‹ Fêtes et souvenirs du Congrès de Vienne tableaux des salons par le comte A. de La GardeChapitre 8 sur 39 · L.i 1 1 !:.■ Ci · texte numérisé non relu

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rière, ennemi déclare de Bonaparte, il n'avait jamais dissimulé la joie qu'il éprouvait de sa chute. Il énuméra en quelques mots toutes les causes qui avaient dû immanquablement précipiter cette grande catastrophe.

Alors simple général d'infanterie au service de Russie, M. Pozzo di Borgo suivait avec persévérance cette ligne de conduite qui l'a amené plus tard à peser d'un si grand poids dans la balance des destinées européennes. Né en Corse, député de cette île à l'assemblée législative, il y manifesta des opinions ardentes, que déjà il avait montrées dans son pays. C'est lui qui, au mois de juillet 1 792 , détermina l'assemblée à déclarer la guerre à l'empereur d'Allemagne. Après la révolution du 10 août, son nom se trouva inscrit sur les papiers de Louis XVI. Un autre député de la Corse, l'un des commissaires chargés de visiter ces papiers, lui fit connaître, dit-on , le danger qu'il pouvait courir et le détermina à s'éloigner. De retour en Corse, il changea de drapeau. Résolu à seconder les projets d'indépendance de l'île, il se jeta dans le parti de Paoli; et, en 1793, la

Convention lui enjoignit, ainsi qu'au général , de paraître à sa barre pour y rendre compte de sa conduite. Ni l'un ai l'autre n'y parut- l'armée anglaise occupa l'ilc, et M. Pozzo di Borgofnt nommé président du conseil d'état sous Elliot, élevé à la dignité de vice-roi. Toutefois, pendant le cours de ses fonctions, tant de plaintes s'élevèrent contre lui, qu'Etliot l'engagea à se retirer sur la demande de Paoli lui-même, effrayé du nombre des ennemis de son protégé. M. Pozzo partit alors pour Londres, où le gouvernement l'employa dans la partie secrète de la diplomatie. De l'aveu du cabinet anglais, il passa, par la protection du prince Czartorinski , au service de Russie. Aussi heureux sur les champs de bataille que dans les fonctions politiques, il avança rapidement, et, à la journée de Leipsick, il se trouvait, en qualité de général-major, sous les ordres d'un autreFrançais aujourd'hui roi de Suède. C'est lui qui , en 1 8 r 4 T décida la marche des alliés sur Paris, et qui, dans leur conseil, leva toute incertitude à cet égard. On connaît les hautes dignités dont il a été revêtu depuis, et les diverses phases de sa vie politique. Déjà, au Congrès, on lui

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prêtait un mot, qu'il n'a pas désavoué, et qui trahit le secret de sa pensée. * La France, disait-il, est une marmite bouillante ; il faut y rejeter tout ce qui en sort. « La conversation de M. Pozzo di Borgo était piquante; néanmoins, on pouvait facilement se convaincre que l'instruction , dont il faisait parade , n'était ni sérieuse ni profonde. Il avait la manie des citations, mais il lui manquait le talent de les varier. Ainsi, chez M. de Talleyrand, il appuya son discours d'un passage du Dante, d'une phrase de Tacite, et de lambeaux des orateurs anglais. M. de la Bcsnardière me dit qu'il avait déjà entendu tout cela deux jours auparavant chez le prince de Hardenberg.

Lorsque nous passâmes au salon, une foule de personnages distingués y étaient déjà rassemblés. En vérité , à voir cette réunion de la plupart des membres du corps diplomatique, se groupant autour de M. de Talleyrand , on eût dit que son hôtel était le lieu désigné pour la tenue des séancesdu Congrès.

Madame la comtesse de Périgord faisait les honneurs de ce salon avec une grâce ravissante.

Son esprit brillant et enjoué tempérait, de temps à autre, la gravité des matières politiques qui envahissaient la conversation. Seulement, auprès de M. de Talleyrand, il y avait cette différence que la discussion était toujours sérieuse, et ne s'écartait jamais de son but , tandis que , dans les autres salons de Vienne, on ne s'occupait de politique qu'accessoirement, comme en se jouant, dans les rares moments que le plaisir n'absorbait pas.

Ce soir là, la Saxe était encore l'objet de l'entretien, IjOUÏs XVI II s'était prononcé très fortement contre le maintien du roi Frédéric- Auguste; il voulait que ce prince fût puni de sa fidélité à Napoléon par la perte de son royaume, ou qu'on le restreignit, tout au plus, à un peut territoire sur la gauche du Rhin. L'exécution de ce plan eût amené à donner à la Prusse tous les états saxons. Cette puissance les réclamait vivement comme une compensation que lui avait garantie le traité de Kalitchs. Alexandre, qui songeait alors au rétablissement d'un royaume de Pologne, dans lequel eussent été comprises les provinces polonaises échues jadis à la Prusse, s'était pro-

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uoncé en faveur de cette incorporation. L'Autriche voyait cet agrandissement avec inquiétude, et les petits princes allemands étaient effrayés d'une telle spoliation : elle leur semblait le prélude de leur destruction. M. de Tallcyrand, au contraire, prit la parti de la Saxe, et, dans toutes les occasions, il en soutint les droits avec autant de dignité que de saine logique.

« I.a confiscation dont est menacé le roi de Saxe, disait-il, Messe ouvertement et les principes éternels de la légitimité et les règles de l'équilibre général que le Congrès a proclamées. Elle ne prouverait que l'abus de la force. Une nation ne peut être rayée de la grande famille européenne. En supposant que le Congrès eût le pouvoir de juger les rois, de quel droit les peuples seraient-ils enveloppés dans la condamnation? Si, pendant le dernier siècle, poursuivit-il en évoquant les leçons de l'histoire , la Saxe fut entraînée dans des querelles auxquelles elle aurait dû rester étrangère, son maintien a toujours été reconnu juste et indispensable. Paisible depuis trente ans , elle réparait ses désastres sous le plus paternel des gouvernements. Pourquoi aujour-

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d'hui cet autre entraînement lui serai t-îl plus funeste? Pourquoi la punir de ce qui n'est que la faute de son souverain? Mais comment justifier cette transaction qu'on propose et qui lui enlèverait la plus belle partie de son territoire? Elle n'est ni plus politique, ni plus équitable : elle placerait la Prusse au cœur des états saxons, à la porte de Dresde : le roi serait sauvé, mais son royaume serait perdu. Si le Congrès sanctionnait ce Stérile arrangement, il faudrait dire désormais que tout est légitime pour qui est le plus fort. »

Il s'éleva une assez vive discussion entre lord Castlereaghetles envoyés de France. L'Angleterre alors, quoique sans intérêt direct dans laquestion, semblait pencher en faveur des prétentions de la Prusse. Quelques mois après, il s'opéra dans sa politique un revirement complet. Maïs, quelque intéressante que fût à mes yeux la cause du roj Frédéric-Auguste , il me semblait que l'atmosphère dans laquelle j'avais alors vécu à Vienne fût exclusive de toute affaire politique : je m'étais écarté avecle duc de Richelieu. Il m'apprit la brillante carrière militaire de son neveu, le comte de

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Uochechouart, avec lequel j'avais passé de si peureux moments à Odessa : puis il me parla de la belle madame Davidoff, de notre célèbre amie madame la comtesse Potocka. Entouré de tout ce quela civilisation européenne offrait de plus accompli et de plus brillant, nous errions ensemble, par les souvenirs , dans les déserts du Yedissan. Lorsque nous nous rapprochâmes du cercle, le prince avait vaincu le grand sophiste, et l'équité triomphait de l'arbitraire.

Quoique H. de Talleyrattd eût naturellement dans son maintien et dans sa personne quelque chose de froid et d'insouciant, sa haute réputation et son mérite incontesté faisaient vivement rechercher sou suffrage. Cette apparente froideur même donnait plus de prix encore aux marques particulières de son intérêt ou de son affection. Les paroles qui sortaient de sa bouche, un sourire de bienveillance, un signe d'approbation , tout en lui devenait une véritable séduction. Il possédait cet esprit flexible qui , sans efforts et sans pédanterie, peut, dans les grandes occasions, se manifester avec éclat, et qui dans le commerce intimerait se prêter, avec une grâce inimitable ,

au badinage le plus frivole. On n'a pas assez rendu justice à la bonté de son cœur: il ne se vengeait des haines ou des calomnies que par des bons mots: jamais il ne mettait ni pompe ni emphase dans les services qu'il rendait, et , en général, ses bonnes actions étaient faites avec tant de simplicité, que lui-même en perdait facilement le souvenir.

Souvent, à cette époque, j'ai été tenté d'esquisser un parallèle entre les deux hommes, qui, dans cette réunion de tant de gens illustres, fixaient et captivaient puissamment les regards, le prince de Ligne et M. de Talleyrand. Tous deux, ayant vécu avec les célébrités du dix-huitième siècle, semblaient avoir été légués à la génération nouvelle pour en être le modèle et l'ornement; tous deux, représentants de cette société si spirituelle, mais dans deux genres différents, l'un dans ce qu'elle avait de léger et de sémillant, l'autre dans ce qu'elle eut d'aisé, de gracieux et de noble; tous deux sachant plaire par les charmes de l'esprit: !e premier plus brillant, le second plus profond. M. de Talleyrand , né pour séduire les hommes par la force d'une

raison toujours droite et lumineuse; le prince de Ligne les charmant, les éblouissant par les grâces scintillâmes d'une imagination inépuisable: celui-ci portant, dans les difTér entes branches de la littérature, la finesse, l'éclat, la grâce d'un homme de cour; celui-là dominant les plus hautes affaires avec l'aisance calme d'un grand seigneur, et la modération inaltérable d'un esprit supérieur : l'un et l'autre prodigues de mots heureux , de saillies, de traits originaux et piquants, plus graves, plus caractérisés chez l'homme d'état, plus inattendus, plus ét incelants chez le guerrier. Tous deux enfin, remplis de cette bienveillance qui est l'apanage de l'homme bien né, plus douce chez le premier, plus expansive chez le second. Heureux , me disais -je , l'homme placé le matin près du prince de Ligne, le soir près de M. de Talleyrand. Si l'un éclaire son esprit par les longues leçons de l'expérience, par In succession de ses tableaux toujours vrais ; l'autre épurera son goût par ce tact si sûr, ces observations judicieuses auxquelles rien n'échappe, et la magie de ces conversations qui subjuguent ceux qu'elles ne peuvent convaincre; oni, là

serait la plus désirable école île ton , de talent et de mœurs.

Cette soirée ne se prolongea pas aussi tard que d'ordinaire. Madame la comtesse de Pcrigord devait se rendre au palais du Iturg avec la plupart d'eutre nous pour assister à un concert monstre. Bien, disait-on , ne pouvait mieux donner une idée des résultats prodigieux obtenus à Vienne dans la pratique de la musique instrumentale. Nous laissâmes le prince engagé dans sa partie de wisth , qu'il faisait tous les soirs avec une affection et une supériorité particulières ; et nous nous rendîmes au palais impérial.

Dans une des plus vastes salles, celle des Etats, on avait réuni une centaine de pianos sur lesquels des professeurs et des amateurs exécutèrent un concert. Salieri , l'auteur des Datuiides , était le chef de ce gigantesque orchestre. Mais, à vrai dire, excepté le coup-d'œil général qui dans toutes ces fêtes était toujours éblouissant, ce charivari sans égal, malgré le talent supérieur du maestro qui en dirigeait l'ensemble, ressembla plutôt à un tour de force harmonique qu'à un concert de bon goût. Cette nouvelle sur-

prise fut telle cependant, qu'on pouvait l'attendre du comité nommé par la cour : pour justifier la confiance qu'on avait mise en lui , il s'épuisait à imaginer chaque jour quelque fête bien imprévue , quelque distraction bien extraordinaire. Cette fois il avait réussi.

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