IS'S FÊTES ET SPECTACLES
L'arrivée du roi et de la reine était annoncée pour sept heures du matin. Dès six heures, le chancelier, la magistrature, le clergé, les religieux, l'université, le gouverneur, le corps de ville, les six corps des marchands et d'autres corps de métiers se trouvèrent réunis à l'extrémité du faubourg Saint-Antoine. Leurs Majestés prirent place sur le trône et procédèrent à la réception de ces divers groupes, dont il leur fallut écouter les enthousiastes mais interminables harangues. On se rendra compte de la proportion que prirent ces hommages quand on saura que la cérémonie, commencée, comme nous l'avons dit, à la première heure du jour, ne se termina que dans l'après-midi.
Ce n'est, en effet, que vers deux heures que le cortège se mit en marche, cortège si considérable que la moitié de ce livre ne suffirait pas à le détailler. Quant au luxe qui s'y déployait, il dépassa tout ce qu'on peut imaginer en pareille matière. La description succincte qui suit en donnera le très pâle reflet, encore que pous y ayons, à dessein, fait paraître des frag-
ments éclos sous la plume enthousiaste d'un témoin oculaire.
Les maîtres de cérémonies et les introducteurs des ambassadeurs furent les premiers qui parurent dans ce triomphe. Les archers de la ville suivaient au nombre de plus de deux cents, vêtus de casaques bleues chamarées d'or et d'argent et ornées du vaisseau de la ville, ayant les trompettes de leur compagnie à leur tête, habillés de velours gris, pareillement chamarés de galons d'argent par bandes. Le maréchal de Gramont et sa maison formaient le second rang. Il montait un cheval orné d'une housse en broderie d'or semée de canetilles, avec brides et croupières semblables.
Au troisième, marchait une compagnie de gardes à cheval au nombre de plus de soixante, avec leurs casaques jaunes, à croix d'argent devant et derrière, et galonnées de galons de la même matière. Puis venait le corps de ville et les poêles des marchands, parmi lesquels on remarquait tout particulièrement les foureurs, livec leurs robes de satin fourées de précieuses
hermines, et les tailleurs, vêtus de pourpoints de toile d'argent, précédés de cinq trompettes de front, habillés de satin blanc couvert de rubans et de plumes de diverses couleurs. Tout ce monde, à cheval, dans un ordre bien réglé, faisait le nombre de deux cents hommes.
Ensuite venait le chevalier du guet, suivi de ses quatre lieutenants, auxquels faisaient cortège les archers avec leurs hocquetons bleus tout neufs fleurdelysés d'or et d'argent, et les sergents à verge, tout de noir habillés, le manteau sur l'épaule et l'épée au côté, tenant à la main un bâton bleu fleurdelysé.
Puis c'était le tour du Ghâtelet, enrobe, rouge ou noire, doublée de velours, — chaque corps précédé de ses huissiers et de sesmassiers, vêtus de costumes charaarés d'or et montés sur des chevaux richement caparaçonnés.
Ensuite s'avançait le train de « Monseigneur le Cardinal. » Vingt-quatre mulets ouvraient cette marche, chargés de bagages et parés de housses rouges avec les armes de Son Bminence. Vingt-quatre autres marchaient en queue, plus
richement parés que les premiers ; et vingtquatre autres encore « qui étaient la magnificence même, puisque les couvertures et les armes de Son Eminence n'étaient que broderie d'or et d'argent relevée en bosse, que plaques d'argent plus larges que la main, à côté des mords, des brides et sur les croupières, que plumes, aigrettes et resnaux de soie mêlés de fil d'or qu'on voyait flotter sur leurs têtes, et que grelots et sonnettes de fin argent, d'un prix inestimable. »
Quant à la maison même du cardinal, elle dépassait en luxe tout ce qu'on avait vu jusque-là. Vingt-quatre pages de la chambre venaient d'abord, «dont les dentelles étoient belles au possibles » , montés sur les plus beaux chevaux de Son Eminence. Puis s'avançaient les gouverneurs, écuyers et gentilshommes « si superbement habillés, que les yeux se perdoient dans la confusion deces magnificences. » Suivaient aussi douze chevaux de main, conduits chacun par un palfrenier, lesquels étaient parés de housses traînant jusqu'à terre, avec houppes d'argent et de
soie pendantes à fond de velours rouge garnies d'or, « qui opposées aux rayons du soleil ren doient un éclat le plus admirable du monde. » Après eux venaient les carrosses de parade, à six chevaux; puis, la calèche de parade, tirée par huit chevaux fringants et tachetés de rouge sur leur poil blanc, que suivait le carrosse ordinaire de Son Eminence, enrichi de broderie d'or et d'argent sur un fond de velours couleur de pourpre, et tiré par six chevaux « galantisés », dont les crins « plus déliés que les cheveux et plus blancs quela neige», semblaient former des aigrettes sur leurs têtes. Les gentilshommes et officiers du cardinal formaient le point principal de cette portion du cortège : « ils esclattoient avec tant de pompe que la veiie en estoit tout à fait éblouye. » Les gardes de Son Eminence venaient ensuite, au nombre de plus de cent, avec leurs superbes casaques rouges, brodées et galonnées d'or et d'argent, et croisées de riches croix de même matière.
Cette troupe fermait la première partie du défilé. Après un intervalle parurent les bagages
du roi et de la reiue. « Trente malets alloient, conduits par autant de gens de livrée, après quoy en marchoient encore trente autres enrichis de grandes couvertures à fonds de velours violet, où tout ce qu'on peut imaginer d'or, d'argent, de soye, d'entrelassement d'escailles d'or et de cantilles, se voyoient avec un ravissement général des yeux et de l'esprit, » Les mules de la reiue étaient à l'avenant : « Les mors estoient d'argent, et toutes les plaques du poitrail, des croupes, des sangles et des brides estoient de vermeil doré aussi bien que les grelots et sonnettes, où les armes et panonceaux, ciselés et de relief, se faisoient remarquer de toutes parts. »
Une nouvelle pause. Puis apparaissait, plus éblouissant encore que tout ce qui avait précédé, le train de Monsieur, frère du roi. Mais ce n'était encore que l'avant-garde du cortège proprement dit.
Le chancelier Séguier s'avançait en tête du Conseil. Il était monté sur un cheval blanc tacheté « dont les crins frisés et plus déliés que
la soye charmoyent les yeux » , et portait ime longue robe de brocart d'or à fleurs, « qui sembloieut autant de soleils à la veûe. » C'était une chose curieuse, ajoute le narrateur de ces merveilles, « de considérer ce fameux ministre, dans un éclat si triomphant, ombragé de deux parasols voûtez qu'aux deux costez du cheval ou lui portoit sur la teste et qui estoient de satin violet bordez de franges d'or. «Devant le chancelier marchait un autre cheval, housse et caparaçonné comme le sien, qui portait les sceaux de France :
Pour le reste, nous laisserons la parole à l'écrivain auquel nous avons emprunté les détails qui précèdent.
« Marchoient encore ensuitte une compagnie de mousquetons à cheval, qualre de front, les pages de la petite Ecurie du Roy, fleuris de rubans blancs et lestes au possible, avec 12 chevaux de main richement caparaçonnés, les Pages de la Reyne, suivis pareillemeat de 22 chevaux de main, ornés de couvertures de velours violet parsemé de fleurs de lis, les Pages
de la grande écurie, montés sur l24 chevaux magnifiques, et qui bondissoient plus de quatre à cinq pieds en l'air au grand étonuement de tout le monde. Les mousquetaires, au nombre de près de 300, se tirent voir ensuite, portant des casaques neuves et bleues, à la tête desquels étoient trois trompettes et les tambours : leurs plumes étoient jaunes, blanches et noires, et leurs casaques ornées de croix ileurdelisées aux quatre extrémités des traverses. Davantage suivoit une autre compagnie de gens d'armes du Roy avec des casaques rouges brodées d'or, d'argent et des écharpes blanches, tous bien montés et au nombre de plus de 180 ou peu s'en faut.
« Les Pages de la Chambre et Messieurs les Escuyers suivoient ces compagnies avec leurs manteaux ou casaques à manches pendantes d'un velours rouge cramoisy vif, brodées de cinq rangs de passement d'argent et doublées de moire bleue mêlée d'argent et de soye, lesquels estoient au nombre de 12 superbement montés et couverts de plumes, dont les couleurs estoient diversifiées.
« Une nombreuse compagnie de seigneurs des plus qualifiez de la Cour marchoient en suite, qui faisoieut éclater l'or de leurs habits et les ondes llotantes de leurs galons et de leurs pennaches...
« Après venoit la compagnie des Hocquetons, suivie d'une cavalcade de noblesse au nombre de plus de cent, si leste, si brave, si brillante d'or, d'argent, de plumes et d'aigrettes, de pierres précieuses, de chevaux de tout poil, frisez, galantisés, et richement caparaçonnez que l'extase estoit la seule occupation de tout le peuple et de toute la bourgeoisie sous les armes.
« Suivoit encore une seconde compagnie de grands de la Cour qui ne montroit que des profusions d'or et d'argent sur elle, que pierres précieuses et que richesses qu'on ne peut pas exprimer en un si petit espace.
« Monsieur de Grammont, fils de Monsieur le Mareschal, suivy de son train magnifique parut après cette pompeuse cavalcade. Et Monsieur le comte de Saint-Aignan vestu d'un habit
de brocard d'or couvert de broderie d'or et d'argent, monté sur un cheval d'élite, esclattoit magnifiquement aussi dans cette marclic, et après eux tous les officiers considérables de la Maison Royalle. . »
Le détail de cette Maison remplit plusieurs pages de la Relation de l'Entrée du Roi et de la Reine. Nous les passerons pour arriver plus promptement aux personnages en l'honneur desquels tout ce luxe se développait.
« Après tant de magnificences, — continue notre auteur, — il semblait qu'on n'avait plus rien à voir ; toutefois dès que le Dais du Roy parut, de toille d'or avec quatre bouquets de fin or aux quatre coins, les pentes, les molets et les crespines d'or et les armes du Roy et de la Reyne eslevées en bosse de broderie, on jugea qu'on n'avait rien vu encore au prix de ce qui s'ofTroit à la vue. En effet, quand les quatre Eschevins qui le portoient furent passez, le Roy comme l'Astre du jour qui sort du sein de l'Aurore parut sur un cheval d'Espagne noir, vestu somptueusement et royallement, ayant autour
de sa Personne sacrée les gardes du corps avec leurs hocquetous neufs battus d'or et d'argent, les pertuisanes dorées à houpes de filets d'or et de soye pendant, et vestus comme des personnes qui sont destinées pour être incessamment auprès de ce grand Monarque; après luymarchoit Monsieur son frère unique; et dans le rang suivant estoient Monsieur le Prince de Condé au milieu. Monsieur le Prince de Gonty à l'un de ses costez, et Monsieur le Duc d'Enghien à l'autre. Tous les princes suivis et environnez d'un train superbe et magnifique.
« Une compagnie de cent Gentils-hommes au Bec-de-Gorbin suivoit cette Royale Assemblée et le Dais de la Reyne porté par quatre Eschevins de la ville, semblable à celuy du Roy précédoit le grand char de triomphe. G 'est icy où ma plume se perd, où les termes me manquent, et où mes yeux sont véritablement éblouys. A la veûe de ce char vermeil doré tiré par six chevaux couverts de housses d'orfèvrerie, bordées de diamants et de perles, fieur de lysées d'or dedans et dehors, couvert d'un pavillon
Royal, porté sur quatre pilliers d'argent et de broderie, je ne puis plus rien dire, sinon que ce fut le ramas de toutes les richesses imaginables de l'Europe. »
Malgré cette déclaration, notre auteur n'en continue pas moins, pendant plusieurs pages encore, la description des groupes qui se succédèrent, pour fermer la marche. De nouveaux carrosses non moins relevés d'or et d'argent s'échelonnent à intervalles rapprochés, accompagnés de nombreuses compagnies de mousquetaires, de gens d'armes et de chevau-légers. Mais c'était là la petite pièce après la grande. Aussi ferons-nous comme la reine-mère, Anne d'Autriche, qui, le couple royal passé, se relira de la fenêtre, d'où elle avait assisté au défilé. — Celte fenêtre appartenait à l'hôtel de madame de Beauvais, première femme de chambre de la reine- mère, celle-là même qui, bien que borgnesse et quinquagénaire, avait eu les prémices du cœur et des sens du jeune roi.
Après la magnifique entrée que nous venons de décrire, chacun se reposa. Au Louvre,
aussi bien que dans le plus humble logis, on s'endormit de bonne heure. On était las de plaisirs et l'on avait besoin de reprendre des forces pour le lendemain, car on n'était pas à bout de fatigues, encore que la fête fût, ce lendemain, de nuit et non de jour, si l'on en excepte un Te Deum^ qui fut chanté vers cinq heures.
Le soir, donc, on illumina, et un feu d'artifice fut tiré sur la Seine, dont le principal appareil représentait Jason à la conquête de la Toison d'or, dans l'île de Golchos. « Paris, écrit un spectateur, vit alors tout ce qui se peut voir de magn^ique. La nuit estoit un jour, et le temps qu'on employé au sommeil scrvoit aux agréables veilles. Ce n'estoient que réjouissances par tout, les feux esclairoient les rues, les lanternes esclattoient aux fenestres, et tout ne respiroit que la joye dans cette fameuse ville. »
Ce chroniqueur enthousiaste était-il un de ces infortunés provinciaux dont il estparlé plus haut? C'est peu probable, car ceux-ci exhalèrent, dès le lendemain, leur mauvaise humeur, dans un sonnet qui fut répandu à profusion.
Ce sonnet fait pendant à la Requeste qui précède. Le voici :