DES
Histoires faites de sucre, pour la collation de la Royne.
« La première histoire contenoit la naissance de Minerve, laquelle naît du cerveau de Jupiter, et est reçue par deux Déesses ou Nymphes. Le tout étoit enveloppé d'une nue, d'où
sortoit une pluie d'or comme une largesse du ciel, la Minerve signifie la sapience, laquelle ne vient que du ciel, et n'a père que Dieu, qui la départ aux Roys et Hoynes et toutes gens de conseil selon qu'il lui plaît. La pluie d'or signifie la grande abondance de tous biens qu'apporte la sapience. Minerve naît toute grande, car la sapience qui vient de Dieu est toujours parfaite. Le sens allégorie est tel, mais pour le présent, l'Histoire représente par Minerve notre Roy ne Elisabeth, laquelle comme toute céleste et divine, a été, par la singulière faveur de Dieu, mise en terre pour être épouse d'un roi de France, et causer le bonheur, paix et prospérité des Français.
« La seconde Histoire contenoit la nourriture de Minerve estant assise au milieu d'un jardin de plaisance, auquel y avoit une vigne entrelassée de roses et plusieurs autres sortes d'arbres et fruits, comme oliviers, myrthes, cyprès et fleurs de lis. Près cette Minerve étoit trois nymphes, qui la scrvoient, portant plats jDleins de fruits d'une main, de l'autre, l'une des trois
DU VIEQX PARIS 145
portoit un globe, la seconde une balance, la troisième un compas, pour montrer les trois parties de la divine science. Celle qui tenoit le globe étoit la Théologie, celle qui tenoit la balance, la Politique, ou administration des afftiires publiques, la troisième qui tenoit le compas, signifioit tous arts, engins mestiers, et inventions artificielles pour l'usagé et service des hommes. Bref, les trois nymphes représentoient toutes sciences et vertus entre lesquelles a été nourrie Minerve.
« La troisième Histoire contenoit l'apparition de Minerve, quand elle se montra près du Palus, ou lacTritonien, avec sa hache et trague, comme preste à exécuter quelque grand ouvrage et exploit de sa main, signifiant que la sapience divine, après avoir été nourrie et entretenue en bon exercice et discipline de jeunesse, a puissance de faire quelque grand effet pour perpétuelle mémoire. Ainsi qu'a fait nostre Roy ne, laquelle venue à la connaissance de notre Roy si bien né, nourrie, instruite et comme choisie
de Dieu, et préparée pour un tel mariage, nous
a causé im si grand biea à sçavoir d'avoir remis la paix en France à sa venue.
« La quatrième Histoire coutenoit comme Minerve armée avec son bon chevalier Persée, tua la Gcrgone, qui avoit trois testes, et un seul œil servant aux trois. Signifiant que le Conseil de Pallas ou Minerve mis en exécution par la force de Persée rompt tout effort de guerre, sédition et trouble provenant d'aveuglée ignorance. Ainsi qu'a fait notre Roy, lequel soustenu comme Persée, et favorisé de Minerve, a chassé et abattu tous les troubles et séditions qui étoient en ce Royaume.
« La cinquième contenoit comme Minerve avec son Persée fait son entrée triomphante en la ville d'Athènes, la Gorgone étant abattue aux portes de ladite ville, qui signifioit l'entrée du Roy, et de la Royne en cette ville de Paris, ville excellente en toutes bonnes disciplines, et diverses langues, comme jadis Athènes. Le Roy étoit monté sur le Pégase cheval aislé né du sang de Gorgone, pour signifier que la renommée du Roy volera par tout le monde pour ses vertueu-
ses prouesses : tant par la bouche des hommes, que par les écrits des historiens et poètes, qui ont !a plume à la main, comme le Pégase aux flancs. Aux costés de Persée sont plusieurs hommes tournez en pierre par le regard de Gorgone, qui signilioit l'épouvantement qu'auront et ont déjà tous les ennemis du Roy, étonnez de sa gloire, magnificence, et prospérité en toutes affaires, qu'il conduira par le bon conseil de sa Minerve.
« La sixième contenoit la ville d'Athènes, où Neptune d'un costé. Minerve de l'autre débatant le nom de la ville, qui n'étoit encore imposé, fut accordé celui qui inventeroit le don le plus profitable aux hommes nommeroit la ville : Neptune de son trident frappa contre une roche, d'où sort un cheval d'armes; Minerve frappe de sa hache sur la terre, et fait sortir un bel olivier qui signifioit paix. Persée est au milieu comme Juge, qui choisit l'ohve de Minerve, et méprise Neptune et sou présent guerrier. Qui signifie la prudence de notre Roy, lequel par le bonheur et faveur de sa Minerve la Royne, a
planté la paix en ce Royaume, et pour ce mérite, que non seulement la ville de Paris comme Athènes, mais toute la France soit nommée et renommée du nom d'icelle très heureuse et très vertueuse Minerve, Elisabeth, Royne deFrance. »
Henri IV, Louis XIII, vécurent en communion sympathique avec la ville. Mais les fêtes municipales, pendant leurs règnes, ne furent point empreintes du cachet de bonhomie des temps antérieurs. Henri IV ne put jamais se débarrasser d'un reste de levain qui avait pour origine la défense de Paris, et Louis XIII — nous l'avons déjà dit — ne sortait guère de son logis. Louis XIV, lui, avait sur le cœur la Fronde et ses barricades. Son entrée triomphale, et la réception qui lui avait été faite, ainsi qu'à la reine, en cette occasion, avait inauguré dans son esprit un salutaire revirement. Mais la réconciliation n'avait jamais été complète, encore que l'éloignement de la cour, fixée à Versailles, avait mécontenté nombre de Parisiens.
A l'occasion de sa convalescence, à la suite d'une maladie, qui, par le fait, n'était point une maladie, car il s'agissait d'une simple fistule, le roi résolut de faire cesser cet état de choses.
Le dimanche 26 janvier 1687, Louis XIV fit donc annoncer inopinément au prévôt des marchands qu'il comptait aller entendre le Te Deiim à Paris le jeudi suivant, et qu'en sortant de Notre-Dame, il irait dîner à l'Hôtel de Ville.
Aussitôt, grand émoi parmi messieurs de la Ville. Les ofhciers de la bouche et du gobelet font enlever à Paris et à plusieurs lieues aux environs tout ce qui se trouve de plus délicat, de plus exquis et de plus rare ; on envoie à Rouen pour se procurer des veaux de rivière : « On eût souhaité, dit le Mercure, que la terre produisît quelque chose de nouveau pour l'offrir au roi. »
Le grand jour arrive trop vite au gré des magistrats. Dans les cuisines, c'est un remueménage tel qu'on n'en vît jamais ; les officiers servants, qui ne sont autres que les échevins,
répètent avec ardeur le rôle qu'ils devront tenir ; et le prévôt des marchands travaille sans relâche au discours qu'il devra prononcer.
Ah ! ce discours 1 Gomme il voudrait que le moment de le débiter fût passé. C'est que ce n'est point aisé de trouver des termes admiratifs pour un souverain qui a épuisé tout le néologisme louangeur. Heureusement, les circonstances se mettent du côté de l'orateur. Comme il ouvre la bouche pour souhaiter la bienvenue au roi^ une telle clameur s'élève de la place de Grève, qu'il est impossible de faire entendre un mot. Alors, le prévôt, serrant sa harangue :
— Sire, la plus vive éloquence n'est pas capable de mieux exprimer à Votre Majesté la joie de tous ses peuples que les cris qui nous interrompent.
Louis XIV fut charmé de cet impromptu. Un sourire se dessina sur ses lèvres, et comme il ne voulait point demeurer en arrière d'à propos, il présenta la duchesse de Bourgogne à la femme du prévôt, en lui disant :
— Madame la Prévote des Marchands, voilà
une grande princesse que je vous amène.
On se fignre le succès de cette parole, alors que le moindre mot sorti de la bouche du roi était un événement. Du coup, la trame des relations affectueuses entre la cour et la ville était reprise, et ce fut de bon cœur qu'on se mit à table.
Louis XIV jouissait, on le sait, d'un grand appétit. II tlt honneur au festin, qui se composait de trois services, de copieuse apparence.
Le premier comportait 21 grands potages, 22 grandes entrées et 24 autres petits potages relevés par autant de hors-d'œuvre.
Au second, il y avait 22 grands plats de rosts, 22 petits plats de rosts, 21 grands plats d'entremets, 36 salades, 12 sauces.
Enfin, le troisième, qui formait le dessert, présentait trois lignes de réjouissant aspect : celle du milieu était de 23 grands carrés de fruits crus, et les deux autres, Tune de 56 plats en porcelaine, de toutes sortes de confitures sèches et liquides, ornés de fleurs, et garnies, dans les vides, de quantité de compotes, d'as-
siettes et de cornets, l'autre de 33 soucoupes de toutes sortes de liqueurs.
Après ce repas pantagruélique, le roi se retira dans une pièce qui lui avait été réservée et où il fit sa sieste, comme un simple bourgeois, de bonne digestion.
Sous liOuis XV, les réceptions à l'Hôtel de Ville continuèrent, mais elles furent marquées d'un cachet de réserve, proche la froideur, qui ressort de la relation qu'on va lire et qui a trait à l'une des principales visites que le roi fit au corps de ville parisien, en l'année 1744 :
a Le Roy ayant déclaré qu'il vouloit, à son retour de l'armée, venir passer icy quelques jours, pour reconnoistre le vif attachement que les habitants de cette ville ont marqué pour sa personne durant sa maladie," les prévost des marchands et échevins, aussitost qu'ils ont appris l'intention de Sa Majesté, ont mis tous leurs soins à luy préparer une réception qui répondit auxsentimens de ces habitants...
« Le 15, la feste préparée parla Ville pour le
Roy fut annoncée le matin par une salve de canons et de boëtes et par la cloche de l'Hôtelde-Ville. Le Roy y arriva vers deux heures de l'après-midi, et le duc de Gesvre, gouverneur de Paris, les prévosts des marchands et échevins, le procureur du roy, le greffier et le receveur du bureau de la ville, en habits de cérémonie, reçurent Sa Majesté à la portière de son carosse. Le compliment fut fait par le prévost des marchands, qui mit uq genou en terre, ainsi que les échevins et les autres officiers du bureau.
<( Quelque tem.ps après, le prévost des marchands avertit Sa Majesté qu'elle estoit servie.
« Alors le roy se mit à table. Monseigneur le dauphin se plaça à la droite de Sa Majesté, le
duc de Chartres à la gauche La table était
de trente couverts.
« Le prévost des marchands eut l'honneur de servir le roy, et le procureur du roy tenait le chapeau de Sa Majesté, à qui le greflier du bureau de la Ville présenta le fauteuil. Monsei-
goeur le dauphin fut servi par le premier échevin
« Pendant le repas, un grand nombre d'instruments exécutèrent plusieurs symphonies, et, après ce concert, deux voix chantèrent une cantate.
c( Outre la table de Sa Majesté, il y eut quinze autres tables, servies toutes en même temps, pour les seigneurs qui n'eurent pas l'honneur de disner avec le roy, et pour plusieurs personnes de considération >•>
Toutes les réceptions qui se succédèrent à l'Hôtel-de- Ville ressemblent à celle qui précède. Même table, même service, même cérémonial, et, au dehors, mêmes vivats, mêmes cris, mêmes acclamations.
La foule ne se lasse pas de voir les ombres des grands passer et repasser aux fenêtres illuminées.
(niAPIÏRE DIXIÈME Réceptions d'ambassadeurs.
Le corps de ville et les ambassadeurs étrangers — L'ambassade du czar de Moscovie, en 1615. — Son installation à Saint-Denis. — Démêlés pour son entretien. — Entrée à Paris. — L'ambassadeur du Grand Seigneur, en 1742. — Cortège oriental. — Les heiduques. — L'ambassade siamoise. — L'ambassade du Maroc. — L'entrée du légat du pape, cardinal Barberini. — Le prévôt et le corps de ville vont à sa rencontre. — Le train du légat. — Le cortège. — Entrée d'un ambassadeur d'Angleterre. — Description de ses livrées et de ses carrosses. — Les proçcrammes. — Exigences de la foule.
Faute de rois, le peuple se contentait d'ambassadeurs.
C'était là un spectacle toujours nouveau et qui piquait d'avance la curiosité. Gomment seraient faits les gens de tel ou tel pays, dont on connaissait à peine ]e nom? Quel serait leur
costume? Et de quel air salueraient-ils la foule massée sur leur passage.
C'est ainsi qu'une réception d'ambassadeurs était, au temps jadis, une solennité avec laquelle il fallait compter. Le corps de ville rendait les plus grands devoirs aux représentants des puissances amies de la France. Il allait au-devant d'eux comme au-devant d'un souverain, et le précédait en cortège pour lui faire les honneurs de la capitale. En un mot, il en usait avec ces personnages comme avec les souverains qui les avaient envoyés.
Tel ne fut pas le cas, cependant, pour une ambassade très extraordinaire, dont on annonça soudainement la venue eu 1615, mais qui, malgré la simplicité de l'accueil qui lui fut fait, n'en excita pas moins la curiosité publique.
Donc, en 1615, l'on apprit qu'une ambassade venait de débarquer au Havre. Elle était envoyée par le czar de Moscovie, Michel Fedorovitch, et demandait que la cour de France voulût bien, suivant l'usage, la défrayer de ses
dépenses et lui fournir les moyens de se rendre à Paris.
Or, personne à la cour n'avait entendu parler de la Moscovie. Un alla aux informations et, sur l'avis favorable de diplomates accrédités en France, on fit droit, mais sans enthousiasme, à la requête des Moscovites.
Le messager du czar s'était donc mis en route, et sur l'avis de l'introducteur des ambassadeurs, il était arrivé à Saint-Denis, où il descendit à l'auberge de VEpée royale.
Il y demeura quinze jours, durant lesquels on tint conseil, chez le cardinal, pour savoir quelle somme on octroierait au visiteur. Enfin, après force discussions, il fut décidé qu'on mettrait à sa disposition 2,400 livres pour son séjour à Paris, mais qu'on n'entrerait pour rien dans les comptes des frais antérieurs.
Au jour convenu, l'introducteur des ambassadeurs se rendit à Saint-Denis avec le carrosse du roi et avec celui de la reine-mère. Il fit monter l'ambassadeur avec lui dans le premier et installa son secrétaire avec un
commis des affaires étrangères dans le second.
C'est en cet équipage qu'on entra dans Paris. Huit laquais en costume moscovite, de couleur verte, montèrent derrière les caresses; mais à l'entrée de la ville ils descendirent pour marcher aux portières. Les Parisiens furent é]>aliis à la vue de ces étrangers à longue barbe et à longs cheveux, revêtus de cafetans et de bonnets de velours bordés de martre. On trouva que les Moscovites ressemblaient à des Turcs.
Des Turcs! La population en put voir, et de très authentiques, mais longtemps plus tard, lors de l'ambassade extraordinaire du Grand Seigneur, Saïd Mehemet Pacha, en 1742.
La suite de l'ambassadeur Begler-bcy, de Romélie, se composait d'un personnel aussi nombreux que richement vêtu.
A leur rang, dans le cortège, on vit paraître trente pages de l'ambassadeur escortant un chariot sur lequel était dressée la tente que le Grand Seigneur envoyait au roi, ainsi qu'un brancard couvert de présents divers. Puis vepaient neuf chevaux (|ue le sultan envo^yait
également au roi, « et dont le dernier avait un harnois très magnifique. >•> Dix officiers à cheval formaient ensuite un peloton étincelant d'of et de pierreries, précédant le maréchal de l'ambassade, qu'accompagnait le fils de l'ambassadeur. Un écuyer de Son Excellence cavalcadait à une certaine distance, suivi de ses huit chevaux de main, harnachés à la turque et couverts de boucliers. Enfin , six heiduques se tenaient aux côtés du carrosse où se trouvait l'ambassadeur.
Ces six heïduques excitèrent vivement la malignité publique. Ils eurent les honneurs du défilé.
Depuis l'ambassade siamoise de 4686, on n'avait assisté à un aussi étrange spectacle. Et de longtemps on parla des Turcs, comme on avait parlé des Siamois, lesquels, on s'en souvenait, « portaient des bonnets de mousseline, faits en pyramides, au bas desquelles étaient des couronnes d'or, larges de deux doigts, qui marquaient leur dignité et d'où sortaient des fleurs, des feuilles d'or mince ovi quelques rubis eu
forme de grains, le tout si léger, que le moindre vent les agitait ».
Vers le même temps, le sultan du Maroc, qui portait alors le titre de roi et non d'empereur, avait envo}'é à la cour de France un ambassadeur du nom d'Abdallah-ben-Aicha, pour passer avec les ministres de Louis XIV un traité de paix, d'amitié et de commerce.
C'était ce même souverain, Muley-Ismaïl, qui avait fait, — voyez l'impudent, — demander au roi de France la main d'une de ses filles naturelles, mademoiselle de Blois, bien qu'il fut déjà à la tête d'un sérail de huit mille femmes. Muley- Ismaïl était certainement un des plus grands princes du Maroc, et l'on pourrait ajouter le père d'un bon nombre de ses sujets ; mais Louis XIV déclina très poliment l'honneur qu'il voulait faire à sa maison. Il n'en continua pas moins avec lui des relations d'ailleurs fort courtoises. Aussi, quand Abdallah vint, escorté d'une suite nombreuse, apportera Versailles les présents de son maître, — une selle brodée à la mode de Barbara, une peua de tigre, cinq peaux
de lion et quatre douzaines de peaux de maroquin rouge, — Louis XIV fit-il à cet ambassadeur l'accueil le plus empressé, et voulut-il attacher à sa personne un d(^ ses gentilshommes, M. de Saint-Olon, qui appartenait depuis longtemps à la diplomatie.
De février à juin 1699, époque du départ d'Abdallah, le Mercure tint un journal des faits et gestes, des promenades et des bons mots de cet ambassadeur, qui, toujours accompagné de l'inséparable Saint-Olon, était allé rendre visite au rédacteur en chef du Mercure.
Cette relation est assurément fort intéressante : on y voit par exemple que les Marocains de 1699, beaucoup moins apeurés que ceux de 1885, ne se faisaient aucun scrupule d'assister aux dîners officiels. Leur chef, s'il faut toujours en croire le Mercure., avait infiniment de goût, de bon sens et même d'esprit d'à propos. Quand il voyait de toutes jeunes filles, il disait « qu'il les regardait comme ses filles » ; si elles étaient plus grandes, il les appelait « ses sœurs » ; mais lorsqu'elles étaient fort belles, « il priait Dieu
de le détourner du péché». Voilà qui est du dernier galant ; mais je soupçonne le Mercure d'avoir embelli quelque peu les mots d'Abdallah, vieille habitude d'ailleurs, pratiquée encore aujourd'hui par la plupart de nos journaux, quand les exigences de l'acUialité les obligent à parler d'un personnage célèbre.
Nous ne voulons retenir des promenades de l'ambassade du Maroc, faites intra et extra-muros, sous l'œil vigilant de Sainl-Olon, que l'histoire de ses visites aux théâtres, spectacles et divertissements parisiens de la fin du xvii° siècle.
On conduisit Abdallah chez un certain Benoist, montreur de figures de cire, dont la galerie était fort appréciée, paraît-il, des gens de qualité. L'ambassadeur y reconnut quelques-uns de ses coreligionnaires et se montra peu rassuré sur les destinées de lenr vie future : « La loi de Mahomet, disait-il, défend aux fidèles de laisser faire leur portrait ; les musulmans qui se rendent complices d'un tel (;rime sont certainement des maudits ; à plus forte raison quand les images sont en cire ; et M. Benoist sera plus
(lamiié, à lui tout seul, que les autres peintres. » Les curiosités de la foire Saint-Germain eurent le privilège d'attirer plus particulièrement son attention. Il y remarqua un éléphant d'une adresse merveilleuse et d'une rare intelligence : c< Par Allah ! s'écriait-il, j'ai vu quantité d'hommes beaucoup plus bêtes que cet animal. » Et il ajoutait qu'il comprenait dans cette catégorie les nègres, que le roi, son maître, ne regardait pas comme des hommes. Enfm, n'eut-il pas la fantaisie de vouloir engager les danseurs de corde de la foire pour le sérail de Muley- Ismaïl : « Venez avec moi, leur disait-il ; et quand vous rentrerez en France, vous serez riches. Notre souverain vous comblera de présents. » Gomme on pense bien, Saint-Olon conduisit l'ambassadeur et sa suite à la Comédie-Française et à l'Opéra.
On donnait à la Gomédie-Française la Devineresse, une pièce de Thomas Gorneille et de Visé. Après la représentation, Abdallah lâcha la bride aux fantaisies originales de sa philosophie humoristique. «Il dit qu'il venait devoir tout
« ce que peut une méchante femme, que la « femme surpasse l'homme en malice, comme « elle le surpasse en vertu, et que la femme est « ange ou diable, n'y ayant pas de milieu. »
Les envoyés du Maroc virent à l'Opéra le Carnmat de Venise, de Regnard et de Gampra : c'était une nouveauté ; la première représentation datait de 21 février 1699. Ils assistèrent également àla représentation de Thésée et à celle à'Amadis, deux opéras écrits par Quinault et 'composés par Lulli. « Ce spectacle est royal, « disait Abdallah, et le roy est dans les jeux et « dans les plaisirs le même que dans les affaires (f sérieuses. »
Mais où son admiration ne connut plus do bornes, ce fut au bal donné par Monsieur en l'honneur de la duchesse de Bourgogne. Ebloui par la profusion des lumières, par la richesse des costumes et par la magnificence de la fête, Abdallah déclara publiquement « qu'il avoit vu ti'ois choses en France qui ne pouvoient être surpassées, ny mesme égalées, sçavoir : le Roy l'Opéra et le bal de Monsieur ».
Mais qu'est-ce que ces réceptions fantaisistes à côté des entrées magnifiques qu'on faisait aux envoyés des grands souverains?
Deux d'entre elles ont, entre toutes, laissé, à un siècle de date, des souvenirs vivaces.
La première est celle qui fut faite au légat du pape Urbain VIII, le cardinal Barberini, le 21 mai 1625, au soir.
Nous la résumons comme suit, d'après un récit contemporain :
« L'heure sonnée, les six corps des Marchands prirent la voye , puis les Archers de la ville, ensuite le Prévost des Marchands et Echevins, puis Messieurs du Ghastelet. Aussitôt les bannières et croix des quatre filles de Notre-Dame passèrent en ordre avec les Ecclésiastiques, couverts de belles et riches chapes, aucuns desquels portant des Reliques précieuses des Saints...
« Le train de Monseigneur le Légat parut en gros, bien monté, entre autres douze petits pages vêtus de satin et velours rose sèche, puis quantité de cavalerie, tant Italiens que François. Sept trompettes royales suivoient cette cavalerie
résonnant mélodieusement. M. de la Curée monté sur un cheval noir d'Espagne, richement vêtu parut peu avant M. le Légat ; quelques gentilshommes le suivoieut à l'écart, après lesquels un seigneur italien accompagné de M. de Luxembourg. Six Suisses, vêtus de pareilles couleurs que les pages, marchoient après M. de Luxembourg, puis douze estafiers du Légat; ensuite deux cavaliers vêtus de violet portoieut des masses, et au milieu un autre qui portait une croix.
<f Le Légat revêtu à l'ordinaire, monté sur une mule grise, bardée et couverte d'une housse de velours cramoisi, commença de suivre l'ordre ci-dessus faisant la bénédiction de toutes parts. A son côté étoit Monsieur frère du Roi sur un cheval d'Espagne couleur ventre de biche, couvert d'une selle eu broderie d'or, ledit seigneur richement vêtu, ayant entre autres choses une écharpe de diamans large de trois doigts, un cordon à son chapeau, aussi de pierreries avec une aigrette blanche, derrièra le Légat étoient trois seigneurs françois montez sur des chevaux
cVEspag-QC, et après eux trente-deux : tant x\rciievèques qii'Evêques, aussi bien moulez et vêtus de violet, portant chapeaux à la cardinale... »
C'est également un contemporain qui nous décrira le train du comte de Stair, ambassadeur d'Angleterre, lors de son entrée à Paris^ le 5 février 1719 :
« La marche s'ouvre par le carrosse de M. le chevalier de Sainetot, Introducteur des Ambassadeurs, après lequel suit le carrosse de M. le maréchal d'Estrées, vice-amiral de France.
<.' Ensuite vient à cheval un sous-écuyer de Son Excellence, à la tête de trente-six valets de pied aux livrées de Sou Excellence. Cette livrée est d'un drap d'Angleterre orangé, chamarré d'un galon de velours ray bleu, blanc et cramoisi, dont les dessins sont les armes de Son Excellence, avec des nœuds d'épaule brodés d'argent et de soye de couleur, avec des cocardes et plumets bleus blancs, et des bas couleur de feu à coins d'argent.
« Un courrier de cabinet de Sa Majesté le Roi
de la Grande-Bretagne se présente ensuite. Puis viennent six chevaux de main conduits par six palefreniers à cheval. Ces six chevaux de main sont des plus beaux qui se puissent voir, garnis de selles et de housses de différents velours et de différentes broderies d'or et d'argent , toutes des plus riches , avec leurs caparisons en broderie, et aux livrées de Son Excellence, et portant ses armes, ses chiffres et devises dans leurs compartimens.
« Douzegentilshommes suivent, précédantl'Ecuyer de Son Excellence, accompagné de douze de ses pages, tout ce monde à cheval. L'Ecuyer est vêtu de velours jaune garni de belles franges et galons d'argent; la housse et les bourses richement brodées et embellies de même, avec un harnois de tresse d'argent, tout monté de boucles, passans et ornemens d'argent massif. Les pages sont couverts d'un drap d'Angleterre orangé, tout des plus lins, orné d'un large galon d'argent à jour et surbroché, le revers de manche de velours bleu, avec des nœuds d'épaule garnis de campanes et de raiseaux , leurs
chapeaux bordez d'un point d'Espagne avec des plumets blancs et des cocardes jaunes; toutes les garnitures des harnois d'argent massif.
c( Alors s'avance le carosse du roi où a pris place l'ambassadeur ; puis on voit paroître les carosses des princes et princesses du sang, et celui de M. l'abbé du Bois, ministre et secrétaire d'État.
« A trente pas de distance suivent :
« Deux Suisses, aux livrées de Son Excellence, à cheval.
« Le carosse du corps de Son Excellence M. l'xlmbassadeur, à huit glaces, attelé de huit chevaux de Frize gris pommelé, avec un valet de pied à chaque portière.
« Le second carosse de Son Excellence, attelé de huit chevaux de Naples poil de souris, avec un valet de pied à chaque portière.
ce La calèche de Son Excellence , attelée de huit chevaux d'Espagne, baj brun, à crin noir, avec un valet de pied à chaque portière.
« Le quatrième carosse de Son Excellence, attelé de huit chevaux danois, bay brun, à crin
noir, avec im valet de pied à chaque portière.
c( Le cinquième carosse de Son Excellence, attelé de huit chevaux de Frize noirs, avec un valet de pied à chaque portière.
« Le carosse de M, de Gracofurd, secrétaire de l'Ambassade de Sa Majesté le Roi de la Grande-Bretagne.
« Ensuite viennent les caresses de plusieurs Seigneurs et Messieurs anglais, qui font cortège à M. l'Ambassadeur.
c( Le premier de ces carosses, celui <r du corps, » est à huit glaces, doublé d'un velours cramoisi de Perse à fonds d'or. L'Impériale, par dedans, est ornée d'une grande cartisane du plus bel or de Paris, qui en fait le circuit et les cantonnemens. Au milieu est une grande rose pareillement de cartisane d'or, produisant de son centre un riche ornement en forme de cul-delampe. Le tour de l'impériale est chargée d'une grande et épaisse campane d'or, garnie de ses crespines, et remplie de graines d'épinards, et de fleurs de jasmin. Les rideaux sont d'un damas de Gênes, cramoisi, brodez en plein d'une riche
broderie d'or, passée et garnie tout autour d'uu molet d'or à graine d'épinard. Les coussins et leur pente sont garnis de même. Le corps du carosse par dehors, excepté les montants qui sont de sculpture, est de même que l'impériale, tout d'un velours plein cramoisi, couvert de riches cartisanes d'or avec des ornements de mosaïque d'or trait. Dans les panneaux de devant, de derrière et des portières, sont les armes du Roy de la Grande-Bretagne , d'une broderie d'or en grosses bosses, et dans ceux des quatre coins, les devises des ordres de la Jarretière et de St-André, brodez de même. Le velours du dehors de l'impériale est presque tout caché par les ornemens de cartisanes et de broderie d'or qui les couvrent à compartimens,- Au lieu des huit pommes, sont des enfans sculptez et groupez deux à deux, portant d'une main les Armes de la Grande-Bretagne, et de l'autre une aigrette, semée de fleurs cramoisi. La pomme du milieu est pareillement un groupe de quatre enfans sculptez, soutenant la couronne Impériale de la Grande-Bretagne. La goutière est garnie d'un
gros cordon d'or enrichi de broderie, qui au lieu des doux, forme des roses de relief en or; de là tombe une magnifique frange à graines d'épinard et jasmin, qui fait tout le tour de l'impériale. Tous les bronzes et les ornemens des ressorts sont d'une riche dorure d'or moulu. Les supentes, fausses supentes, croisées et traversées sont garnies de velours plein cramoisi, garni de galons d'or à jour. Les harnois et la housse du siège du cocher sont à l'avenant. Les guides et les rennes de tresses d'or et de soye cramoisi. Les glands enrichis de graine d'épinard et de jasmin d'or. Les aigrettes des chevaux de très belles plumes, cramoisi, garnies et enrichies d'or d'une manière très particulière, du milieu desquelle sort un bouquet d'or à fleurs cramoisi.
« La calèche est garnie par dedans de velours verd, avec une riche crépine d'or. Dans le panneau de devant est représenté la Grande-Bretagne sous la forme de Minerve, au-dessous d'elle sont trois figures, dont celle de la droite représente la Richesse, celle d'cà coté la Libéra-
lité, et la troisième représente la Force avec leurs Attributs. Aux deux cotez du même panneau, sont quatre Nayades, des poupes de vaisseaux, ornées de coquillages, de glaçons, de rozeaux, pour marquer la puissance de la Grande-Bretagne sur la mer. Dans le panneau de la portière à droite, sont représentées la Valeur, la Noblesse, et la Fidélité, portant les armes de Son Excellence M. l'Ambassadeur. Dans le panneau de la portière à gauche, sont représentées la Prudence, la Vigilance et le Secret, tenant aussi les Armes de Sou Excellence. Les cotez des deux panneaux des portières sont ornez d'architecture, de fleurs, de boucliers, où sont représentées les forces des quatre Vertus par des symboles différents. Dans le panneau de derrière est représenté Hercule qui a vaincu l'Hydre. Derrière lui est une mer orageuse, et Neptune qui vient commander aux vents et à la tempête de s'apaiser. La Tempête fuit devant le Dieu qui lui commande. Le reste de ce panneau est orné de Nymphes, de coquilles, de roseaux et autres sujets de mer. Les deux petits
cotez représentent l'Equité et la Concorde enrichis d'architecture et de fleurs... »
Nous arrêtons là notre description, pour ne pas fatiguer le lecteur.
D'autant, dira-t-on, que ces détails importaient peu, sans doute, au public, attiré par l'ensemble du spectacle promis.
Erreur ! Les programmes de ces entrées solennelles, ainsi que de celles des rois et des reines , étaient distribués à l'avance , avec toutes les indications descriptives qu'on pouvait souhaiter. De sorte qu'en prenant place aux fenêtres ou sur la chaussée, pour voir passer le cortège, chacun savait, à un galon près, ce qu'il allait voir.
Aussi n'eût-il pas fait bon de priver la foule d'un page, ou d'un galon.