CHAPITRE ONZIÈME Divertissements populaires
La fête intime, — Le mât de cocagne. — Le jeu de l'homme armé. — L'aveuglette. — Le Papegaï. — Les arbalétrieis.
— Les chevaliers de l'arc. — Les joutes sur la Seine. — Le jeu de l'oie. — Le tir aux canards. — Les rois de la
■fête. — Représentations gratuites. — L'Opéra illuminé,
— Le spectacle aux Tuileries. - Joues noires et joues blanches, — Abondance de pièces. — De par et pour le peuple. — Un quatuor gratis.
Après la fête officielle, la fête intime.
Elle avait, celle-là, pour théâtre, la rue, le carrefour.
Tout le soir, on festoyait , à la lueur des flambeaux en cire et des lanternes accrochées aux fenêtres. Les tables, dressées en plein air, pliaient sous le faix des victuailles, et les chaniBoas éclataient à la ronde, au milieu des rires
et des propos galants. Puis aussi, l'on allumait de grands feux, autour desquels on dansait.
Mais ce n'étaient là que les préliminaires de la vraie fête, — du lendemain de la fête; — lequel lendemain durait souvent plusieurs jours.
Alors commençait la série des divertissements, peu variés dans leur composition, mais toujours les bien-venus, puisque leur usage s'en est perpétué, de siècle en siècle, jusqu'à nous.
C'est d'abord le mât de Cocagne, qui remonte bien loin.
« Le jour de Saint-Leu et ^diint- Gilles, estil raconté quelque part, les habitants de cette paroisse proposèrent de faire un ébastement nouveau. Ils plantèrent dans la rue aux Ows. en face de celle QuincampoliC, une perche de près de six toises de longueur. Ils attachèrent à la cime un panier dans lequel était une oie grasse et quelques pièces de monnaie ; ensuite ils oignirent cette perche, qui était dressée perpendiculairement, et promirent l'oie et l'argent à celui qui serait assez adroit pour grimper
jusqu'au haut. Cet exercice dura long-temps ; les plus vigoureux ne purent atteindre le but; la graisse dont la perche était frottée formait le plus grand obstacle; enfin, on adjugea l'oie à celui qui était monté le plus haut, mais on ne lin donna pas la perche, ni la monnaie, ni le panier. »
Puis il y avait le jeu de la Quintaine^ ou de l'Homme armé, en imitation des carrousels. On se précipitait, monté sur les épaules d'un coureur, sur un mannequin habillé en More, et placé sur un pivot, de telle sorte que les coups portés ailleurs que dans le tronc ou dans le visage faisaient tourner ses bras, qui s'appliquaient brutalement sur la figure du maladroit.
Les coups étaient, d'ailleurs, la partie la plus goûtée des divertissements populaires. On se rappelle les joies provoquées par la course aux cochons, où figuraient des aveugles. Ce spectacle était réservé pour le Mardi-gras. Mais, en temps ordinaire, on l'imitait par le jeu de raveuglette, où les aveugles étaient remplacés
par des joueurs auxquels on bandait les yeux. Les coups de bâton n'en étaient pas moins cruels. Et le public de rire.
Par contre, les jeux d'adresse avaient leurs tenants. Dans cet ordre rentraient les courses de bague, du pot cassé, du sac mouillé, du baril plein d'eau. Mais celui du Fapegaï avait la prédilection des tireurs adroits. C'était le jeu de l'oiseau de bois, juché au haut d'une perche, tel que nous le connaissons. Il s'agissait d'abattre cet oiseau, à l'arc, à l'arbalète, ou à l'arquebuse. D'aucuns faisaient, paraît-il, merveille à cet exercice, ce qui ne doit point surprendre, car le peuple parisien s'est, en tout temps, passionné pour le tir. La compagnie des arbalétriers, fondée sous Louis le Gros, s'est conservée, avec ses franchises, jusqu'à la Révolution, et les chevaliers de l'arc, qui remontent plus haut encore, jouissaient de privilèges particuliers. Il en était de même des compagnies d'arquebusiers, qui jouèrent un rôle important à la prise de la Bastille.
D'autres spectacles, aussi passionnants, con-
viaient la foule aux abords de la Seine.
Là, des bateliers joutaient, costumés eu dieux marins.
Mais un divertissement surtout soulevait l'enthousiame, dans ces parages. C'était le jeu de l'oie.
Aux deux côtés de la rivière on avait placé deux bateaux remplis de pierres. Au milieu de ces deux bateaux s'élevaient deux manières de mâts, auxquels une corde était attachée. Mais par un mécanisme particulier, il était facile de lâcher et de retendre vivement cette corde, au milieu de laquelle était attaché un oison vivant. Ceux qui voulaient avoir la gloire d'en arracher quelque pièce, étaient montés sur un échafaud flottant, qui voguait aux sous de toutes sortes d'instruments. A un signal donné, ils se lançaient sur la bête, qu'ils empoignaient; mais ausssitôt, le balancement imprimé à la corde les forçait à lâcher prise, de sorte qu'ils tombaient à l'eau, tenant à la main, qui une aile, qui une patte. Celui qui emportait le tout, plus ou moins mutilé, était proclamé roi de l'oison.
Plus loiu^ c'était un jeu non moins cruel. Mais qui s'inquiétait de cruauté au temps où la potence et la roue se dressaient en permanence sur la place de Grève ?
C'était le tir aux canards. Voici comment on procédait.
On attachait un certain nombre de ces volatiles, par la patte, à une longue corde.
Cette corde était ensuite tendue dans l'eau, de manière que le canard, étant à peu près noyé, sa tête seule dépassât.
Les tireurs s'exerçaient sur ces cibles affolées.
Et tout le loûg de la Seine, c'étaient des réjouissances du môme ordre. Et partout, dans la ville, c'étaient de gais ébats, accueillant les prouesses des gymnastes improvisés et les coups de maîtres des viseurs habiles.
Puis, le soir venu, chaque groupe promenait en triomphe son roi. Des cortèges sans nombre se croisaient, se mêlaient. On buvait aux vainqueurs. De toute part éclataient les joyeuses escoppeteries des arquebuses. Et les feux alla-
mes, et les flambeaux garnis de cire neuve, la fête de nuit reprenait de plus belle, pour se fondre, à l'aurore, dans les plaisirs renouvelés de la veille.
Ce chapitre ne serait pas complet si l'on n'y parlait de l'une des grandes attractions des divertissements populaires : nous avons nommé les représentations gratuites.
L'origine de ce spectacle affriandissant remonte au dix-septième siècle.
Ce fut à l'occasion de la naissance du duc de Bourgogne, en mars 1662, que l'Opéra donna, pour la première fois, une représentation gratuite, sur l'ordre du cardinal Mazarin. Ce spectacle, qui se composait du Persée deQuinaultet LuUi, obtint un très grand succès.
L'Opéra était alors situé dans l'ancien jeu de
paume de la rue Mazarine, proche la rue Gué-
négaud. Un chroniqueur de l'époque raconte
qu'à celte occasion, la façade du théâtre avait
été illuminée de plus de mille chandelles, et
qu'à l'issue du spectacle on tira plus de soixante
fusées !
Malgré la réussite de cet essai, l'usage des spectacles gratuits ne s'établit point. Après la représentation dont nous venons de parler, il faut sauter soixante-trois ans pour lui trouver un pendant. En 1725, à l'occasion de la paix, le Roi fit donner, quatre jours durant, l'Opéra gratis dans le jardin des Tuileries. Un grand seigneur du temps nous a, dans sa désinvolture cavalière, tracé le tableau de cette récréation fantaisiste :
ce A l'exception des honnêtes gens, dit-il, tout Paris s'y trouva, d'autant plus que la farce ne commença que lorsque le marchand eut fermé sa boutique, la ravaudeuse plié son pavillon et le laquais servi son maître. Toute la façade et même les parterres, étaient remplis de populace. En attendant l'Opéra, une quarantaine de Jasmins, Uhampagnes, Bourguignons se sont avisés de préluder ainsi. Une partie de cette troupe joyeuse habillée en fille et l'autre dans leurs habits d'homme déguisez, se font emplir chacun leurs poches, d'un côté de noir de fumée très fin et de l'autre de blanc. Ainsi munis et à la
faveur d'épaisses ténèbres, ils se sont répandus dans la foule où chacun, de ses deux mains, l'une blanche, l'autre noire, a commencé à farder le sexe qui ne hait pas le fard. Les moins fières ont pris cette manière d'avoir pour une caresse, les réservées ne se sont point défiés des enlumineurs travestis, les plus prudes se sont laissé prendre par derrière ; enfin tovit a été si bien concerté qu'un tiers de la compagnie est sorti, sans le savoir, avec un visage à deux couleurs. Mais le meilleur de tout cecy, c'est que comme on jouait l'Opéra de Phaèton^ où se trouvent ces deux vers qui se répètent plus de cent fois en chœur :
0 l'heureux temps ! 0 l'heureux temps ! Où tous les cœur seront contents,
pendant qu'on chantait ces paroles, on entendit, plusieurs voix à l'écho qui répondaient :
0 l'heureux temps I 0 l'heureux temps Où les hommes sont noir et blanc.
On donua plusieurs sens à ces paroles, mais on ne comprit le véritable que le lendemain matin, lorsque les faces enluminées paraissant au grand jour attirèrent les yeux. «
La représentation gratuite qui accompagna les l'êtes données à l'occasion de l'eatrée eu convalescence du Roi Louis XV, fut marquée par une prévenance qui alla droit au cœur de la foule. On poussa la gracieuseté vis-à-vis des spectateurs jusqu'à mettre dans la salle quelques pièces de vin destinées à désaltérer le public.
Les pièces furent attaquées et vidées en un clin d'œil. Le spectacle ne fut plus alors sur la scène, mais dans la salle. Il y eut un tel tumulte que les acteurs ne purent terminer la pièce , le rideau fut baissé; et le régisseur, qui ne manquait pas d'esprit, vint faire au public l'annonce suivante :
« Mesdames et Messieurs, quand vous aurez fini votre pièce, nous commencerons la nôtre. »
Sous Louis XVI, les spectacles gratis furent très fréquents.
En 1785, à l'occasion de la naissance du
Dauphin, plusieurs représentatious furent données à l'Opéra et à la Comédie Française.
Pendant la Révolution, on organisa, toutes les semaines, des spectacles de ce genre dans tous les théâtres.
Eu tête du programme était inscrite cette mention : De par et pour le peuple.
Une affiche du spectacle gratis donné à l'Opéra le 21 janvier 1794, à l'occasion de l'anniversaire de la mort de Louis XVI, est ainsi conçue :
De par et pour le petq^le GRATIS