CHAPITRE TREIZIEME Les fêtes roulantes
Deuxième luariage du Dauphin. — La Fête roulante. — Les chars. — Le char de Mars. — Le char de l'Hymen. — ^^Le char de Cérès. — Le char de Bacchus. — Le char lie la Ville de Paris. — Admiration des contemporains. — Les Regrets des petites rues.
Le Dauphin, ayant perdu sa première femme, se remaria, sans tarder.
Deux ans après les fêtes dont il vient d'être parlé, la population parisienne fut appelée à se réjouir de nouveau, — cette fois en l'honneur de la princesse Marie-Josèphe de Saxe.
En cette circonstance, la municipalité, en veine d'innovations, créa des divertissements, tels qu'on n'en avait point vus jusqu'alors.
Elle divisa la fête, plus encore que lors des
Bals de Bois, de maligne mémoire, en organisant un cortège, rempli de surprises, qui parcourut la ville en tous sens.
C'est ce qu'on a appelé la Fête roulante. Il y en eut, depuis, plusieurs organisées sur le même modèle. Mais celle de 1747 est restée légendaire.
Le cortège se composait de cinq chars, d'un luxe peu commun, et du haut desquels on distribuait, pour la plus grande joie de la foule, du vin, des victuailles et des friandises de toutes sortes.
En tête s'avançait le char de Mars, le plus élevé de tous, construit en amphithéâtre, à plusieurs étages de gradins, et qui, par sa forme, représentait assez bien un char romain retourné, c'est-à-dire ayant sa partie haute à l'arrière.
Des moulures, mêlées de feuillages et de rocailles, naissaient de la partie la plus élevée et couvraient, en descendant, les contours supérieurs. Ces moulures servaient d'appui aux gradins, et venaient, par devant, se perdre dans un grand ornement, dont le milieu portait en saillie
un miiftle de lion qui marquait la tête du char.
Les soubassements divisés en cinq grands panneaux, étaient peints en camayeu et représentaient des camps, des sièges, des batailles et autres sujets de guerre. Ceux des côtés étaient encadrés dans des moulures d'ornement qui traçaient les contours inférieurs du char. Un seul panneau, sous la forme d'un grand bouclier, occupait la partie derrière : on y voyait un héros distribuant des récompenses à une foule de guerriers dont il était environné.
Les ornements qui décoraient le dehors étaient dorés ; l'intérieur était couvert d'une étoffe couleur de feu et or.
Le Dieu Mars, placé au plus haut du char, se reposait sur des trophées ; il était entouré de guerriers, d'armes et de drapeaux tlottants.
Vingt musiciens assis sur les gradins de l'amphithéâtre formaient par le choix des instruments une symphonie guerrière ; leurs habits étaient de drap écarlate galonné d'or, les chapeaux ornés de plumes, les écharpes, les nœuds d'épaule et tout le reste de la parure
étant assortis à la richesse de la parure.
Ace char étaient attelés huit chevaux de la plus haute taille. Leur harnais était de velours couleur de feu, garnis de boucles d'or et couverts par des peaux de lions agrafées avec des guirlandes de lauriers. Leurs têtes élaient ornées de plumes rouges et blanches. Les crinières, les nœuds d'oreilles et de queue, les guides et les rênes étaient couleur de feu et or.
Puis venait le char de l'Hymen.
Décoré par plusieurs parties d'ornements de sculpture, agrafées les unes aux autres et posées sur des champs canelés, il était construit sur les plus élégants modèles de l'antique.
Du milieu de ce char s'élevait un autel posé sur une estrade entourée de plusieurs rangs de gradins, et dont un amas de nuages colorés, rassemblés à dessein, ne laissait voir la forme que par des échappées de vue, miénagées avec intention.
Le Dieu de l'Hyménée, assis au plus haut du nuage, tenait d'une main les portraits en médaillons du Dauphin et de la Dauphine, et
paraissait allumer, de l'autre, le feu de l'autel. Sur les nuages étaient groupés divers génies delà suite de l'Hymen, qui formaient des jeux et traçaient avec des guirlandes de Heurs le cliifi're des deux époux.
Le tout était de bleu céleste et de dentelles. L'aspect en était frais et printanier.
Le char de Gérés, qui suivait, avait la forn:ie d'un chariot plein de gerbes de la plus belle moisson.: il était décoré d'ornements relatifs aux travaux de la campagne.
Les gerbes étaient dorées, et ces gerbes, entassées avec art, cachaient une chambre remplie de provisions, qui furent servies au peuple par huit distributeurs vêtus d'habits jonquille très richement galonnés en argent.
A cette couleur qui formait la livrée du char étaient assortis les harnais, les crinières et les panaches des chevaux.
Les pluies de victuailles qui tombaient de ce
grenier d'abondance donnaient au peuple grand
soif. Heureusement, le char de Bacchus n'était
pas loin.
Le Char de Bacchus avait la forme d'uu grand plateau chargé de tonnes de différentes grandeurs.
Sa partie postérieure tournait sur un plan cintré, formé d'une seule rocaille canelée et surmontée d'un cartel enchâssé dans des feuillages. Toute cette partie se couronnait par un groupe d'enfants qui jouaient avec un tigre.
.Dans le milieu du plateau était un berceau de treillage de seize pieds de hauteur, dont la partie supérieure avait la forme d'un pavillon et portait pour amortissement une corbeille remplie de fruits.
Sous ce berceau paraissait le Dieu Bacchus assis sur une tonne recouverte par des peaux de tigre.
Les ornements du Char qui tournaient autour du plateau se liaient par un enchaînement de pampres. Ils étaient tous dorés ainsi que le berceau, les figures et les tonnes. Le fond était peint en gris de lin et l'intérieur couvert d'une étoffe de même couleur.
La durée des stations de ce char ne parais-
saient jamais assez longues. Pleureusement, le char qui venait ensuite ne s'était point imposé l'observation de la tempérance : on y distribuait des douceurs, sous les deux espèce.-;.
(]e char représentait le Vaisseau qui caratérise et symbolise Paris. Ses flancs étaient formés par une seule coquille enchâssée dans une moulure qui régnait d'un bout de la quille à l'autre.
Deux dauphins placés sur la proue, jettaient des bouillons d'eau, dont la chute formait la masse qui paraissait soutenir le vaisseau.
Le bas de la poupe était tourné en cul-delampe, et distribué en trois pans d'échelle enfermés dans des feuilles d'eau. La poupe était parcée de fenêtres, et au-dessous de la barre du timon, s'élevait un grand trophée appuyé sur mufile de monstre marin.
Le mât du vaisseau, arrêté sur ses flancs par des rubans de soie, portait à son extrémité une flamme blasonnée des couleurs de la Ville. La voile était relevée sur la vergue avec des guirlandes de fleurs, disposées en chutes de festons.
La chambre de poiipe renfermait les provisions destinées au public.
L'ancienne Lutèce, ou Ville de Paris, assise au haut de la poupe, sous un pavillon semé de fleurs de lis d'or en champ d'azur, était accompagnée de deux Nymphes appuyées sur des cornes.
Des chevaux attelés à ce char avaient leurs harnais et leurs crinières ornés de fleurs naturelles ; ils portaient sur la tête des panaches de plumes bleues.
Le char de la Ville de Paris fermait la manche, marche non précipitée, car les éléments qui la composaient se succédaient à intervalles assez éloignés pour laisser le temps à la foule de se rassasier, et de la vue et de la panse, après chaque stationnement, sans préjudice d'un tour de danse dans les salles de bal, qui, pour n'être pas aussi somptueuses que celles du premier hymen, n'en présentaint pas moins, sur toutes les places, l'image de réunions où la gaieté trônait sans partage.
Il faut lire dans les plaquettes du temps les
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admirations inspirées par cette fête roulante, encore qu'une pointe de malice s'y montre.
« Quel avantage, est-il dit dans l'une d'elles, d'avoir à peindre l'abondance qui a régné dans Paris. N'avez-vous pas entendu dire cent fois d'un Pays de Fées, que les allouettes y tomboient toutes rôties ? G'étoit bien autre cliose ici ; les Dindons y pleuvoient de tous côtés, sans parler des Cervelas, des Andouilles, des Carmes et autres galanteries, les Saucisses comptées pour rien.
« Comme on avoit été obligé de barrer les rues pour la commodité du public, les plaisirs n'en étoient que plus variés. On buvoit, on mangeoit et l'ondansoit dans les grandes salles, on riait ou l'on faisoit autre chose dans les petites ; c'étoit par-tout noces et festins.
« Quelle intelligence dans la construction des chariots ! G'étoient autant d'Arches de Noé, non seulement par ce qu'on y avoit fait entrer toutes sortes d'animaux, mais encore par les commodités qu'on y avoit ménagées.
« Tous les matelots du Vaisseau de la Ville
de Paris étoient des cliarcuitieurs, des boulangers, des rôtisseurs, des paticiers, tous mieux vêtus que les seigneurs auxquels il présentoient à manger. On remarquoit parmi eux plusieurs beaux esprits qui avoient l'attention de juger sur les physionomies de ce qu'ils falloit à ceux qui les portoient ; ils jettoient des pains de Gonesse, des aloyaux, des gigots, des brioches à ceux qui avoient l'air hâves et décharnés, comme qui diroit des Auteurs. Mais en même tems ils avoient la galanterie de faire tomber les saucisses, les andouilies et les cervelats du côté du beau sexe. Gela s'appelle, à ce que je crois, sçavoir faire les honneurs du vaisseau. »
Gependant, la fête roulante eut ses Voisenon : tel le petite livre, les Regrets des petites rues^ attribué au comte de Gaylus.
Mais la pauvreté de l'invention et le débraillé du laugage y sont au-dessous du permis.
V Histoire de la princesse Lacune,
L'Histoire et aventure de mademoiselle Qodiche.
L Histoire de M. Bordereau, commis à la Douanne, avec madame Minutin^ n'intéresseraient personne, maintenant.
Et pourtant elles firent les délices du beau monde d'alors.