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CHAPITRE DOUZIEME Les Bals de Bois

Les Fêtes de quartier. — Le Temple de l'Hymen. — Le Bal du Printemps. — Le Temple de l'Eté. — Le Palais de Vertumne. — La Grotte de l'Hiver. — Le Bal de Momus. — Aventures valantes. — Un Factuni de l'abbé de ^'oisenon.

Sous Louis XV, la ville de Paris eut l'idée d'ajouter aux divertissements ordinaires.

A l'occasion du mariage du Dauphin avec rinfafite d'Espagne Marie-Thérèse, elle organisa des fêtes de quartier, en installant sur plusieurs points des salles de danse.

Ces bals, où l'on entrait sans payer, sont connus sous le nom de Bals de Bois.

Nom impropre ! Car si le bois faisait le fond

de leur construction, le luxe que la municipalité

y avait déployé pouvait les faire passer pour des installations plus complètes que celles qui procèdent d'ordinaire à ce genre de récréations.

Les magnifiques in-folio de la Bibliothèque Carnavalet, chefs-d'œuvre de la gravure de l'époque, publiés par la Ville, au lendemain de ces fêtes, en donnent la vraie mesure.

Voici d'abord le Temple de l'Hymen :

Cet édifice, élevé au milieu de la place Dauphine, en répétait la forme triangulaire.

Le Temple, isolé de toutes parts, s'ouvrait par quatorze portiques en arcades, décorés d'une architecture de marbre coloré sur un fond de marbre blanc.

La décoration extérieure des trois grandes faces et celle des deux pans coupés, était en pilastres corinthiens couronnés d'un entablement récoupé. Au-dessus de l'entablement régnait une balustrade, dont les acrotères portaient des groupes de dauphins soutenant des vases de parfums; et, au-dessus des encoignures, les génies de la suite de l'Hymen formaient des groupes d'un autre caractère.

L'arc du frontispice était enveloppé d'un nuage éclatant, au milieu duquel on voyait le dieu de l'Hymen, allumant son flambeau à celui de l'Amour. Deux grandes Renommées, portées sur le haut du nuage, et contenant les armes du Roi, terminaient le frontispice et « paraissoient annoncer à l'univers le sujet de la fête. »

Du milieu du parvis du Temple s'élevaient quatre grands palmiers, dont les rameaux, en se confondant ensemble, formaient un dais sous lequel on voyait le médaillon du Roi, embrassant dans ses rayons les médaillons accolés du Dauphin et de la Dauphine. « Ces derniers se trouvoient soutenus par des enfans entrelassés dans des guirlandes de fleurs. » Tout ce morceau se découvrait à travers la principale entrée du Temple, et faisait accord avec la décoration du frontispice.

L'intérieur du Temple était décoré de grands panneaux de marbre posés sur les piliers des arcades et dans la partie supérieure des pans coupés, les arcades étant garnies de chambranles de bronze doré avec des trophées et lacs d'à-

mour. Dans le milieu, une corniche dorée soutenait le plafond, et de cette corniche pendaient des festons de fleurs naturelles, qui, par leurs divers enchaînements, ornaient tout le tour du Temple.

De grands buffets, en étages de marbre blanc, dressés dans les angles du plan de l'édifice, étaient destinés pour toutes les différentes es-, pèces de rafraîchissements qui devaient être distribués. Les gradins, terminés par des vases à l'antique, étaient fermés dans le bas par une enceinte de marbre à hauteur d'appui, sur laquelle devaient se faire les distributions au public, au fur et à mesure qu'il venait s'y présenter. Enfin, cinq orchestres, détachés les uns des autres, et disposés d'une façon avantageuse, achevaient la décoration de l'intérieur du Temple. Ils étaient formés en gradins et décorés de tapis de velours.

Après le Temple de l'Hymen, il y avait les Bals des saisons.

Celui du Printemps s'élevait sur la place Louisle-Grand, — la place Vendôme, actuellement.

Deux grands berceaux de treillages, s'élevant à la droite et à la gauclie de la place, repéseotaient le palais de Flore, et le séjour du Printemps.

Chaque berceau consistait en une galerie isolée, terminée, à ses extrémités, par deux pavillons; quatorze arcades en ouvraient les côtés; les ailes des pavillons étaient pleines, et leurs faces présentaient deux fontispices, qui formaient les entrées principales.

Les berceaux étaient tracés en dedans et en dehors par deux plans de marronniers, dont les tiges, adossées au corps de treillage, tenaient lieu de colonnes ; elles se divisaient ensuite en ramures, qui, répétant les ceintres des arcades sur les faces des galeries, allaient former des niches de verdure sur les ailes des pavillons.

Huit grandes fontaines de marbre blanc, placées sur les ailes des pavillons, occupaient ces niches de' verdure ; elles représentaient des sujets allégoriques à la fête, et les divinités qui président aux amusements champêtres leur serservait d'accompagnement.

Aux extrémités des galeries, on avait placé deux orchestres, dont les gradins étaient couverts de tapis jetés au hasard; de grands buffets, garnis de provisions de toute espèce, occupaient le milieu des pavillons : ils étaient terminés par des vases de vermeil, ornés de guirlandes de fleurs naturelles, dont les chutes venaient se répandre sur les gradins et sur les tables de service.

Rien de plus frais et de plus charmant que cet ensemble, auquel la place même qui lui servait de cadre prêtait un supplément de décor réjouissant à l'œil.

Au Carrousel, c'est le temple de l'Eté.

Une grange représente le palais de Cérès : une grande salle croisée en occupe le milieu, et se trouve entourée par quatre galeries disposées aux extrémités du plan.

Les balustres qui tracent la salle croisée portent en dedans une frise garnie de festons de fleurs de prairies.

Les extrémités de la salle sont occupées par deux orchestres, et des groupes de marbre blanc.

représentant Gérés, Diane, Pallas et Gybèle, sont disposés aux quatre angles intérieurs de la grange.

Enfin, en entrant par la grande face, on découvre à travers les balustres du fond, une vaste campagne chargée de moissons et de moissonneurs ; dans le milieu s'élève un buffet champêtre, couvert de rameaux d'arbres ; et sur les côtés on aperçoit deux grottes, dans lesquelles se fait la distribution du vin.

L'Automne a choisi ses quartiers rue de Sèvres.

Là, le palais de Vertumne se présente sous la forme d'un verger ; dix- huit arcades, disposées autour d'un carré long, en font l'ouverture.

Des ceps de vigne, naissant du plein pied des colonnes, les embrassent en forme de guirlandes ; d'autres se répandent, en serpentant, sur le nu des murs, entre les cintres et dans la frise de l'entablement ; et des guirlandes de fruits, suspendues en festons, couvrent les parties de l'appui, entre les acrotères.

Les massifs qui joignent les façades sont or-

nés, dans toute leur hauteur, d'une table-élégie, dont les bas-reliefs représentent des nymphes de la suite de Pomone .

Enfin, le socle, régnant sur toute la longueur de la corniche, porte un couronnement, au milieu duquel on a peint les amours de Bacchus et d'Ariane : ce couronnement, chantourné, est bordé de rocailles mêlées de fleurs et de fruits, et se termine par un écussou aux armes du Roi.

A l'intérieur, tous les murs sont tapissés d'arbres en espaliers, dont les rameaux accompagnent les cintres des arcades. Un orchestre est placé à chaque extrémité du verger ; dans le milieu, un vaste buffet présente quatre faces percées à jour.

L'Hiver, à première vue, semble d'une mauvaise inspiration pour une salle de bal. La description qui suit montrera le parti qu'on avait su tirer de ce programme imposé, dont la réalisation se voyait à la place Saint- Antoine.

Une grotte, taillée dans une masse de rochers,

représentait le palais d'Eole, dieu des vents et des frimas.

Cet édifice était de figure barlongue, et coupé à pans sur les deux angles du fond. Chaque ilauc de la grotte présentait sept ouvertures cintrées ; elles étaient ornées de gros bossages refondus sur le nu des piliers et autour des arcs ; au devant, s'élevaient de grandes figures enfermées dans des gaines de Termes, qui portaient sur leurs tètes des vases de congélation ; une bande de glaçons, régnant au-dessus dans toute la longueur des faces de l'édifice, lui donnait une frise convenable à son caractère, et la décoration se terminait par un gros plinthe, coupé à l'aplomb des pieds droits, dont les enroulements servaient à soutenir plusieurs assortiments de coquilles qui, dans la nuit, devaient faire partie de l'illumination et se changer en brasiers de feu.

Les faces des pans coupés étaient enfermées entre deux pilastres de bossages ; dans le bas, un Fleuve, étendu sur un lit de joncs, s'appuyait sur une urne, dont les eaux étaient glacées. Le

dessus était couronné parles armes des nouveaux époux, que soutenaient deux dauphins couchés sur des glaçons.

L'intérieur de la grotte était, en outre, tapissé de congélations de diverses couleurs ; un grand buffet, taillé dans le roc, en occupait le fond; deux niches, placées sur les côtés, devaient servir à la distribution du vin ; au milieu, s'élevait un amphithéâtre ovale, destiné pour y placer l'orchestre.

D'autres salles, conçues dans la forme allégoriquCj s'élevaient en divers autres endroits de la capitale. On remarquait, notamment, à l'Estrapade, l'établissement où les Jeux^ les Grâces et les Bis embellissaient le Bal de Momns.

Là, la gaieté était chez elle. Mais ce local n'avait pas, seul, le privilège des manifestations joyeuses. Partout on riait, et partout ou s'amusait, en dehors des admirations que le spectacle provoquait.

D'autre part, les aventures galantes ne manquaient point au programme. Nombre de

seigneurs musqués et de grandes dames de la cour, affriandés par le pittoresque et la nouveauté de ces divertissements, se dérobèrent aux réjouissances officielles pour se mêler à la foule et prendre leur part des liesses populaires. On vit des marquises se trémousser aux bras de Frontins en goguette, et des vicomtes et des chevaliers compter fleurette à la fille de chambre ou à la femme du drapier. Aussi la malignité ne tarda-t-elle point à s'emparer de ces délassements improvisés. On se conta, sous le manteau de la cheminée, toutes sortes de grivoiseries : l'abbé de Voisenon en a divulgué plusieurs dans un petit ouvrage, devenu bien rare, qui porte ce titre :

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