilleuse intelligence des événements, qui était le don particulier de son esprit, et qui paraissait les prévoir et les dominer, il sut bientôt reprendre la place qui appartenait à la Fiance. Introduit dans le comité dirigeant, composé des quatre grandes puissances, il en changea complètement les idées et la tendance, a Je vous apporte plus que vous n'avez , leur dit-il ; je vous apporte l'idée du droit. » Il divisa ces puissances jusqu'alors si unies: il fit sentir le danger de laisser la Russie, démesurément agrandie, peser sur le reste de l'Europe ,
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et la nécessité de la refouler vers le Nord. Celle conviction, il sut la faire partager à l'Angleterre et à l'Autriche. Aussi, l'empereur Alexandre qui, sous l'influence et dans le salon de M. de Talleyrand, avait, six mois auparavant, décidé la restauration de la maison de Bourbon, voyait-il avec dépit ses projets arrêtés par le représentant d'un état qui lui devait son existence. Dans son humeur, il disait souvent : « Talleyrand fait ici le ministre de T,ouis XIV. »
Loin de moi la prétention d'énumérer les travaux du prince de Talleyrand au Congrès de Vienne, et les actes importants auxquels il prit part , encore moins de tracer un portrait de cet homme célèbre. Outre que cctle tâche exigerait des développements infinis, M. de Talleyrand appartient désormais à l'histoire : seule, dans son inflexible vérité, clic pourra décrire et faire connaître un des personnages les plus historiques des temps modernes. Mais, témoin à cette époquedifficile de ses efforts souvent heureux pour re-. hausser et réhabiliter la nation qu'il représentait, je ne puis résister au désir de retracer la vive impression produite par son calme, son attitude et sa personne tout entière.
On l'a dit, et on a dit vrai, jamais le prince de Tallcyrand ne parut plus grand qu'au moment où la France était abattue par les désastres de i8i4- Je l'avais vu, huit ans auparavant, ministre de l'empire Français, alors tout puissant, et dictant des lois à l'Europe. A Vienne, plénipotentiaire d'un peuple vaincu, il était toujours le même homme, aussi sûr de son pouvoir. C'était la même dignité noble, peut-être avec une nuance de fierté de plus, le même aplomb qui convenait au représentant d'une nation vaincue, mais nécessaire au maintien de l'équilibre européen, et pouvant puiser de nouvelles forces dans le sentiment même de sa défaite. Sa contenance seule, en un mot, était l'expression la plus éloquente de la grandeur de noire patrie. En voyant ce regard que la mauvaise fortune n'avait pas troublé, cette impassibilité que rien ne déconcertait, on sentait que cet homme avait derrière lui encore une nation forte et puissante.
De même que sa haute renommée et l'autorité attachée à son nom, à son expérience, dominaient dans les délibérations la politique européenne, de même, dans son intérieur, dans son
salon, ses manières de grand seigneur, son urbanité , imprimaient à ses réunions un caractère de gravité tout-à-fait en harmonie avec son rôle diplomatique. Il avait conservé à Vienne ses habitudes de Paris et du siècle passé. Tous les jours, au moment de sa toilette, il recevait ses visites; et là, pendant que son valet de chambre le coiffait, souvent, en forme de causerie, s'établissait la discussion la plus sérieuse. Dans son salon, je l'ai vu , maintes fois, assis sur son canapé, près de la belle comtesse Edmond de Périgord, et entouré de toutes les sommités diplomatiques, de tous ces ministres des puissances victorieuses, qui debout, s'entretenaient avec lui , l'écoutaient comme des écoliers écoutent les leçons du maître. Dans notre siècle, M. de Talleyrand est peut-être le seul homme qui ait constamment obtenu un tel triomphe.
M. le duc de Dalbcrg était digne de figurer auprès du prince de Talleyrand. Issu d'une des plus anciennes et des plus nobles familles de l'Allemagne, il avait, au 3i mars, contribué puissamment à cette résolution qui ramena sur le trône la maison de Bourbon : mais en même
temps, il s'était prononcé pour l'adoption de mesures constitutionnelles propres à rassurer les opinions et à rallier la Fraiice. Associé aux vceux de M. de Tallcyrand lors de la restauration , la même union les rapprochait encore au Congrès. Tous deux avaient à cœur de faire remonter la France au rang que ses malheurs lui avaient enlevé.
M. de Talleyrand, avant de se rendre à Vienne, avait rédigé lui-même ses instructions : on assure qu'il s'y conforma fidèlement, et que les phases diverses qu'eurent à subir les négociations avaient été prévues et indiquées par lui avec une merveilleuse sagacité. Ce qu'on ignore généralement, c'est qu'il existait deux correspondances adressées à Palis par les plénipotentiaires français: l'une, rédigée par M. (le la Bcsnadièrc, et exclusivement anecdotique , était envoyée au Roi Louis XVIII. M. de Talleyrand y semait de ces saillies originales et piquantes, de ces remarques fines et profondes qui le caractérisaient. L'autre, exclusivement politique, rédigée principalement par M. le duc de Dalberg , arrivait directement au ministère des affaires étrangères.
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Peu de personnes avaient été invitées à diner, ce jour là, chez M. de Talleyrand. C'était une occasion pour moi de mieux voir, de mieux entendre, chaque personnage d'un tel tableau pouvant être étudié séparément avec avantage.
Outre la plupart des membres de la légation française, le comte Razumowaki, le général Pozzo di Borgo et le duc de Richelieu étaient les seuls étrangers. Eu quittant le duc à Odessa, où j'avais passé quelques mois près de lui en 181a, je l'avais laissé dans une situation des plus fâcheuses pour un gouverneur-général. La peste ravageait ses provinces de Chcrson et de Tauride, et ce n'était pas pour lui un médiocre souci que de se débarrasser d'une aussi importune visite. Dans cette cruelle circonstance, il avait déployé le plus admirable courage. Mes questions furent aussi rapides que le plaisir de le revoir éuùt vif. J 'étais pliicé entre lui et M. de la Bcsnardicre, et nous revînmes, avec un intérêt extrême, sur ce lemps de nos dangers passés; nous parlâmes des ravages du fléau, comme des matelots échappés au naufrage auraient parlé des écueils contre lesquels leur navire eût pu venir se briser.
Tous ceux qui ont connu le duc de Richelieu savent combien pouvait être siacère rattachement rju'il inspirait. Peu d'hommes, dans leur carrière publique, ont déployé un plus noble caractère, et, dans les emplois éminents, un plus austère désintéressement. L'estime de tous les partis l'en a récompensé.
C'est à lui que la Russie doit, dans la création d'Odessa, une de ses places commerciales les plus précieuses. Jusque là, il n'avait été connu que par sa vie militaire. Envoyé sur les bords de la Mer Noire par l'empereur Alexandre, qui avait compris toute l'importance de celle fondation, il déploya, dans cette nouvelle sphère d'activité, les plus grands talents pour l'administration. En peu d'années, à la place d'une rade sans vie et sans commerce et de quelques maisons sans habitants , s'ouvrit un port facile et commode, s'éleva une ville riche et élégante. La loyauté de son caractère contribua à fixer autour de lui les négociants et les colons. Malgré la peste et la suspension de tout commerce, Odessa, sous cette administration ferme et éclairée, loin de déchoir, s'était accrue tous les jours. Aujour-
d'hui c'est un des points 1rs plus importants de l'Orient.
Depuis lors, M. xle Richelieu a passé du gouvernement de la Tau ri de à celui de son pays, longtemps il avait résiste avant de se charger d'un fardeau qu'il croyait au - dessus de ses forces, et n'avait cédé qu'aux vives instances de l'empereur Alexandre. Obligé de souscrire les désastreux traités de 181 5, il en supportai!, avec une patriotique douleur, les odieuses conséquences. On sait quels fureut ses efforts au cougrès d'Aix-la-Chapelle, et les heureux résultats dont ils ont été couronnés. L'histoire dira s'il avait suffisamment la connaissance des hommes et des lieux qu'il venait gouverner ; mais elle lui saura toujours gré de ses hautes vertus et de son sincère patriotisme.
La conversation devint générale et suivît la direction que devaient lui donner les personnages, intéressants à tant de titres, qui y prenaient part. M, Pozzo di Borgo, que je voyais pour la première fois, ute parut réunifia finesse, la vivacité d'esprit et l'imagination des gens de sou pays. Depuis le commencement de sa car-