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CHAPITRE OrATORZIÈME Les spectacles en plein vent

Les Troubadours. — Les Ménétriers. — Leur confrérii'. — Payer en monnaie de singe. — La dissolution. — Le Pont-Neuf. — Tabarin. — Gauthier-Garguille. — Brioché et son singe.— La mort de Fagotin. — La Foire Saint-Lauront. — La Foire Saint-Germain. — Le Tableau de la Foire, par Scarron. — T'n passage de Loret, sur le même ^ujet. — Le Grand Scot romain. — Divertissement comique des forces d'amour et de la magie. — La comédie. — Réclamations des théâtres privilégiés. — Les Mo nologues. — Les pièces à ëcriteaux. — Les pièces à jar- :^on. — Le Charlatan. — Les cent drogues, — La Baraque de Gille. — Vne parade. — Une troupe de mal'ionnettes. — Nicolet.

En dehors des fêtes traditionnelles et de circonstance, le Parisien avait le spectacle quotidien de la rue — spectacle infiniment varié, dont il ne se lassait point, et qui s'est perpétué jusqu'à- nous, à travers les siècles.

L'humble balladin qui soulève des poids ou fait des tours de passe-passe, dans une rue barrée ou sur un carrefour peu fréquenté, a ses parchemins en règle. Noblesse déchue, si l'on veut, mais noblesse très authentique, dont l'origine n'a coûté ni une larme, ni une goutte de sang.

Dès le xi° siècle, les troubadours cheminaient de ville en ville, « le luth sur l'épaule et le lai d'amour sur les lèvres » . Ils se faisaient accompagner par les ménestrels ou ménestriers, et par les jongleurs ou batteleurs^ les quels faisaient c< des tours surprenants et périlleux ». Peu à peu, ceux-ci mêlèrent à leurs spectacles des danses de corde, des farces, des pantomimes. Alors ce fut la fin des sonnets et àe.^pastorelles des doux poètes, et de leurs chansons^ qui étaient des ballades, et de leurs sirventes^ qui étaient des satires, et de leurs tensons, qui étaient des querelles d'amour.

Dès lors, le ménétrier régna sans partage, et, de fait, il y eut un roi des ménétriers.

Celui-ci tenait sa cour à Paris dans un quar-

lier spécial. La rue des Ménétriers a disparu lors de la percée de la rue de Rambuteau. Elle avait été tout d'abord la rue des Joîceurs-de- Vielle, puis la rue des Jonf/leurs, et n'avait été baptisée de son dernier nom qu'en 1482.

Jacques Grure et Hugues le Lorrain, deux ménétriers célèbres , avaient , à cette époque, fondé, proche cet endroit, une chapelle dédiée à Saint-Julien et à Saint-Genest. Ils y ouvrirent un hôpital où les ménétriers et jongleurs étrangers passant par Paris étaient reçus et hébergés gratuitement. De plus, ils avaient formé une confrérie dont le règlement fut dressé au Ghâtelet le 25 novembre 1321. Ge règlement est un véritable privilège en faveur des ménétriers parisiens; il fut signé par trente-sept ménétriers, jongleurs ou jongleuses, au nombre desquels se trouvaient Pariset, ménestrel du roi, Janson, fils du Moine, et Marguerite, la Femme aux Moines.

Ges surnoms, fort appropriés, paraît-il, donnent une idée de la vie privée de ces irréguliers.'Cependant la confrérie des ménétriers fut

en telle odeur de sainteté que saint Louis, voulant lui donner une marque de sa royale muniticence, exempta les confrères qui la composaient du droit de péage à l'entrée de Paris, sous le Petit-Châtelet, à condition qu'ils feraient danser leurs singes et chanteraient une chanson devant le péager. Telle est l'origine authentique du proverbe bien connu : « Payer enmonnaie de singe. »

Mais bientôt les mœurs du royaume des ménétriers devinrent si dissolues, et les plaintes dont ils furent l'objet si nombreuses, que le prévôt des marchands se vit obligé de rendre une ordonnance qui leur « fit défense de ne rien représenter ou rien chanter dans les lieux publics et autres qui pût causer quelque scandale, à peine d'amende, de prison cl d'être réduit au pain et à l'eau ».

Alors, désorientés par cette ordonnance, et pensant que leur répertoire ne se prêtait point à composition, les ménétriers renoncèrent volontairement à leurs privilèges. Les uns se firent danseurs de corde ; c'étaient les bateleurs.

D'autres escamotèrent des muscades pour la plus grande joie des badauds. Enfin, une notable portion d'entre eux, que leur dignité d'artistes empêchait de suivre cet exemple, demandèrent asile aux églises pour y chanter au lutrin.

Ces derniers ne sauraient nous intéresser. Pour les premiers, ils furent ce qu'ils sont restés depuis. Mais une période glorieuse mar- (jue leur carrière : celle des parades, dont l'immortel Tabarin fut l'initiateur.

C'était sur le Pont-Neuf, du côté de la plane Dauphine, qu'était établi son tréteau, qu'il exploitait de concert avec Mondor.

Son costume était celui de Pierrot ; il portait

une blouse ample, de couleur verte et jaune, et

un large pantalon de même étoffe; une longue

épée de bois pendait à sa ceinture, et, avec un

chapeau de feutre gris, un chapeau sans fond,

il s'arrangeait toutes sortes de coiffures, depuis

le casque romain jusqu'au bonnet d'âne. Son

théâtre se composait de quelques mauvaises

planches ajustées et de quelques lambeaux de

toile COUSUS ensemble. Son personnel, c'étaient: sa femme Francisque, en habit d'arlequin, son associé Mondor, uu nègre, et le triacleur, qui faisait chanter la viole et le rebec pour faire accourir la foule.

A la vérité, le théâtre de ïabarin n'était pas un théâtre. De pièce point. Mais des parades, toujours renouvelées, naissant de l'imprévu. La foule se pressait autour de ïabarin qui, à force d'esprit, parvenait à faire d'assez bonnes affaires. Il vendait le baume souverain contre la migraine et le vertige, l'onguent contre la brûlure, « dont il avait éprouvé les effets merveilleux lors de sa descente aux enfers » et nombre d'autres drogues non moins fanlaisisttîs.

Dans une gravure ancienne, on voit, au-dessus du théâtre de ces deux joyeux compères, cet écriteau :

Le moude n'est que tromperie.

Ou du moins chalatanerie ; Nous agitons notre cerveau, Comme Tabarin sou chapeau,

Chacun joue soa personnage ; Tel se pense plus que lui sage Qui est plus que lui, charlatan.

^Messieurs. Dieu vous donne bon a;

Mondor el Tabarin sont les pères de la pièce grivoise moderne. Quelques-unes de leurs farces ont été empruntées par Molière, celle du sac de Scapin, par exemple. Quelquefois les deux compères s.e posaient des questions, dont la réponse était une épigramme.

— Qu'aimerais-tu mieux, demandait Tabarin à Mondor, être un àne ou un cheval ?

— Un cheval, répondait Mondor,

— Et moi un âne, répliquait Tabarin, par ce que les chevaux ont la peine de courir les bénéfices, et les ânes n'ont qu'à les prendre.

Quand ils ont tant d'esprit, les pitres vivent peu.

Tabarin et son associé en firent l'expérience. Sous prétexte « qu'ils chantaient des chansons scandaleuses et faisaient des actions malséantes », ils durent fermer boutique, par ordre du Parlement, en 1634.

Du même coup, les jongleurs et autres marchands de drogues détalèrent du Pont-Neuf, où ils avaient leurs assises. Parmi ceux-ci, plusieurs, sans égaler la renommée du maître, jouissaient d'une faveur marquée, Gauthier -Garguille, notamment.

Gauthier-Garguille était le gendre de Tabaria. Il avait pour accoutrement « une espèce de bonnet plat et fourré, point de cravate ni de col de chemise, une camisole qui descendait jusqu'à la moitié des cuisses, une culotte étroite qui venait se joindre aux bas, au-dessous des genoux, une ceinture à laquelle pendait une gibecière et un gros poignard de bois passé dans la même ceinture. » Gauthier-Garguille se disloquait avec un rare talent. C'était sa spécialité.

Puis il y avait Brioché, le montreur de marionnettes, dont le théâtre était adossé à une maison connue sous le nom de Château-Gaillard, située sur le quai de Gonty.

Brioché devait sa célébrité principalement à son singe, Fagotin. Cet animal était, au dire

d'un contemporain, grand comme un petithomme et bouffon en diable. Son maître l'avait coiffé d'un vieux vigogne dont un plumet cachait les fissures et la colle ; il lui faisait porter un pourpoint à six basques mouvantes, garni de passements et d'aiguiUeltes, « vêtement qui sentait de iaqueïsme » ; enfin, il lui avait concédé un baudrier d'où pendait une lame sans pointe.

Cette lame sans pointe fut cause d'un événement tragique. Un jour, pour attirer la foule dans son théâtre, Brioché annonça « le combat de Cyrano de Bergerac contre le fameux Fagotin ». Hélas ! Cyrano de Bergerac avait, lui, une épée pointue. Il attaqua vigoureusement le singe, et comme celui-ci se défendait comme un spadassin, il se fendit à fond et transperça son adversaire. — Pauvre Fagotin !

Après l'arrêt du Parlement, tout ce monde se dispersa. Tabarin disparut d'une façon mystérieuse. Ou ne le revit plus. Quant aux satellites, qui gravitaient autour de son tréteau, nous les retrouvons aux foires Saint-Laurent et Saint- Germain. Tabarin est mort. Pi ace à Jacques

l'Andouille, à Gros-Guillaume, à Turlupin, à Guillot-Gorgu, à Jean Farine, à Bruscambille, que suivront de près l'Apollon delà Grève, Jean des Vignes, Gringalet, Bobèche, Galimafré, le marquis d'Argent-Gourt, tous noms qui sonnent aux oreilles comme les grelots de la folle marotte.

Mais aussi quel cadre à leurs ébats.

Le tableau de la foire a été tracé par Scarron :

Que ces badauds sont étonnés, De voir marcher sur des échasses !

Que d'yeux de bouches et de nez, Que de différentes grimaces !

Que ce ridicule Hai'lequin Est un grand amuse-coquiu.

Que l'on achève ici de bottes !

Que de gens de toutes façons, Hommes, femmes, filles, garçons ; Et que les c. .. à travers cottes Amasseront ici de crottes, S'ils ne portent des caleçons !

Ces cochers ont beau se hâter.

Ils ont beau crier; gare! gare !

Ils sont contraints de s'aréter, Dans la foule rien ne demare.

Le bruit des pénétraus sifflets.

Des flûtes et des flageolets, Des cornets, hautbois et musettes.

Des vendeurs et des acheteurs, Se mêle à celui des auteurs.

Et des tambourins à sonnettes.

Des joueurs de marionnettes.

Que le peuple croit enchanteurs !

Dans sa Gazette du 22 février 1664, Loret, parlant de ces mêmes curiosités, raconte qu'où V trouve :

Citrons, limonades, douceurs, Arlequins, sauteurs et danseurs.

Outre un géant dont la structun'.

Est prodige de la nature ; Outre les aniraau.K sauvages, Outre cent et cent batelages, Les Fagotins et les guenons, Les mignonnes et les mignons.

On voit un certain habile homme, Je ne sais comment on le nomme, Dont le travail industrieux Fait voir à tous les curieux, Non pas la figure d'Hérodes, Mais du grand colosse de Rhodes.

Qu'à faire on a bien du temps mis.

Les hauts murs de Semiramis, Où cette reine fait la ronde ; Bref les sept merveilles du monde.

Dont très bien les yeux sont surpris Ce que l'on voit à juste prix,

Quel entrain dans ces quartiers, d'ordinaire si tranquilles, de Saint-Germain et de Saint- Laurent, alors excentriques, au mon:ient de la foire qui s'y tenait une fois l'an, et durait plusieurs semaines. Et quels boniments !

Ici, c'est le grand Scot romain, véritable ancêtre des Gochery, des Victor de Lille, des Leprince, qui lance à la foule, eu forme de flèches, ce prospectus irrésistible :

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